‹ Victor Hugo après 1830Chapitre 18 sur 151 · Le Courrier des tkédlres, septembre 1S · texte numérisé non relu

Le Courrier des tkédlres, septembre 1S

verny) ; M"^ Suzanne Brohan, dans le rôle de Marionnette,

Le premier en date des drames de Victor Hug-o*, Marion deLorme, en est peut-être le meilleur. Il a le charme de la jeunesse. Le premier acte est délicieux. Si vousôtez .la tirade misanthropique et mélodramatique de Didier, il vous reste un acte de comédie le plus piquant du monde, fin, léger, gracieux, merveilleusement réussi, depuis le premier vers,

Réconcilions-nous^ ma petite Marie!

jusqu'au mot de la fin :

Alors qu'en faites- vous ?

— Je l'aime.

Plus tard, l'auteur essaiera de revenir à la comédie, et îl écrira le quatrième acte de Ruy-Blas. Mais ce ne sera plus cela. Don César de Bazan a de Tesprit, sans doute, mais de Tesprit cherché, voulu, forcé. Le marquis de Saverny ne se donne point tant de mal. Il a de l'esprit tout naturellement, parce qu'il est jeune, parce qu'il est heureux, parce qu'il est Français et gentilhomme. Il y a là, dans cette première pièce du poète, et en particulier dans son premier acte, une note originale du talent de Victor Hugo, une note douce, élégante, aimable, que l'auteur a eue seulement à ses débuts, et qui est comme un rayon d'aurore, comme un souffle de printemps.

1. Marion de Lorme fut écrite du 1" au 24 juin 1829. Hernani fut composé au mois de septembre de la même année.

) Marion de Lorme parut en volume , chez cnduel, Victor Hug« adressa l'un des premiers esàl^ filledcson ami Nodier, M"« Mennessîer.

es yeux le billet qui accompagnait cet envoi et t que CCS deux lîg^nes :

selle Marion aux pieds de madame Marie.

, billet était suivi, à peu de jours de là, d'une liée d'un beau cachet armorié, avec tortil de

' comblez, Madame, et Charles aussi. Un article de ' Marion, ce sera plus que de la gloire pour moi, ce nhcur. Ma pauvre comédie a été singulièrement irnissée par la critique. J'ai grand besoin qu'une le celle de mon ami el de votre père la débarbouille

bien aimable aussi de se charger de prévenir la 1 fait l'article de Marion livre, si livre il y a. Je onteux d'ajouter celle peine à toutes celles qu'il se pour moi; mais sa voix, au Temps comme partout lit avoir plus de crédit et d'aulorité que toute autre,

t et de si énormes fautes d'impression dans teprede Marion que je neveux pas vous la donner ainsi, le le libraire en prépare un second, j'espère en metiplaire à vos pieds, s'il y a moins d'énormilés typo- , et surtout si le papier est moins hideux. Jusqu'ici, habillée en vrai papier à savon. Le livre a l'air de tez l'épicier. Il est vrai que c'est pour y retourner, z pas encore, Madame, je vous supplie. Que j'aie e bonheur de pouvoir aller passer une heure à vos

pieds. — Victor Hugo, toutes les fois qu'il écrivait à

Mettez-moi à ceux de Mme Nodier et dans les bras de Charles.

Votre bien respectueux et dévoué ami.

Victor.

Ce dimanche, 5 septembre.

Ma femme vous embrasse tendrement. Recommandez-nous au bon souvenir de votre mari.

Je hais Metzi.

Marion livre donna lieu à un procès devant le tribunal de commerce de Paris. On ne se représente guère Lamartine et Musset plaidant devant MM. les juges consulaires. Victor Hugo avait, paraît-il, un faible pour cette, juridiction, et nous Ty retrouverons plus d'une fois.

Donc, le 3o septembre i83i , il comparaissait à la barre du tribunal. L'éditeur Gosselin sollicitait contre lui et le libraire Renduel une condamnation solidaire en paiement d'une somme de 2.000 fr. pour contravention à un traité relatif au manuscrit de Marion de Lorme,

L'avocat du demandeur était M^ Henri Nouguier, et sa plaidoirie va nous fournir d'intéressantes révélations.

A la fin de 1828, Victor Hugo venait de terminer un volume de vers et un volume de prose, les Orientales et le Dernier jour d'un condamné. Il traita, pour ces deux ouvrages, avec M. Gosselin. C'était le neuvième éditeur qui avait l'honneur d'entrer en rapports avec lui. Or voici ce que disait, à cette occasion, M** Nouguier.

une femme, aimait à employer cette humble formule qu'il avait rapportée d'Espagne : a tos pies de su dona. Voyez les Lettres de Victor Hugo à M"" Louise Bertin, où cette formule revient presque à. chaque page. (Le Livre du Centenaire du Journal des pébats.)

l. M»» Mennessier-Nodier habitait Metz. — Je dois la eommul»eatien de cette lettre à la gracieuse obligeance de M"»« Mennessier-Nodier,

M. Victor Huî^o, dont la renommée est si éclatante, a l'habitude d'annoncer aux libraires auxquels il confie la publication de ses ouvrages des bénéfices prodigieux ; mais il n'est pas un seul de se séditeurs qui n'ait éprouvé des pertes plus ou moins considérables. Tel a été le sort de sept libraires, MM. Persan, Lecointe, Urbain Canel, Ladvocat, Bossange, Mame et Barba, qui ont successivement traité avec le célèbre littérateur *.

La liste est incomplète. Il convient, en efFet, d'y joindre ce malheureux Policier, libraire, place du Palais- Royal, n*^ 243, qui publia, au moins de juin 1822, le premier volume du poète : Odes et Poésies diverses, et que Victor Hui^-o, sans doute pour le récompenser de la confiance qu'il avait eue en lui, qualifie, dans les Misérables, à' éditeur naïf.

Pour singulier qu'il nous puisse paraître aujourd'hui, le fait avancé par l'avocat de M. Gosselin doit être tenu pour certain, puisque aussi bien de tous les éditeurs signalés par lui comme ayant perdu de l'argent avec Victor Hugo, pas un n'éleva la voix pour protester. Leur intérêt cependant leur commandait de ne point laisser passer une telle affirmation sans la contredire. Comment admettre, si elle eût été inexacte, qu'ils se fussent accordés, tous les sept, àtrahir ainsi, par leur silence, leurs intérêts, le poète et la vérité?

Quoi qu'il en soit, M. Gosselin avait acheté les Orientales, Restait à lancer le volume. Ce fut Sainte-Beuve qui, sur la demande du poète, se chargea de rédiger, à cet effet, une superbe réclame, si belle qu'il refusa d'y laisser mettre non seulement son nom, mais même ses initiales. Victor Hugo écrit alors à son éditeur :

Voici le bon à tirer de Sainte-Beuve. Il convient aussi que des initiales quelconques seraient nécessaires ; mais ce ne peu-

i. Gazette des Tribunaux du 2 octobre 483i,

vent être les siennes. M. Gosselin devine pourquoi, et ses raisons sont excellentes ; il faudrait donc deux lettres quelconques, A, B, C, D, E, etc., ou, mieux encore, le nom, en toutes lettres, de quelqu'un qui le voudrait bien, et que M. Gosselin pourrait peut-être trouver. C'est, d'ailleurs, un excellent morceauj et qui ne peut que faire honneur au signataire. Pour le dire en passant, il serait fort important et fort utile que les journaux le publiassent comme article avant qu'il parût comme prospectus. Je m'en repose, pour cela, sur M. Gosselin, que je regrette de n'avoir pas trouvé chez lui ; il m'a été impossible de sortir avant quatre heures et demie.

Mille compliments. V. H.

Dès cette époque, on le voit, en réclame comme en poésie, Victor Hugo n'était pas seulement un maître, il était LE MAITRE.

Voici un extrait de ce prospectus, qui parut avec les

initiales E. T. :

Nul doute que Victor Hugo ne soit, pour notre scène moderne un de ces astres splendides auxquels il est donné de briller longtemps... Il a grandi au milieu des attaques et des clameurs; de jour en jour, cette portion d'admirateurs ardents et sincères s'est grossie, s'est ralliée, et aujourd'hui chacun de ses chants trouve des milliers d'échos dans la jeune France. Ce public contemporain du poète marche avec lui et le porte à la ffloire : les traductions de ses œuvres s'impriment en Angleterre, en Allemagne, en Suède et en Russie.

Après avoir lu ce passage, Me Nouguier ajoutait :

On voit que le chantre des Orientales s'entend merveilleusement à faire mousser sa réputation. Mais V astre splendide ne se borne pas à vouloir briller sur l'horizon littéraire; il lui faut encore de l'argent, beaucoup d'argent. En conséquent, il commence par vendre une première édition à un libraire, et à peine a-t-il touché le prix de vente qu'il traite avec un autre libraire, pour le même ouvrage, en prédisant une immense fortune au nouvel éditeur. Loin de se cacher d'un procédé si peu délicat, M. Victor Hugo s'en applaudit comme d'une ruse

VICTOR HUGO APBftS IMO

•,nte. C'est ainsi qu'on rend ses libraires victimes d'une

e qu'ils ne peuvent pas auspecler'.

procédé du poète, quelque qualification qu'on lui e donner, était au moins ètrang«. Déjà, en i8a3, ■ Hugo avait vendu à M. Lecointc une seconde ri de Han d'Islande, alors que l'éditeur Persan encore en mag'asin une bonne partie de la pre- *. Môme aventure était arrivée à M. Gosselin. ]1 acheté i .5oo francs le droit de publier une édition des Orientales ; elle était loin d'être écoulée, neuf exemplaires restaient encore, et cependant le droit re une autre édition, cclle-lâ, il est vrai, in-S, était [ par l'auteur à M, Bossange,

is il est temps d'arriver à ce qui faisait le véritable du procès porté, le 3o septembre i83i, devant le lal de commerce.

mois de novembre i83o, Victor Hugo s'était enpar un contrat formel, à donner à. M. Gosselin la ■ence, à offres ég'ales, sur tous les autres libraires, tous les ouvrages qu'il pourrait composer à l'ave- ■e 12 août i83i , au lendemain do la première repré- .ion de Marion de Lorme, il écrivit à M. Gosselin lui ofîrait 8.000 francs du manuscrit, avec tirage atre mille exemplaires. M. Gosselin, qui n'était noins qu'un « éditeur naïf », flaira le piège; il était it pour lui qu'aucun éditeur sérieux n'avait pu faire elle ofFre dans un tel moment, lorsque le commerce

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de la librairie était dans la détresse et qu'on annonçait à chaque instant de nouvelles faillites. Il se contenta donc d'offrir 4.000 francs, en stipulant que le payement de cette somme serait subordonné à la vente. La ruse n ayant pas réussi, Victor Hugo traita avec Eugène Renduel. Les journaux amis, et en particulier la Revue de Paris, avec laquelle le poète était alors au mieux, annoncèrent bien que « le manuscrit de Marion de Lorme avait été acheté au prix de 8.000 francs 1 » ; mais la vérité était que le libraire Renduel n'avait payé le manuscrit que 2 .000 francs et qu'on n'avait tiré que i . 100 exemplaires. Après avoir ainsi exposé les faits. M® Nouguîer concluait en ces termes: « On a contrevenu, par une supercherie indigne d'un homme loyal, à la convention de novembre i83o. M. Renduel s'est rendu complice de la déloyauté de M. Victor Hugo. »

Les affirmations de M. Gosselin étaient nettes, précises; elles étaient de celles qui appellent une protestation indignée, une réfutation immédiate. L'avocat de Victor Hugo, M^ Durmont, se contenta de plaider l'incompétence. Voici tout son discours, tel que le rapporte la Gazette des Tribunaux:

Je ne m'attacherai point à réfuter ici les allégations auxquelles on s*est livré; car la juridiction commerciale n'est pas compétente. En effet, un auteur qui vend un livre de sa composition ne fait pas un acte de commerce. Si Ton a appelé au procès un justiciable, M. Renduel, libraire, il est manifeste que ce n'a été que pour masquer l'incompétence de l'action dirigée contre M. Victor Hugo*.

« Les moines ne sont pas des raisons, » — ni les exceptions de procédure non plus. Victor Hugo le com-

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