Préface des Feuilles (Tautomne
2, Ces deux pièces ont été écrïies en Juin i 830»
En une seule année, Victor Hugo a publié Notre-Dame de Paris, Marion de Lorme, les Feuilles d'autorriRrei irois œuvres dont une seule suffirait à illustrer un nom
lîvron est mort. Walter Scott est mourant. Gœthe n'a plus que quel(iues mois à vivre *. Chateaubriand, dans la préface de ses Eludes historiques, a dit adieu à ses lecteurs 2. Lamartine vient de publier une brochure politique ^ et a déjà le pied sur les premières marches de la tribune. Victor Hugo, hier encore un enfant, a recueilli l'héritage de ces grands poètes : il est désormais le premier, non seulement en France, mais en Europe. La gloire n'a été pour lui que la messagère du bonheur. Ses poèmes, ses drames, ses romans lotissent au bruit des rires et des ébats de ses enfants. Comment cet homme de génie, cet homme heureux, reconnaîtra-t-il tant de dons et de faveurs, qui ne furent peut-être jamais à ce degré réunis sur un seul front? Quelle bonne action va-t-il faire pour remercier le ciel de tant de bienfaits? Il y avait, en ce temps-là, un honnête homme, droit, courageux, travailleur. Il était pauvre, mais un jour, presque au sortir du collège, il avait trouvé au Journal des Débats une situation honorable et qu après plusieurs années d'une collaboration consciencieuse et qui n'avait pas été sans éclat, il pouvait croire assurée. Il s'était marié, et bien que le jeune ménage eût pour toute fortune les appointements du journal, il était heureux. Plus d'une fois, chez M. Ber tin l'aîné, à sa maison desBoches, M. Désiré Nisard, — c'est de lui que je parle, — avait rencontré Victor Hugo ; le premier, aux Débats, il avait fait campagne en faveur de la nouvelle école. Mais cette
1. Gœthe mourut le 22 mars et Walter Scott le 21 septembre 183$. 4.
2i Les Éludes historiques avaient pai'u lo 20 avril 1831, 3. La Politique rationnelle (octobi'e 1831).
campagne, il l'avait faite avec modération, sans rien sacrifier de son admiration pour les grands écrivains du dix-septième siècle, sans se croire tenu de taire les réserves que lui inspiraient sa conscience et son goût. Victor Hugo ne Tentendait pas ainsi, et Victor Hugo était alors très écouté au Journal des Débats, « Il travaillait, dit M. N isard dans ses Souvenirs y à un poème d'opéra, dont MS^^ Louise Bertin devait écrire la musique. M. Bertin l'aîné était si tendre père, et, dans sa famille, M^i® Louise Bertin était si justement admirée et aimée, que ce fut bientôt un cas d'incompatibilité, au Journal des Débats, de n'admirer qu'avec des réserves le collaborateur de M\^^ Bertin. Ce tort était le mien. On ne tarda pas à me le faire sentir. Je me vis, après plus de deux ans d'un travail assidu et qu'on approuvait, plus discuté et plus épluché qu'à mes débuts. Les yeux qui lisaient ma prose devenaient de jour en jour moins indulgents. Mes articles étaient raturés et rognés^... » Quand parurent les Feuilles d' automne ^ M. Nisard leur consacra deux articles, au demeurant très élogieux. On y lisait des lignes telles que celles-ci : « Celui qui a écrit ce recueil possède un des plus rares et des plus merveilleux talents dont il puisse être parlé dans l'histoire des grands poètes ; » — et plus loin : « L'ode qui est adressée à M. de Lamartine est une des plus belles odes de notre langue et de toutes les langues. » Seulement le second de ces articles se terminait ainsi :
Il y a un défaut remarquable dans tous les ouvrages du jeune poète, c'est le trop. Après lui, il n'y a pas à glaner. Il épuise, il pressure tous les sujets; et quand il eii a tiré tout ce qu'ils renferment de philosophie et de poésie, il les bat, il les remue encore, il leur demande ce qu'ils n'ont pas. Ce ne sont
i. Désiré Nisard» Souvenirs et Notes biographiques, t. I", p. 3.
!s pensées, ce sont Jes impressions vagues, qui ne tas, qui ne se touchent pas au doigt, ce sont des sur cette langue qui ne lui est jamais rebelle et e à toutes ses fantaisies; des images qui se choellea et produisent d'autres images; des couleurs nposent en mille nuances; un cliquetis qu'on ver- I entendrait tout ensemble, oùily aurait des éclairs IX et des bruits pour l'oreille ; quelque chose enfin ut point définir et n'a point de rÉalilé, ce qui est un il dans l'art'.
itc de cet article, publié dans le numéro du 832, M. Nisard dut quitter cette maison des il avait été pour lui si hospitalière, mais où t Victor Hugo régnait en maître '.« Hugo, me in jour qu'il me racontait cet épisode de sa Iug« savait que je venais de me marier et que et moi nous allions nous trouver sans un sou ; arrêta pas. » La voix de M. Nisard, en évodouleurs d'autrefois, était tremblante d'émoe remit vite, et avec un sourire : « Un galant t-il, n'aurait pas fait cela. »
1 des Débats, 8 janvier 1832.
ctorHugo régnait on mailre aa Journal det Débala.f
Hottiienira, Ul», p. 3.)