Cartons de Victor Pavie : coiTcspondance Victor Hugo
Le poète ne fait aucune allusion au Roi s'amuse. Il n'eût pas manqué d'en dire un mot s'il l'eût commencé précisément ce jour-là. Le manuscrit du drame porte d'ailleurs, à la première pag-e, ces deux lignes :
Commencé le 3 juin i832. \ ^-s^Fini le 23 Juin i832, J
Victor Hugo lut sa pièce au Théâtre-Français le i5 août. On trouve, à cette date, sur les registres de la Comédie-Française :
M. Victor Ilugç, — Le Roi s'amuse. Comédie en cinq actes, en vers. — Reçue *.
Lorsqu'une pièce était reçue à l'unanimité, le procèsverbal ne manquait jamais d'en faire mention. Cette fois, . évidemment, l'unanimité manqua.
Nous avons sur cette lecture l'impression de Sainte- Beuve, qui écrivait à Victor Pavie, le 28 août:
Mon cher Pavie,
L'arrivée de votre frère me rappelle si vivement aux tort^, non d'oubli, mais de négligence et de silence à votre égard, que j'ai hâte de me rappeler à votre amitié si vive et si éprouvée... Hugo a lu l'autre jour, aux Français, sa pièce en cinq actes et en vers, le Roi s'amuse. Il en a. une autre en trois actes et en prose qu'il dissimulcet qu'il ne démasquera qu'après la représentation de la première, mais elle est également achevée*. Je ne vous parlerai que an Roi s'amuse, qyxeiy si entendu. C'est François 1er et Triboulct. Celui-ci a une fille charmante que le roi débauche sans savoir qui elle est ; il en résulte une douleur et un désespoir de ce pauvre fou, analogue à ce que vous avez vu dans la recluse de Notre-Dame ; Triboulet, c'est
2. Le, Roi s'amuse à peine terminé, Victor Hugo avait fait aussitôt Lucrèce Borgia.
la recluse en homme. Le cinquième acte, qui se passe entre lui et le cadavre de sa fille pour tous personnag-es, est d'un tej effet que Ligier (qui doit faire Tribovilet) a pleuré durant tout cet acte. J'ai bien quelques petites opinions personnelles sur ce genre de drame et sur son deg'ré de vérité humaine, mais je n'ai aucun doute sur l'impression qui sera produite et sur l'immense talent déployé dans cette œuvre radieuse de beaux vers.
Je travaille capricieusement à mon roman, peu, — quelquefois à des vers... Je me laisse vivre, ne cpmptant pas, trop les jours et n'en sentant pas trop le poids... Tout ce qu'ij. y a de Lamennais est dispersé. M- de Lamennais rejoint, la Belgique par l'Allemagne et Munich où il verra B^iader. M. Gerbet est à Bruxelles; M. Lacordaire est revenu de la campagne ici : j'espère qu'ils se rallieront cet hiver.
Boulanger est sombre , quoique faisant de charmanf^es choses. Antony (Deschamps), fou avec raisonnement; De Vigny, toujours aigrelet et amoureux; Dumas, en voyage en Savoie avec son amie; Brizeux, revenu d'Italie, est allé en Bretagne *...
Les répétitions du Roi s'amuse ne commencèrent pas tout de suite. Le 7 septembre, au moment d'aller, comme il le faisait tous les ans, s'installer pour un mois, avec sa famille, chez M. Bertin Taîné, dans son aimable maison des Roches, à Bièvre, Victor Hugo écrivit à M. le baron Taylor, commissaire royal près la Comédie-Française:
Ce jeudi, 7 septembre.
Je pars, mon cher Taylor, après-demain, samedi, A pne heure après-midi. Je reviendrai à Paris exprès pour la lecture *,mais comme je serai obligé de retourner dîner à Bièvre à. six heures et qu'il y a trois heures de chemin, il faudra absolument que la lecture soit finie à trois heures au plus tard et, par conséquent, qu'elle ait commencé au plus tard à dix heures et demie du matin. Je vous serai donc reconnais-
h. Cartons de Victor Pavie : correspondance Sainte-Beuve. 2, La lecture aux acteurs pour la distribution des rôles.
sant de faire la convocation ce jour-là pour dix heures. Je serai forcé, moi, de me lever à six heures du matin, c'est une dure extrémité, mais je m'y résigne.
Vous trouverez ci-contre une ébauche de la distribution. J'aurais bien besoin de vos bons conseils pour cela, et vous seriez bien aimable de venir me voir un moment pour cet objet demain ou après-demain matin avant midi. Vous savez combien est entière ma confiance en vous.
Mlle Mars acccpte-t-elle ? Monrose désire-t-il? Qui me conseillez-vous, à défaut de Mïle Mars, MHe Anaïs ou M^ïe Brocard ? Je voudrais bien vous parler aussi de Desmousseaux que j'aime et que j'estime et à qui je ferai un beau rôle avant peu. Vous voyez que j'ai un million de choses à vous dire, sans compter les amitiés.
Victor.
Il serait fort à souhaiter que M. Cicéri et le directeur des costumes fussent au théâtre le jour de la lecture pour que je pusse leur parler *.
Mlle Mars refusa le rôle que l'auteur désirait lui confier; elle fut remplacée par Mlle Anaïs. Les répétitions commencèrent vers le milieu de septembre ; elles continuèrent * en octobre. A ce moment, Victor Hugo était revenu des Roches, et il lui fallait mener de front les études de sa pièce et son déménag-ement. Au lendemain de la première représentation à'Hernani, il avait quitté la rue Notre-Dame-des-Champs pour larue Jean-Goujon. A la veille de la première représentation du Roi s'amuse, il quittait la rue Jean-Goujon pour la place Royale. Le 3o octobre 1882, il écrit à MUe Louise Bertin :
Il faut que vous me plaigniez, d'abord et beaucoup, d'avoir quitté les Roches, ensuite un ^peu d'être depuis huit jours
1. L'original de celte lettre appartient à M"« Bartet, de la Comédie-Française. Elle a été publiée par M. Jehan Valter dans le Figaro du H novembre 1882.
dans Pexécrable lohu-bohu d'un déménagement, fait à l'aide de ces machines prétendues commodes qui ont aidé tant de pauvres diables à déménager en masse et pour leur, dernier log'is, à l'époque du choléra. Voilà huit jours que je suis dans le chaos, que je cloue et que je martèle, que je suis fait comme un voleur. C'est abominable. Mettez au travers de tout cela une répétition où je suis forcé d'aller, et le portrait * qu'on peut voir chez Ingres, que j'ai la plus grande envie de voir, et que je n'ai pu encore aller voir! Voilà bien des voir dans la même phrase, mais ; que voulez-vous ? c'est le style d'un g-arçon tapissier que je vous envoie aujourd'hui:.. On me joue du 12 au i5 novembre ^...
Dans son numéro du jeudi matin 22 novembre, écrit et composé la veille, le Journal des Débats publia, en troisième page, entre deux filets, Tavis ci-après, rédigé sous les yeux du poète, sinon par le poète lui-même.
C'est demain que la Comédie-Française donne la première représentation du nouveau drame de M. Victor Hugo : le Roi s'amuse. Un grand intérêt se rattache à ce nouvel effort d'un esprit de premier ordre qui, jusqu'à ce jour, a été en progrès. Les questions d'art et de poésie franchement débattues, et débattues de très haut, sont trop rares aujourd'hui pour que le parterre du Théâtre-Français n'accorde pas à la tragédie d'un poète hors de ligne l'intérêt et l'attention qu'il a déjà accordés à Hernani eikMarion de Lorme.
Dans cette note semi-officielle, Victor Hugo faisait appel au parterre; pour être plus sûr de la réponse, il s'était réservé de le composer lui-même, comme on peut s'en assurer en consultant le tableau de la recette du 22 no-