‹ Victor Hugo après 1830Chapitre 32 sur 151 · Ihid · texte numérisé non relu

Ihid

Français fut renvoyée à dix jours. On lit dans les journaux du 8 :

L'afFaire de M. Victor Hugo contre la Comédie-Française a été appelée ce matin devant le tribunal de commerce de la Seine. M. Hugo et M. Odilon Barrot, son avocat, étaient absents. Mais M. Victor Hugo a demandé, par Pintermédiaire de son agréé, que la Comédie-Française fût condamnée à continuer les représentations du Roi s'amuse et à lui payer 4oo fr. d'indemnité pour chaque jour où cette pièce aurait dû être jouée. L'afFaire a été renvoyée aux grandes audiences des lundis et mercredis.

Victor Hugo entendait bien, en effet, que ce serait là une grande audience. Il prit ses dispositions comme ^our une première : le tribunal, après tout, n'était pas autre chose pour lui qu'un théâtre, et, ici comme là, il fallait qu'il eût une bonne salle. L'avant-veille de l'audience, le lundi 1 7 décembre, il donne à Renduel ses dernières instructions :

C'est mercredi que je plaide.

Je crois, mon cher éditeur, qu'il est important pour vous pour moi, pour le retentissement du livre et de l'affaire, que la chose soit énergiquement annoncée la veille par les journaux. Voici sept petites notes que je vous envoie, en vous priant d'user de toute votre influence pour qu'elles paraissent demain dans les sept principaux journaux de l'opposition. Vous ferez bien de les porter vous-même et d'en surveiller un peu l'insertion. Faites-en d'autres copies et ajoutez-y une ligne pour votre livre, si vous voulez, je me repose de ceci sur vous, n'est-ce pas ? Vous comprenez combien c'est important. Répondez-moi un mot et venez donc dîner avec moi un de ces jours.

Votre ami, Victor Hugo.

Ce lundi matin.

Voudrez-vous aussi remettre à la bonne siœ exemplaires du Roi s'amuse sur mon reste * ?

d, Adolphe JuUieu, op, cit.

Les petites notes préparées par le poète ne s'égarèrent point en chemin, et, le i8 décembre au matin, on lisait dans presque tous les journaux :

C'est décidément mercredi 19, à midi, que sera appelé devant le tribunal de commerce le procès de M. Victor Hug^o contre la Comédie-Française pour le Roi s'amuse, M. Odilon Barrot plaidera pour Pouvraçe si illéfçalcment arrêté par le ministère. M. Victor Hugo compte prendre aus^ la parole. Le succès de lecture que le drame obtient et la mesure arbitraire du gouvernement donneront à cette audience un grand i ntérêt de curiosité.

Au jour fixé, une foule immense envahit le palais de la Bourse, où le tribunal de commerce tenait ses audiences. M© Léon Duval plaidait pour le Théâtre- Français ; M^ Ghaix-d'Est-Ange, pour le ministre des travaux publics, à qui ressortissaient alors les théâtres et que la Comédie-Française avait appelé en garantie.

Victor Hugo prit la parole après son avocat et prononça une longue harangue, toute pleine de belles antithèses, où il opposait à M. d'Argout et à ses arrêtés Napoléon et ses victoires. « Alors, s'écria-t-il en terminant, alors c'était grand, aujourd'hui c'est petit... Il n'y a eu dans ce siècle qu'un grand homme, c'est Napoléon, et une grande chose, la liberté ; nous n'avons plus le grand homme, tâchons d'avoir la grande chose. »

Ce discours fut suivi d'applaudissements redoublés, partant du fond et du dehors de la salle. Le président fît cette observation : « Une partie du public oublie qu'on n'est pas ici au spectacle. »

Le lendemain, la Gazette des Tribunaux terminait ainsi son compte-rendu de l'audience du 19 décembre :

Nous croirions manquer à un devoir si nous terminions cet article sans flétrir de toute l'énergie d'un blâme indépendant l'indécente conduite d'une partie de l'auditoire pendant les dé-

bats. Pour respecter si peu la j notice consulaire, il faut se respecter bien peu soi-même, il iViul avoir bien peu le sentiment de ce qui est digne et convenable. Nous plaig-nons le talent condamné à subir de tels admirateurs *.

Le tribunal se déclara incompétent, renvoya les parties à se pourvoir devant qui de droit et condamna Victor Hug'o aux dépens ^.

Au mois d'août i83o il n'avait pas compris qu'avant de chanter la révolution triomphante, avant d'insulter le g-ouvernement tombé, il se devait à lui-môme de renoncer à la pension qu'il tenait de la Restauration. Au mois Je décembre 1882, au moment de jeter l'insulte aux ministres et au g-ouvernement de Louis-Philippe, il ne comprit pas davantage qu'il devait commencer par renvoyer à M. d'Arg-out le brevet de la pension inscrite à son nom sur la liste du ministère de l'intérieur. Il fallut que les journaux ministériels signalassent au public Tétrangeté de sa conduite, pour qu'il se décidât enfin, le 28 décembre, à déclarer qu'à l'avenir il ne passerait plus à la caisse du ministère.

Vingt ans s'écoulent ; deux révolutions passent sur ces incidents. Tout le monde les a oubliés. Victor Hugo, lui, se souvient, et, par deux fois, dans ses Châtiments, il inscrit le nom du ministre qui, en l'an de g*râce 1882, lui joua un si vilain tour. Il fait rimer diArgout avec égout; il écrit :

Ce ventre a nom d'Hautpoul, ce nez a nom d*Argout. Et un peu plus loin :

Voilà ce que curés, évoques, talapoins, Au nom du Dieu vivant, démontrent en trois points. Et ce que le filou qui fouille dans ma poche Prouve par A plus B, par Argout plus Baroche K

Page 1