‹ Victor Hugo après 1830Chapitre 33 sur 151 · Les CHATiiiBifTS : Eblouissements et A JuvénaL · texte numérisé non relu

Les CHATiiiBifTS : Eblouissements et A JuvénaL

Si Victor Hugo avait eu à se plaindre de M. d'Argout, il n'avait eu qu'à se louer d'Eugène Renduel, Téditcur du Boi s'amuse. Il ne se faisait pas faute cependant de raconter que Renduel avait voulu le voler. Voici son récit, tel que le rapporte Tun de ses secrétaires, M. Richard Lesclide, dans ses Propos de table de Victor Hugo :

Eugène Rendue! vint voir Victor Hugo pour lui acheter la première édition du Roi s* amuse. Le traité fut conclu sans difficulté, au prix de i franc de droit d'auteur par exemplaire ; on devait tirer à deux mille exemplaires.

Quelques jours après, le poète va au ministère.

— Eh bien, lui dit-on, vous devez être content?

— Pas trop, dit-il, l'interdiction ne sera pas levée.

— Mais quel succès de librairie !

— Croyez-vous?

— Parbleu I Nous venons de recevoir la déclaration de l'imprimeur ; il tire à vingt mille.

— Ah ! dit Hugo ; c'est bon à savoir.

Il prend une voiture, il arrive chez Renduel.

— Eh bien, lui dit Hugo, le Roi s'amuse va-t-il?

— 11 ne va pas mal.

On causa pendant un quart d'heure. Rien qui ait trait à la question du tirage du livre. Le poète met vainement l'éditeur sur la voie. Soit oubli, soit distraction, Renduel ne s'explique pas.

— Enfin, dit Victor Hugo, est-il vrai, n'est-il pas vrai que vous ayez fait un tirage à vingt mille ?

— En effet, dit Renduel, un peu ému, j'allais vous en prévenir. Voici un bon de 20.000 francs ^.

Les papiers de Renduel font bonne justice de la fable inventée par Victor Hugo.

Le traité du Roi s'amuse est du 3o août. En voici les conditions principales :

Tirage à deux mille exemplaires, plus deux cents de

4. Propos de table de Victor Hugo, recueillis par Richard LeS' clide, p. 181. — Paris, 1885.

mains de passes et cinquante réservés à l'auteur; — tous les exemplaires devront être revêtus de la griffe de Victor Hugo; — mise en vente dix jours seulement après la première représentation, sauf consentement de Fauteur pour abréger ce délai ; — Fauteur rentrant de droit dans sa propriété au bout d'une année à dater de la mise en vente, ou même auparavant, si les deux mille exemplaires étaient épuisés avant ce délai ; comme prix quatre mille francs ainsi échelonnés : mille francs comptant, mille le lendemain de la mise en vente, et deux mille en deux billets, Tun à six, Tautre à douze mois de l'acte signé. — Un article additionnel annulait le traité dans le cas où la représentation du drame serait interdite et portait que Tauteur serait tenu de rendre à l'éditeur l'argent et les billets reçus.

Les droits de l'auteur étant fixés à deux francs par exemplaire, et non à unfranCy c'est donc 4o,ooo francs et non 20,000 que Victor Hugo aurait dû toucher, si son récit était vrai. Or il n'a touché ni 4o,ooo francs, ni 20,000, ni même 4ooo -"francs, mais 2000 seulement. Ses reçus sont là qui en font foi. Le 3o août, Renduel lui versa 1000 francs; le 5 décembre, le lendemain delà mise en vente, il lui remit une seconde somme de 1000 francs, mais contre un reçu définitif et pour solde. Sur les 4ooo francs stipulés, l'auteur en touchait seulement 2000 ; de son côté, l'éditeur n'usait pas du droit que lui donnait l'article additionnel du traité, de se faire rembourser les 1000 francs qu'il avait payés le3o août.

Bien qu'il ne l'eût payé que 2000 francs, le Roi s'amuse fut loin d'être une bonne affaire pour Renduel. Le premier tirage — à deux mille exemplaires — fut si long à s'écouler que l'éditeur dut refaire des titres avec cette mention : deuxième, puis troisième édition, pour

activer la vente, si c'était possible, — et cependant il n'en vit pas la fin*.

Et maintenant voici la morale de la fable de Victor Hugo. Si Eugène Rcnduel n'avait pas conservé avec soin tous ses papiers et s'il ne les eût remis en bonnes mains, sa mémoire serait restée chargée de l'accusation infamante dirigée contre lui par le poète. La belle affaire après tout que l'honneur d'un homme! Et Victor Hug-o était-il donc pour s'inquiéter d'une telle misère ?i>e minimis non curât Victor,

En dépit des colères de Victor Hugo contre M. [d'Argout et de son long ressentiment, le ministre de 1882 lui avait rendu service en interdisant son drame. On le vit bien, cinquante ans plus tard, le soir de la deuxième représentation du Roi s'amuse^ le 22 novembre 1882. Le poète était alors à l'apogée de sa gloire ; on ne le combattait plus, on ne le discutait plus. Tous les spectateurs s'étaient rendus au Théâtre-Français pour l'applaudir, pour l'acclamer, avec le ferme propos de racheter par leurs bravos mille fois répétés les injures d'antan, les sifflets d'autrefois. A la monarchie, d'ailleurs, avait succédé la république, et, ce soir-là, dans la salle, aux loges comme au parterre, au balcon comme à l'amphithéâtre, tout le monde était plus ou moins bousingot. Ce que fut cette soirée, on se le rappelle. A mesure que se déroulait la pièce, la déception, l'étonnement , la stupeur allaient grandissant. Les applaudissements avaient peur d'eux-mêmes. Les vers tombaient au milieu d'un silence morne, respec-

4. Le Romantisme et VédUeur Renduelf par Adolphe Jullien, ch. IV,

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tueux, navré, plus cruel cent fois que les colères et les huées de 1882. Ah! j'imag-ine que parmi les survivants de i83o, parmi ceux qui avaient appartenu aux vieilles bandes à'Hernani et qui conservaient encore, précieuse relique, le petit carton rouge sombre, marqué de la griffe HierrOy avec lequel ils étaient entrés dans la salle le 25 février i83o, plus d'un a dû être tenté de s écrier : Mais sifflez donc, malheureux ! Bourgeois et philistins, sifflez donc, à la fin ! Sifflez, pour que nous puissions applaudir, pour que nous puissions nous lever et nous battre, pour qu'il ne soit pas dit que notre vieux maître ne soulève plus les orages, que ses hardiesses n'ont plus le don d'irriter, que ses audaces n'ont plus le don d'émouvoir, que ses tempêtes ne sont plus que des lx)naces , et qu'enfin sa pièce est morte !

Elle est morte, en effet, et bien morte.

Triboulet n'a jamais eu de femme ni de fille. Diane de Poitiers, fille de Jean de Poitiers, comte de Saint- Vallier, n'a pas été la maîtresse de François I®^*. Le drame historique de Victor Hugo repose donc tout entier sur une fable. Mais ce n'est pas seulement la vérité de l'histoire qui est foulée aux pieds dans le Roi s'amuse'^, c'est la vérité humaine qui est méconnue, la morale, le patriotisme et le bon sens qui sont outraei-és.

L'auteur, dans Notre-Dame de Paris, avait pris Quasimodo, un être qui n'a presque rien d'humain, à la fois bossu, boiteux, borgne et sourd, et comme on met dans un pot de grès une fleur éclatante et douce, dans ce monstre il avait mis cette fleur rare, l'amour, avec toutes ses

1: Voy. sur ce point le livre de M. de Lescure, les Amours de François /", ch. v : la fausse maitresse.

2. Voy. les Eludes sur le règne de François /", par Paulin Paris, deux vol. in-8. 1885.

suavités et toutes ses tendresses. Dans le Roi s*amusey\\ prend Triboulet, difforme comme Quasimodo, comme lui bossu et boiteux, et, de plus que lui, misérable et lâche, abject de cœur comme de visage : de cet horrible avorton, de ce boufFon cynique, il fait le type de Tamour paternel !

Cette profanation ne lui suffit pas. Il faut que Triboulet soit aussi un justicier. Les premiers g-entilshommes de France, lesGossé, les Brion, les Montmorency, ne sont^ dans le drame de Victor Hug-o, que de plats gueux, de lâches coquins, dignes de tous les mépris. Le poète les couvre de boue, il livre leurs noms, — les plus grands noms de la monarchie, — aux insultes du bouffon, qui tout à l'heure personnifiait le Père, en qui maintenant s'incarne le Peuple, et qui crie à tous ces grands seigneurs :

Au milieu des huées Vos mères aux laquais se sont prostituées I Vous êtes tous bâtards !...

Scélérats! assassins! Vous êtes des infâmes, Dos voleurs, des bandits !

Est-ce assez? pas encore. De François I®"*, de Tadversairc de Charles-Quint, db celui que ses contemporains et l'Europe entière ne connurent que sous le 110X1% au grand roi François, du vainqueur de Marignan, de Théroïque vaincu de Pavie, du Père des lettres, de Tami du Primatice et de Léonard de Vinci, Victor Hugo a fait un grossier soudard, un héros de taverne, un misérable qui, le matin, dans son Louvre, viole une fille de quinze ans, et qui, le soir, dans un bouge sans nom, trinque avec Maguelonne.

Jamais ne furent poussés plus loin la haine de la royauté, le mépris du glorieux passé de la patrie. Heureusement,

la haine est aveug"le. Il est arrivé ici au poète ce qui, dans son drame, arrive à Triboulet.

Le bouffon tire après lui sur la grève le sac où il croit tenir renfermé le cadavre du roi, il s'arrête, se penche de plus en plus sur le sac, et s*écrie :

M'entends-tu? c'est moi, roi gentilhomme, Moi, ce fou, ce bouffon, moi, celte moitié d'homme. Cet animal douteux à qui tu disais : chien !

11 frappe le cadavre, prend le sac par un bout et le traîne au bord de Teau :

M'entends-tu? je t'abhorre!

Va voir au fond du fleuve, où tes jours sont finis, Si quelque courant d'eau remonte à Saint-Denis! A l'eau, François I"!

Et à ce moment, au fond du théâtre, une voix, celle de François I®"^, fredonne joyeusement :

Souvent femme varie.

Bien fol est qui s'y lie !

Gomme Triboulet, Victor Hugo a cru, lui aussi, que le cadavre enfermé, lié dans son drame, était celui du roi; il s'est écrié, lui aussi : A Veau, François I^^l Gomme celle du bouffon, sa joie a été courte. Le roi gentilhomme, le roi sacré chevalier par Bayard est plus vivant, plus glorieux que jamais. Je crois Tentendre chanter dans Téloignement, et, pour toute vengeance, changer un mot à sa chanson :

Souvent Hugo varie, bien fol est qui s'y fie

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