La Quotidienne, 11 février
la famille des Borg-ia est poussée au crime par une espèce de fatalité; seulement l'auteur mêle ici à la fatalité antique un élément nouveau ; si sombre que soit son œuvre, une idée morale la traverse : il fait du crime le châtiment du crime.
Voltaire avait peint, dans Mérope, une mère qui, ayant, sans s'en douter, dénoncé son fils à la veng-eance de son plus cruel ennemi, s'efforce ensuite de le sauver; dans Sémiramis, il avait montré un fils amené à tuer sa mère. « La première partie de Lucrèce Borgia, dit M. Saint-Marc-Girardin , ressemble à Mérope, et la seconde à Sémiramis : car M. Victor Hug-o a, pour ainsi dire, combiné et concentré dans son drame l'intérêt des deux tragédies de Voltaire *. » Malgré l'autorité de M. Saint-Marc-Girardin, je crois que Victor Hug*o, lorsqu'il a écrit Lucrèce Borgia, n'a g"uère songé à Voltaire et à ses tragédies. En revanche, la scène qui termine le premier tableau pourrait bien lui avoir été inspirée par Shakespeare. M"»e Lucrèce est là, sous son masque, au milieu d'une fête, sur la terrasse du palais Barbarigo, à Venise. Les jeunes seigneurs arrivent, portant des flambeaux ; ils l'ont reconnue et ils lui jettent ses crimes à la face. Chacune de leurs insultes fait surgir un fantôme, — le fantôme d'une de ses victimes. — « Madame, je suis Maffio Orsini, frère du duc de Gravina, que vos sbires ont étranglé la nuit pendant qu'il dormait. » — « Madame, je suis Jeppo Liveretto, neveu de Liveretto Vitelli, que vous avez fait poignarder dans les caves du Vatican. » Le noir défilé continue : Ascanio Petrucci après Jeppo Liveretto, Oloferno Vitellozzo après Ascanio Petrucci, don Apostolo Gazella après Oloferno