‹ Victor Hugo après 1830Chapitre 40 sur 151 · Cours de litléraiure dramatique ^ t. I, p · texte numérisé non relu

Cours de litléraiure dramatique ^ t. I, p

Vitellozzo. Et toujours la même formule: — « Madame, je suis Ascanio Petrucci, cousin de Pandolfo Petrucci, seig-neur de Sienne, que vous avez assassiné pour lui voler plus aisément sa ville. » C'est la scène des spectres dans Richard IIL Richard est dans sa tente, au milieu de la nuit, la veille de la bataille. Le spectre du prince Edouard, fils de Henri IV, se dresse devant lui et lui dit : — « Que demain je pèse sur ton âme ! Souviens-toi que tu m'as poig-nardé dans le printemps de ma jeunesse, à Tew^ksbury : désespère et meurs ! » — Le spectre de Glarence : — « Que demain je pèse sur ton âme ! moi qui ai été lessivé à mort dans un vin fastidieux, moi, pauvre Glarence, que ta trahison a livré à la mort!... Désespère et meurs! » Et après ceux-là, les spectres de Rivers, de Grey, de Vaug-han, de Bucking-ham, — et toujours la même formule : Désespère et meurs * !

La dernière scène àe Lucrèce Dorgia, les cercueils qui se dressent au fond de la salle tapissée en noir, les moines dont on ne voit que les yeux par les trous de leurs cag'oules, qui défilent, croix en tête et torche en main, chantant des frag-ments de psaumes lugubres, tout cela est encore un emprunt fait au théâtre anglais, non plus, cette fois, à Shakespeare, mais à Webster, auteur de la Duchesse de Malfi. Les frères de la duchesse ont résolu de la faire périr, mais elle mourra au milieu d'une fête aussi étrange que terrible. Sous prétexte d'égayer sa douleur, ils introduisent dans son appartement les fous de l'hôpital, qui viennent chanter, rire et danser autour d'elle. Entre le traître du drame qui s'est déguisé en vieillard. — Est-il fou aussi celui-là ? demande la duchesse.

Un Domestique. — Interrogez-le ; je vous laisse.

1. Richard m, scène xxii. Traduction do François-Yictor Hugo*

BosoLA. — Je viens faire ta tombe.

La Duchesse. — Ah! ma tombe? Tu parles comme si j'étq 13 sur mon lit de mort, haletante de mon dernier soupir. Est-ce ainsi que tu me vois ?

BosoLA. — Oui...

Jja Duchesse. — Tu parles avec bien de la franchise.

Bqsola. — Mon métier est de flatter les morts et non les vivants. Je suis un, faiseur de tombes.

La Duchesse. — Et tu viens pour faire la mienne?

B0S01.A. — Oui.

La Duchesse. — Je voudrais essayer de rire un moment. De quelle matière la feras-tu?

La scène continue. — « Que je voie donc jusqu'au bout, dit la duchesse, l'effet de cet entretien digne d'un cimetière. »

BosoLA. — Tout de suite. {Il fait un signe, et on apporte un cercueil, des cordes et une cloche.) Voici un présent des princes vos frères ; qu'il soit le bienvenu, comme un dernier bonheur et un dernier chagrin.

La Duchesse. — Voyons-le.

BosoLA. — C'est votre dernière chambre de réception.

La Duchesse. — Va, il ne me fait pas peur.

BosoLA. — Je suis le sonneur de cloches qu'on envoie aux condamnés la veille de leur supplice.

La Duchesse. — Et tu te disais faiseur de tombes?

BosoLA. — C'était pour vous préparer par degré à vos funérailles. Ecoutez ^.

Ici commence le chant des funérailles, la psalmpdie des psaumes, qui accompagne l'entrée des assassins. Une suivante de la duchesse appelle en vain au secours ; à por-

\. Revue de Paris, t. XLVIi, p. 135. Article d'Amédée Pichot. La Bévue de Paris, t. XVII, contient l'analyse, par Philarète Clinsles, d'un autre drame de Webster, Vittorîa Çoramhonaj ou le Diable blanc, tout plein, comme la Duchesse de Malfi, de si truculentes imaginations et de si mirifiques horreurs, que les plus ardents romantiques de 1833 ont été impuissants à les dépasser. — Sur John Webster et son théâtre, voir Taine, Hisioire de la littérature anglaise ^ tome II, p. S7 etsuiv.

téede la voix, il n'y a que les fous qui répondent par des rires affreux.

En cherchant bien, on trouverait que Victor Hugo n'a pas borne là ses emprunts. Merle, qui avait été directeur de la Porte-Saint-Martin et qui connaissait mieux que personne la littérature du boulevai^d, écrivait au moment de la représentation de Lucrèce Borgia :

La troisième partie de la pièce est conçue sur les données d*un mélodrame du bon temps du genre, de l'heureuse époque où la coupe empoisonnée du Pèlerin Blanc faisait frissonner tous les habitués du boulevard. Ce n'est pas un reproche que nous adressons à l'auteur. Il y a longtemps qu'on a dit que le mélodrame n'attendait qu'un homme de génie pour tuer la tragédie. M. Hugo s'est présenté, et, en empruntant des situations à MM. Cuvelier, Caignez ou Pixérécourt, il n'a fait, comme Molière, que prendre son bien où ille trouvait *.

Pour son coup d'essai dans le mélodrame, Victor Hugo a fait un coup de maître ; mais, ici encore, il ne marche pas à la tête du mouvement, il ne fait que le suivre. Le drame moyen-âge, celui où la bonne lame de Tolède alterne avec la fiole de poison, où se heurtent, suivant le mot de Gœthe, « l'horrible, le féroce, l'abominable, et tout ce qui s'ensuit, y compris l'obscène* » ; où les grandes dames empoisonnent les jeunes seigneurs et font jeter leurs cadavres dans la Seine ou dans le Tibre, ce drame-là, Victor Hugo ne l'a pas inventé. Sur ce môme théâtre, où paraissait Z/W^réc^ Borgia, on avait joué plus de cent fois la Tour de Nesle ^. « Les drames de M. Victor Hugo, écrivait M. Nisard, en i836, n'ont fait que renchérir sur les drames à la suite desquels ils sont venus.

i. La Quotidienne, 11 février 1833.

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