‹ Victor Hugo après 1830Chapitre 73 sur 151 · Ibid · texte numérisé non relu

Ibid

même imprimé, de Fra Paolo; et c'est probablement pour cette raison qu'on ne s'était point avisé d'examiner ce manuscrit. Le copiste a transcrit à la suite de l'ouvrag-e de Sarpi les statuts de l'inquisition d'État, ou bien le relieur les a réunis dans le même volume; ce qu'il y a de certain, c'est que ces deux ouvrag'es sont de la même main... Je ne connais aucun écrivain, même vénitien, qui ait parlé de ces statuts *.

Il V avait à cela de bonnes raisons, et un écrivain vénitien, le comte Tiepolo, ne se fit pas faute de les faire valoir dans un écrit publié, en 1828, sous ce titre : Discorci sulla storia Veneta, cioè rettificazione di alcuni equivoci riscontrati nella Storia di Venezia del sig, Daru ^.

Les archives publiques de Venise ont été soig^neusement conservées. On n'y trouve aucune trace de ces statuts, qui auraient dû pourtant être transcrits sur les livres des décrets et des lois, et en particulier sur les registres du Conseil des Dix.

Le manuscrit de la Bibliothèque du roi cité par M. Daru leur donne la date de i454- Ni à ce moment, ni depuis, pas un seul écrivain n'en a parjé; pas un seul écrivain n'y a jamais fait même allusion.

Ils fourmillent d'anachronismes. En i454, on employait la langue. latine dans tous les actes officiels et judiciaires; les prétendus statuts sont rédigés en dialecte vénitien, dialecte qui ne fut en usage qu'un siècle plus tard. — Il y est parlé, en maint endroit, des inquisitoridiStato, et ce titre ne fut donné à ce corps de magistrats qu'à partir de 1696. On y attribue à ces « inquisitori » la juridiction sur les prisonniers renfermés sous les Pionxbi (sic), et ces prisons ne furent créées pour le service de l'Etat qu'en lôgi,

1. Histoire delà République de remise, par M. Daru, t. VI, p. 385. 2. Udine, 1828. — io rectification, pp. 68 et suiv,

Les îles de Candie et de Chypre sont indiquées comme étant gouvernées, au nom de la République, par un seul et môme générale; or aucun fonctionnaire vénitien ne jamais porté le titre de « g-énéral ». Le gouverneur de Candie recevait la qualification honorifique de « duc » ; et, d'autre part, Chypre, en i454, avait encore son prince et sa législature à elle ; cette île n'échut aux Vénitiens qu'après que Catarina Cornaro fut devenue veuve, c'est-à-dire en 1489.

La démonstration du comte Tiepolo est décisive *. Victor Hugo avait joué de malheur. Pour une fois qu'il s'était avisé de citer un document, ce document était faux. Les célèbres statuts « dans lesquels il avait puisé son drame » étaient apocryphes.

Eussent-ils, d'ailleurs, été authentiques, le drame n'en serait pas meilleur pour cela. Au théâtre, ce qui importe surtout, ce n'est pas la vérité historique, c'est la vérité humaine, et celle-là, vous ne la trouverez pas plus dans Angelo que dans Marie Tudor, Non cependant que, malgré ses défauts, le drame de i835 ne soit, à bien des égards, très supérieur à celui de 1 833, II est admirablement charpenté, solidement construit, pareil à ces vieux palais de Vérone et de Padoue, mystérieux et sinistres, où le soleil ne pénètre pas, d'où la vie s'est retirée, mais qui, le soir, dressent encore sur l'azur assombri du ciel leur fière silhouette, et dont vous ne raserez pas les hautes murailles sans éprouver une sorte de terreur. Le contraste et le heurt des deux femmes, de Catarina

1. M. Daru, dans ses Réponses aux Observations de M. Almoro Tiepolo sur THisloire de Vetiixe, au tome [X de sa 4« édition, n'est point parvenu à réfuter les ar^^umeuts de son adversaire! Voyez, à ce sujet, un remarquable article de la Revue dEdiin^ bourg, reproduit par la Revue Britannique de 1877. (Nouvelle série, t. V, pp. 334 et suiv.)

et de la Tisbe, de M*^» Mars et de M"»® Dorval, donnent lieu à des scènes d'un effet puissant. Le récit de la Tisbe, au premier acte, est un chef-d'œuvre. Et après tout, quand nous relisons ces choses, quand nous voyons la Tisbe à genoux, les mains jointes et prosternée aux pieds de Catarina : «Vous avez dit : pauvre femme î . . . » nous comprenons l'enthousiasme qui soulevait le parterre du Théâtre-Français et dont le souvenir, après vingt-trois ans écoulés, inspirait à l'un des survivants de cette soirée du 28 avril i835, à Jules Janin, cette page émue :

visions de notre jeunesse 1 ô fantômes évanouis 1 6 poète exilé ! ô femme ensevelie ! ô belles heures d'autrefois, quand tout nous était sourire, enchantements, rêves, concerts, fantaisies! MHe Mars, la perfection même, enfant précieux de Molière, élevée sur les genoux de Marivaux, intelligente beauté, limpide et douce voix d'une inaltérable fraîcheur. Mme Dorval, la femme du peuple, violente et sans frein, sans loi ni règle, comédienne par hasard et par instinct, comme M^e Mars est une comédienne par la nature et par l'étude ; comédienne avec son cœur, comme M^e Mars est comédienne avec son esprit... Quelles fètcs et quelles soirées ! Nous ne les reverrons plus; on ne les reverra plus dans tout ce siècle*.

Avec SCS qualités et ses défauts, — ses défauts surtout, — avec son tyran crédule et sanguinaire, cousîn-

1. Jules Janm^Histoirede la littét^ature dramatique, t. VI, pages 191 et 195. Paris, 1858. — Dans cette même page, Jules Jamn, avec son habituelle étourderie, parle avec enthousiasme des beaux vers de Marie Tudor : « Dans Maiie Tudor, les amours de Jane et de Gilbert sont d'honnêtes amours, elles reposent l'âme de toutes les fureurs. Drame violent toutefois, dans lequel le bourreau joue un grand rôle : « Tu vois bien cette tête charci mante, je te la donne!... » Nous écoutions ces choses-là, tout haletants sous l'ivresse éclatante des beaux vers! m

germain du père Sournois, son amoureux jaloux et poltron, ses chambres secrètes où tout le monde se promène comme sur la place d'armes, ses souterrains et ses caveaux, ses fioles de poisons et ses flacons de narcotiques, A n^e/o prêtait merveilleusement à la parodie. Celle que firent jouer au Vaudeville, le i8 mai i835, MM. Duvert et Dupeuty, sous le titre de Cornaro, tyran pas doux, obtint un très vif succès.

Le tyran Cornaro, représenté par Lepeintre jeune, était magnifique de bêtise et de férocité, entre Tacrobate Malaga, sa favorite, et sa femme, Castorine, qu'il empoisonnait au moyen d'un verre de vin de Champagne, et qui ressuscitait au dénouement. La pièce était en vers assez spirituellement tournés. A propos des innombrables portes qui fourmillent dans le drame de Victor Hugo, un des personnages fait cette observation judicieuse :

Si les fenêtres sont en nombre égal aux portes, Les impositions doivent être assez fortes.

La cour des pairs jugeait alors les accuses du procès d*avril, lesquels étaient au nombre de cent soixantequatre*. Ce procès-monstre était l'événement du jour, et, chaque soir, les spectateurs du Vaudeville applaudissaient avec fracas ce vers de Cornaro :

Nous avons, hélas!

Des procureurs du roi qui ne plaisantent pas.

On applaudissait aussi beaucoup la tirade suivante,

4 . Les débats du procès d'avril avaient commencé le 5 mai 1835. Il s'agissait de juger les auteurs des insurrections qui avaient éclaté à Lyon et à Paris au mois d* avril 1834.

dite par M**« Brohan * avec un excellent ton de comédie :

Et qui donc m'a bâti les drames actuels

Où les p«'ns innocents sont toujours criminels,

Où l'absurde renaît, où le bon sens expire?

Vous retournez SchHler, vous retapez Shakespeare !

S'ils pouvaient revenir, hélas! des sombres bords.

Ils crieraient au voleur! Vous détroussez les mnris.

Malheureux! et pour mieux déguiser leur dépouille.

Vous mettez hardiment du vernis sur la rouille ?

Du moins monsieur Fétis, aux concerts ennuyeux,

Ne nous prend pas en traître; il nous dit : « C'est du vieux.»

Mais vous, Champollions des muses endormies.

Est-ce donc innover, qu'exliumor des momies?

Un seul titre est à vous, gardez-le tout entier,

Inventeurs do la barbe à la François Premier I

Le meurtre et l'affreux suicide

Nous poursuivent partout de leur face livide:

Cliallcrtou s'empoisonne au lieu de travailler;

Kt quelle est la morale, enfin? un escalier;

Kscaiii'r curieux! Espèce de symbole

Qui semble nous montrer comment l'art dégringole K

C'étaient d'assez bons vers pour des vers de parodie ; ils ne valaient cependant ni a prose à!Angelo, ni surtout les vers que Victor Hug-o allait bientôt publier. Il avait écrit depuis cinq ans un assez grand nombre de pièces politiques ; le moment était venu pour lui de les recueillir et d'y joindre les autres poésies qu'il avait composées depuis les Feuilles d'automne.

Ce que serait ce nouveau volume, Sainte-Beuve Tanuonçait en ces termes à Bérang-er, le 3 septembre i835 :

d . Suzanne Brohan, mère d'Augustine et de Madeleine Brohan, et l'une des meilleures comédiennes du dix-neuvième siéclo, joua tour à tour à TOdéon.au Vaudeville et au Théâlre-Franrurs. Théophilo Gautier a dit d'elle, dans ses Portraits conteinporain '.* « A la scène, M"» Brohan produit l'eftet du vin d'Aï; on n'a pas le temps de voir les défauts de l'œuvre, on est ébloui, chancelant sur sa banquette. La mobilité de son masque donne à son ironie ou à sa passion une admirable portée. Aussi déliée qu'une abeille, elle pique avant qu'on songe à parer le trait. » *

2. GoRNARO, TYRAN PAS DOUX, traductioïi en quatre actes et en vers (T^iAngelo, tyran de Padoue », par MM, Dupeuty et Ouvert,

n se prépare ici une saison assez littéraire, assez poétique même : nous allons avoir dans une quinzaine un volume lyrique dellug^o^; il y aura des vers à^ amour; malg-ré toutes les hésitations, il se décide à son coup de tête, et bien que ce soit une MW^Â de plus qu'il brise dans sa vie poétique (l'unité domestique après la politique et la religieuse), peu importe à nous autres frondeurs des unités et au public qui ne s'en soucie plus guère : les beaux vers, comme seront les siens, je n'en doute pas, couvriront et glorifieront le péché ^.

Le 26 septembre, dans une autre lettre, adressée cellelà à Victor Pavie, Sainte-Beuve donnait la môme nouvelle :

J'ai vu peu de monde depuis mon retour. Mme Hugo est aux Roches, chez M. Berlin, avec son mari et ses enfants; son volume à lui (de vers) s'imprime. Il y en a beaucoup à cette belle Dalila. Il accommode tout cela conrnie il peut, et à lachinoiso, avec l'amour conjugal des Feuilles d'automne qu'il ne veut pas rompre officiellement. Mais il y aura éclat, je pense, et curiosité maligne très en jeu, lors de cette publication^.

Victor Hugo écrivait, de son côté, à W^^ Louise Bertin,le 19 octobre :

Me voici maintenant ici achevant ce volume dont une partie avait poussé parmi les fleurs des Roches et le reste dans les fentes des pavés de Paris. De là, dans ce volume, deux couleurs, l'une poétique qui vient de chez vous, l'autre politique qui vient de dessous les pas de tout le monde.

Soyez indulgente et bonne pour le tout*.

Le volume ainsi annoncé parut le 26 octobre i835. Venant après les Feuilles d'automne, les Chants du crépuscule n'étaient pas un progrès. La forme est tou-

i . Les Chants du crépuscule.

2 Sainte-Beuve, Portraits contemporains, édition de 1869, t. I, p. 439.

n. Cartons de Victor Pavie : correspondance Sainte-Beuve» 4, Lettres de Victor Hugo aux Bertm, p. 78.

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jours éolataute, le vers est toujours puissant, mais on n'y sent palpiter ni la vie d'un sentiment vrai ni Tinspiration d'une intellig-ence convaincue. Sous Tamas des imag-es, sous Fcntassement des métaphores, on cherche, sans la rencontrer, une idée, une émotion, une souffrance. Notre œil est ébloui, notre cœurn*est pas touché. Le corps de cette poésie est supérieur à son âme. A-t-elle même une âme ? Et où la pourrait-on découvrir ?

Les odes ou pièces politiques forment une partie importante du recueil : il n'en est pas une seule qui ait été pour le poète autre chose qu'un canevas sur lequel il a brodé ses métaphores et tissé ses antithèses. Aug-uste Barbier n'avait pas de génie; à peine avait-il du talent; mais il avait l'enthousiasme, la passion, la colère, et il écrivait la Curée, la Popularité, V Idole, — pauvres rimes, à coup sûr, vers durs, lourds, incorrects, — vers médiocres, mais immortels. La Parisienne elle-même vivra, — la Marche nationale de ce pauvre Casimir Delavig-ne, — parce qu'elle a été vraie à son heure, parce qu'elle a traduit avec sincérité l'orgueilleuse joie de la bourgeoisie triomphante. Les vers de Victor Hugo, VOde à la Jeune France, V Hymne aux morts de Juillet, ne traduisaient rien, n'exprimaient rien, si ce n'est le besoin qu'éprouvait le poète de dire aux vainqueurs qu'il désertait pieusement le camp des vaincus.

Les odes bonapartistes de Victor Hugo, — A la Colonne et Napoléon II, — valent mieux sans doute que ies hymnes en l'honneur des Martyrs de i83o. Mais là encore on a vite fait de reconnaître que le cœur n'y est pour rien ; que le poète entend bien ne pas se sacrifier à son héros et se perdre dans son rayonnement. 11 a trouvé une mine d'images splendides et de rimes retentissantes ; cette mine, il l'exploite à son profit, et voilà

tout. Ces imag-es, il les épuise jusqu'à la dernière, il les multiplie comme ces fêtes du calendrier dont le bon La Fontaine a dit : « L'une fait tort à Tautre. » Il entasse antithèses sur antithèses, comme l'empereur entassait . victoires sur victoires :

Wagram sur Marengo, Ghampaubert sur Arcole, Pélion sur Ossa.

Sous l'enthousiasme on sent l'effort, le labeur, l'ambition de briller à côté de Bonaparte et au-dessus de lui, d'être, à côté de Napoléon le Grand et au-dessus de lui, Victor Hugo le Grand, — un Napoléon qui aura réuni, sur son front toutes les couronnes et qui n'aura pas connu la défaite, un Napoléon qui n'aura pas eu de Waterloo !

La pièce qui a pour titre : A V Homme qui a livré une femme, appelle les mêmes réflexions. Le crime de Simon Deutz vendant la duchesse de Berrj avait soulevé l'indignation générale. Victor Hugo s'est associé à ce sentiment, et il convient de lui en savoir gré. Sa pièce est restée célèbre. Il y a accumulé toutes les formules du mépris, toutes les hyperboles de l'injure et de la malédiction. Mais tout cela, avec une progression savante, avec une recherche constante de l'effet. Pas un seul instant on ne sent trembler sa main, pas un instant on ne sent passer dans ses vers le frémissement d'une vraie colère. Colère poétique, et c'est tout. Ah ! viendra un jour où Victor Hugo couvrira d'injures plus violentes encore, d'imprécations plus terribles, des généraux, des magistrats, des prêtres, fort honnêtes gens pour la plupart. En dépit de ce qu'il y aura d excessif dans ces hyperboles insensées, les vers seront admirables , le poète aura fait un chefd'œuvre, parce qu'il aura, été inspiré, cette fois, par une vraie colère, par une véritable indignation. Songez I. 11

donc ! CCS g-cMiéraux, ces magistrats, ces prêtres, ont fait bien pis que livrer une femme ; ils ont accepté l'Empire, — l'Empire qui a proscrit Victor Hug-o î

Et pourtant, il y a, dans les Chants du crépuscule, une pièce qui, si l'auteur n'eût cédé ici encore au besoin de matérialiser sa pensée jusque dans ses moindres replis, serait admirable de tous points ; c'est celle que le poète a dédiée à Louis Boulanger :

Ami, le voyageur que vous avez connu...

Un soir, en l'un de ses voyages, il monte au haut d'un beffroi. Il y voit la cloche qui sommeille ; il s'approche et, sur le lourd battant d'airain, il lit les noms profanes, les mots impurs, les blasphèmes, gravés par le couteau des passants. Il fait un retour sur lui-même, et se met à comparer cette cloche, souillée par d'injurieux passants, à son âme, sans tache elle aussi, au jour de son baptême, et maintenant défigurée par les passions et les doutes railleurs :

Mais qu'importe à la cloche et qu'importe à mon âme ! Qu'à son heure, à son jour, l'Esprit saint les réclame. Les touche l'une et l'autre et leur dise : Chantez ! Soudain, par toute voie et de tous les côtés, De leur sein ébranlé, rempli d'ombres obscures, A travers leur surface, à travers leurs souillures, Et la cendre et la rouille, amas injurieux, Quelque chose de grand s'épandra dans les cieux !

Victor Hugo a été saisi par une idée puissante ; il a obéi à l'inspiration. Au souvenir de son passé, de son enfance, de sa jeunesse radieuse et pure, il a été ému ; et c'est pourquoi, ce jour-là, il n'a pas seulement écrit de beaux vers, comme il en avait écrit hier, comme il en écrira demain, — il a été vraiment un grand poète.

Mais la cloche a cessé de chanter au sommet du befl&roi;

le poète s'est éloig-né, il a secoué la poussière delà vieille église, 0^ le voilà qui publie, tout à côté de cette belle pièce A Lcuis Boulanger, les pièces amoureuses, élég'iaq^^es, qu'il a écrites pour celle que Sainte-Beuve, tout à l'heure, appelait Dali la ••

Hier, la nuit d'été, qui nous prêtait ses voiles, Etait digne de toi, tant elle avait d'étoiles...

Et plus loin :

Puisque j'ai mis ma lèvre à ta coupe encore pleine, Puisque j'ai dans tes mains posé mon front pâli...

Le contraste était déjà assez violent ; mais voici où il devient tout à fait intolérable. Il n'y apas, dans les Chants du crépuscule^ moins de douze ou treize pièces écrites en l'honneur de M^ï® Juliette. Vous ne les avez pas lues sans une intime souffrance, sans songer à cette mère de famille que son mari délaisse, à ces enfants dont le père ne se souvient plus! — Il s'en souvient, au contraire, à merveille. Le temps seulement de tourner la pag'e, et il est là devant vous, non plus comme tout à l'heure, les mainspleines de myrteset de roses,mais les mains /?/^m5S de lis. Sa voix s'élève, grave et douce, et il chante la mère pieuse, les enfants grandissant sous son aile:

Ohî si vous rencontrez quelque part sous les cieux Une femme au front pur, au pas grave, aux doux yeux, Que suivent quatre enfants dont le dernier chanculle, Les surveillant bien tous, et, s'il passe auprès d'elle Quelque aveugle indigent que Tâge appesantit, Mettant une humble aumône aux mains du plus petit;

Quand, vers Pâquç ou Noël, l'église, aux nuits tombantes,

S'em})Iit de pas confus et de cires lïambantes...,

Si, loin des leux, d^s voix, des bruits et des splendeurs,

Dans un reçli perdu parmi les profondeurs.

Sur quatre jeunes fronts groupés près du mur sombre

!G4 VICTOR HUGO APRÈS i830

Von s voyez se pencher un regard voilé d'ombre

(tii se nii*'li\ plus doux encor que solennel,

Le rayon vii^-inal au rayon maternel;

Oh ! qui que vous soyez, bénissez-la. C'est elle !

La sœur, risible aux yeux, de mon âme immortelle !

Mon orgueil, mon espoir, mon abri, mon recours!

Toit de mes jeunes ans qu'espèrent mes vieux jours !

C'est elle! la vertu sur ma tête penchée;

La figure d'albdtre en ma maison cachée ;. .

Elle ! tout dans un mot! C'est dans ma froide brume

Une fleur de beauté que la bonté parfume !

D'une double nature hymen mystérieux!

La fleur est de la terre» et le parfum des cieux *■ !

Victor Hug-o dit quelque part dans les Châtiments :

Que j'en ai vu de ces saints-là Qui vous expectoraient des psaumes après boire, Cliantaient landerirette après Alléluia!

Eh mais? il me semble bien que lui-même, ici, n'a pas fait autre chose. Après avoir chanté landerirette avec M"6 Juliette, il chante à son foyer Talleluia du mariage. Après avoir soupe chez la princesse Negroni, à peine levé de table et la bouche encore mal essuyée, il entonne d'un air contrit le psaume Date lilia !

Je sais bien que des âmes candides s'y sont laissé prendre, qu'un critique, aussi éminent que naïf, M. Vinet, écrivait, au moment où parurent les Chants du crépuscule :

Lorsque tout s'ébranle autour de lui et en lui-même, M. Victor Hu^o embrasse les autels domestiques. La société craque de toutes parts : il se réfugie au sein de la famille, qui est la société au berceau. Toutes les institutions sont discutées, tous les principes des devoirs analysés, c'est-à-dire niés : il cache sa tète au giron des affections naturelles. L'homme se nie lui-même et se décompose : le poète, afin de rester homme, reste fils, époux, ami et père ; époux surtout, époux avec un chaste ravis-

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