Revue des Deux-Mondes, lii décembre
MM. Dupaty, Mole, Kératry et Dumolard. M. Dumolard, que mes lecteurs ne s'attendaient guère sans doute à voir en cette affaire, venait justement de publier son Théâtre complet, où Vincent de Paul, drame en trois actes, en vers, alternait avec le Mari instituteur, comédie en un acte, également en vers; où la Mort de Jeanne d'Arc, tragédie en trois actes, coudoyait un vaudeville, le Roman d'un jour. Le grand succès de Dumolard, une comédie en cinq actes et en vers, jouée au Théâtre-Français : le Philinte de Destouches, ou la suite du Glorieux, datait précisément de Tannée où était né Victor Hugo, de 1802. Cet excellent homme s'intitulait le doyen des auteurs dramatiques, et il ne manquait jamais de dire en faisant ses visites : « Je ne me présente que parce que mes amis m'y forcent, mais qu'y faire? j ai là mon armée derrière moi, et il faut marcher *. »
Malgré l'armée qu'il traînait derrière lui, Dumolard n'était pas un concurrent très redoutable, non plus que M. de Kératry. Lui aussi, Auguste-Hilarion de Kératry, s'était piqué d'honneur l'année de la naissance de Victor Hugo. Il avait, cette année-là, publié deux volumes sous ce titre : Mon habit mordoré; mais l'étoffe de cet habit était trop mince, elle était d'ailleurs trop usée en i835, pour que l'on pût songer à y coudre des palmes vertes. De son côté, Dupaty avait tenu également à fêter l'année 1802. Peu s'en fallut même que sa meilleure pièce ne fût jouée précisément à l'heure où le futur auteur des Feuilles d'automne
Naissait dans Besançon, vieille ville espagnole. U Antichambre ou les Valets entre eux, opéra-co-
4. Chroniques des élections à l* Académie française, par Albert Rouxel, 8« édition, p, 302, . ^
mique en un acte, fut représenté le 27 février 1802 *. La musique était de Dalayrac. Martin et Elleviou tenaient les deux rôles principaux. Le succès de la première représentation fut très vif et paraissait devoir se continuer. Mais le Premier Consul, le glorieux parvenu, n'entendait point que Ton se moquât sur la scène des valets enrichis et des seigneurs de contrebande, au moment où se constituait autour de lui une cour nouvelle, dont les éléments ne laissaient pas d'être assez disparates. La seconde représentation n'eut pas lieu. La pièce fut interdite, et l'auteur fut expédié à Brest entre deux gendarmes pour être dirigé de là sur Saint-Domingue. De puissantes interventions, celle de Joséphine en particulier, parvinrent à faire révoquer cette décision. Rendu à la liberté au bout de quelques mois, Dupaty reprit sa pièce pour la modifier. Il transporta l'action au delà des Pyrénées, substitua le seigneur don Gusman à M. Belval, don Alvarès à M. des Guérets et don Belflor à M. Saint-Clair; Picard devint Picaros, Lafleur devint Diego, — moyennant quoi, le 3 mai i8o3, V Antichambre put reparaître, sous le titre de Picaros et L>îégo, devant le public de Feydeau, heureux d'applaudir de nouveau la musique de Dalayrac et surtout ce fameux duo où tant de chanteurs se sont escrimés 2. C'est ainsi que, trente-six ans avant Victor Hugo, Emmanuel Dupaty avait mis au théâtre des valets espagnols, dont les couplets ne valent pas précisément ceux du laquais Rny Blas,
Au cours de ses visites, Dupaty, reçu par Royer-Collard, lui déclina son nom et les titres de ses pièces, comédies et opéras-comiques, la Prison militaire^ Ninon