‹ Victor Hugo après 1830Chapitre 8 sur 151 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Pourquoi Marion de Lorme ne fut pas jouée en 4830. — Victor Hugo, Alexandre Dumas et la Direction de la Comédie-Française. — L« procès de Marion de Lorme. — Charles Gosseîin et Eugène Renduel. — Les neuf premiers éditeurs de Victor Hugo. — Victor Hugo et Lamartine. — Les Feuilles d'Automne, M. Désiré Nisard et le Journal des Débats.

Au lendemain de Notre-Dame de Paris , Victor Hug-o ne pouvait se mettre, sans quelque intervalle de repos, à une œuvre nouvelle. Il avait dans ses tiroirs un drame en cinq actes et en vers, entièrement terminé et reçu au Théâtre-Français à Tunanimité le i4 juillet 1829*, le drame de Marion de Lorme. Depuis la révolution de i83o, rien ne s'opposait plus à sa représentation ; le moment était donc venu de s'en occuper.

Le poète pourtant ne se pressait point de le faire, et cela, si nous l'en devons croire, pour des motifs de haute convenance, puisés aux sources du plus noble et du plus généreux désintéressement. Il convient de le laisser ici parler lui-même :

Cette pièce est restée éloignée deux ans du théâtre. De juillet 1829 à juillet i83o, cette suspension a été forcée : il y a eu veto de la censure, prohibition successive des deux ministères Martignac et Polignac, volonté formelle du roi Charles X...

1. Archives de la Comédie-Française. — Ilernani fut reçu le 5 octobre 1829. et non le 1" octobre, comme le dit par erreurl» Témoin de Vic^o»» Huyo raconté* t. 11, p. 291,

Pour la deuxième année, de i83o à i83i, la suspension de Marion de Lorme a été volontaire.

L'auteur s'est abstenu...

Après V admirable révolution de i83o, le théâtre ayant conquis sa liberté dans la liberté générale, les pièces que la censure de la Restauration avait inhumées toutes vives brL sèrent du crâne, comme dit Job, la pierre de leur tombeau, et s'éparpillèrent en foule et à grand bruit sur les théâtres de Paris, où le public vint les applaudir, encore toutes haletantes de joie et de colère. C'était justice. Ce dégagement des cartons de la censure dura plusieurs semaines, à la grande satisfaction de tous. La Comédie-Française songea à Marion de Lorme. Quelques personnes influentes de ce théâtre vinrent trouver \ Fauteur; elles le pressèrent de laisser jouer son ouvrage, relevé comme les autres de l'interdit. Dans ce moment de malédiction contre Charles X, le quatrième acte, défendu par Charles X, leur semblait promis à un succès de réaction politique... Ce fut précisément cette raison qui le détermina à garder, pour quelque temps encore, son ouvrage en portefeuille. Il se souvint que, jeté à seize ans dans le monde littéraire par des passions politiques, ses premières opinions, c'est-à-dire ses premières illusions avaient été royalistes et vendéennes... Il comprit qu'un succès politique à propos de Charles X tombé, permis à tout autre, lui était défendu à lui ; qu'en présence de de cette enivrante révolution de Juillet, sa voix pouvait se mêler à celles qui applaudissaient le peuple, non à celles qui maudissaient le roi. Il fît son devoir... Il refusa d'autoriser la représentation de sa pièce *.

En 1887, devant la cour royale de Paris, appelée à juger le procès à^Angelo et d'Henianlf Victor Hugo prend la parole et il ne se fait pas faute de revenir sur cet incident, bien que son avocat, M. Paillard de Villeneuve, en ait déjà longuement parle : « J'ai, dit-il, refusé au Théâtre-Français d'autoriser la représentation de Marion de Lorme ; je Tai refusé afin que le quatrième acte de Marion de Lorme ne fût pas une occasion d'in-

1, PréfacQ de Marion de Lorme, août 4831.

jure et d'outrage contre le roi tombé... Un immense succès de scandale politique m'était offert, je n'en ai pas voulu. J'ai déclaré qu'il n'était pas dii^-ne de moi de faire de l'argent, — comme on dit à la Comédie, — avec Tinfortune d'une royale famille et de vendre en plein théâtre, aux passions haineuses d'une révolution, le manteau fleurdelisé du roi déchu *. »

Dans son autobiographie, en i863, il renouvelle les mêmes déclarations :

« La révolution de Juillet avait naturellement supprimé la censure; toutes les pièces interdites s'étaient précipitées sur les théâtres ; la Comédie-Française avait pensé aussitôt à Mario n de Lorme, Dès le commencement d'août, M"® Mars était venue chez l'auteur avec MM. Armand et Firmin : le moment était admirable; le quatrième acte surtout, défendu par Charles X en personne, aurait un succès de réaction politique. L'auteur avait répondu que c'était la certitude de ce succès-là qui l'empêchait de se laisser jouer 2. »

J'ai regret à le dire, mais il suffit de se reporter aux circonstances dans lesquelles s'est produit le refus de Victor Hugo, pour reconnaître que ce refus n'a point eu le caractère qu'il lui a plu de lui donner. C'était, nous a-t-il dit lui-même, « en août i83o, » — « dès le commencement d'août 3 ». — « Le moment, ajoute-t-il, était admirable '^ » Oui, certes, admirable pour ne pas faire jouer une pièce. La révolution était encore dans la rue; l'agitation, le trouble, l'émeute étaient en permanence. La crise commerciale était aussi aiguë que la crise poli-

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