Arsène Houssaye, p
mun avec son ami Pierre Gringoire, trop pauvre pour mettre même un petit-blanc dans le tambour de nasque d'Esméralda. On ^a^ç^-nait gros maintenant au log-is de la place Royale. L'année i835, en particulier, avait été très fructueuse pour le poète. Outre sa part dans les recettes d'Angelo, il avait touché avant la lecture une prime de 4.000 francs. Eug-ène Renducl lui avait acheté 4.000 francs le manuscrit à'Angelo et avait acquis, moyennant 9.000 francs, le droit de publier les Chants du crépuscule et de réimprimer les Odes et ballades, les Orientales et les Feuilles d'automne *. Le même éditeur avait fait paraître une édition illustrée de Notre- Dame de Paris, au sujet de laquelle on lit dans le Journal des Débats du 27 novembre i835 la note suivante :
L'édition de Notre-Dame de Paris, tirée à 1 1 000 exemplaires, qui se publie en ce moment, a été achetée à M. Victor Hu^o par M. Renduel moyennant une somme de soixante mille francs.
Gela n*était pas tout à fait exact. Ge n'était pas seulement Notre-Dame de Paris que Renduel avait payé 60.000 francs. Son traité, en date du 3 juillet i835, lui donnait aussi le droit de réimprimer Cromioell, Hernani, Marion Delorme, le Roi s'amuse^ Lucrèce Bor^ gia, Marie Tudor et Angelo *.
Quoi qu'il en soit, Victor Hugo, en i836, était assez accommodé des biens de la fortune. Il n'en restait pas moins parfaitement libre de n'aimer point à jouer le rôle d'amphitryon, — de V amphitryon où Von dîne. N'avait-il pas mieux à faire, et n'était-il pas « le grand
4. Le Romantisme et l'éditeur Renduel, par Adolphe Jullien, chap. IV. (Inédit.) 2. Ibid.
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dieu Jupiter » lui-même? Les membres iJu Cénacle devaient se borner à brûler de l'encens sur ses autels et \ l'adorer, k l'adorer seul. A lui seul étaient dus tout bomma^e et toute gloire; il n'admettait pas que la louange •e pdt partager. Sainte-Beuve a dit, dans ses Cahiers : « 11 est irrassasiable en louanges. Quand vous lui en serviriez tous les matins une trancbe aussi forte et aussi épaisse que l'iitait la fameuse table de marbre sur laquelle on Jouait les comédies au Palais, il l'aurait bientôt digérée, et avant le soir, à demi bâillant, il vous en demanderait encore'. i>
Lui, de son côté, ne ménageait pas les èlog«s à ses jeunes adeptes, pourvu que cela ne tirât point à conséquence. C'est une monnaie dont il était prodig'ue vis-àvis de ceux à qui elle ne pouvait pas servir. Théodore pavie écrivait à son frère Victor, au sortir d'une soirée passée dans le salon de la place Royale : « Le poète a parlé longuement... Heureux génie qui, sans apprécier ni sentir aucune critique, monte, monte, rayonne ou brûle comme un soleil, etfait sa course, comptant pour étoiles tout ce qui n'est pas lui, appelant du nom de poète tous ses amis, comme Bonaparte disait à ses soldats : enfants ou camarades *. » Les enfants et les camarades ne s'y trompaient pas, d'ailleurs; les plus enthousiastes sentaient bien que la politesse intéressée du maître recouvrait un implacable, un prodigieux égoïsme. Un des membres les plus jeunes et les plus distingués du Cénacle, celui-là mCme qui, après la première représentation A'Angelo, écrivait la lettrcque j'ai reproduite, ne pouvait se défendre, à peu de temps de là, de tracer les lignes suivantes : « Les Hug-o se portent bien. Je les
LE CENACLE DE 1836 181
ai vus dimanche. M. Hugo devient dur et âpre au toucher. Peut-être cela tient-il à moi. Il faut toujours lui parler de lui-même *. »
Gomment s'étonner après cela que les amis de sa jeunesse, ses amis véritables, se fussent presque tous détachés de lui ? Il est délicat, je le sais, de toucher à ces choses, où ce n'est plus le talent, mais le cœur qui est en jeu. Je laisserai donc parler ici un des membres du premier Cénacle, un homme qui avait aimé Victor Hugo d'une amitié enthousiaste et passionnée, M. Adolphe de Saint- Valry, dont j'ai dû citer le nom si souvent dans le récit de la jeunesse du poète 2. Voici les pages qu'il écrivait en i836 et que je détache d'un livre devenu aujourd'hui à peu près introuvable :
C'était, — dit M. de Saint- Valry montrant le poète tel qu'il lui est apparu au début de leur liaison, — c'était un tout jeune homme au sourire virginal et candide, portant le génie en sa fleur empreint sur son large front; quelque chose de fort, de puissant et d'inspiré se révélait jusque dans ses moindres paroles ; ses yeux tournés vers le ciel rayonnaient comme ceux d'un archange, la vertu et l'amour marchaient à ses côtés, la poésie coulait de ses lèvres à longs flots et sans nul efl^ort... Il enfantait ses chefs-d'œuvre d'un seul jet, et la perfection lui paraissait aussi facile, aussi naturelle que les ébauches et les tâtonnements sont indispensables au reste des hommes...
Comme tous les hommes forts et prédestinés, il se sentait une mission à remplir, et il avait reçu de sa mère, avec une part de sang breton, cette raideur de caractère sans laquelle on n'accomplit pas de grandes choses, brisé qu'on est au premier choc ; chez lui, l'amour, la poésie, l'inspiration, la rai-
4. Lettre de M. Adrien Maillard à Victor Pavie, 1835. 2. Victor Hugo avant i830, passim.
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son même, étaient comme les grandes ailes d'une volonté de fer que rien ne pouvait détourner de son but. Ce but, il se l'était marqué à lui-même des les premiers pas ; il avait étendu la main et il s'était dit : « J'irai là ; ce qu'ont accompli Christophe Colomb dans le monde physique, Luther dans la sphère des idées relig-ieuses, Mirabeau dans le monde politique, je l'accomplirai, moi, dans la littérature de mon siècle. » Et ce qu'il s'était une fois dit, il le regardait coname fait...
Un des premiers, je compris tout ce qu'il y avait de force, de puissance et d'avenir dans cette jeune tète de vingt ans ; je fus séduit, fasciné par tant de pureté, de grâce et d'imagination mariées à un génie si franc et si vigoureux ; l'admiration développa en moi un sentiment d'amitié et un enthousiasme presque aussi vifs et aussi passionnés que l'amour même...
Le prestige qui m'éblouissait ne fut pas Paffaire d'un jour, mais de plusieurs années ; j'aimais, je me croyais aimé d'une amitié sincère et durable, semblable à la mienne ; j'étais heureux, heureux de mes crédules illusions, et plus j'allais en avant, plus s'offraient sous mes pas mille causes d'entraînement aveugle... Nouveau Mélanchthon d'un autre Luther, je me serrais contre lui dans la mêlée, et j'aurais voulu parer ou recevoir dans ma poitrine chacun des coups qui lui étaient destinés. Et puis, quelle joie, quels transports, quel enivrement n'éprouvai-je pas à chacun de ses triomphes I que miens, ils m'eussent laissé froid en comparaison I... Mais, hélas ! que sont peu de choses toutes ces délicates et nobles jouissances, le jour où l'on vient à découvrir que le cœur de celui qu'on aime n'est point de la partie, lorsqu'on voit qu'on a été la dupe de sa propre exaltation et de l'illusion la plus nicnsong-ère f Je fus bien longtemps, il est vrai, avant d'en arriver là... Cependant, par instants, même au plus fort de ma chimère, cette îatale pensée venait sillonner mon âme comme un éclair sinistre ; je trouvais parfois que l'afFection de mon ami, trop réservée et trop contenue, répondait mal à mon ardente sympathie ; je lui aurais voulu plus d'égards, plus d'entraînement et d'abandon, et je ne sais quelle fleur de délicatesse sentimentale qui lui manquait ; j'avais enfin une sorte d'inquiétude de lui être plus nécessaire qu'aimable, plus utile que nécessaire...
Cependant, au fur et à mesure que son nom grandît, que de chef-d'œuvre en chef-d'œuvre, comme un aigle vainqueur, mon illustre ami monta dans les airs et parut s'emparer royalement de tout l'espace, ces indulgentes interprétations me devinrent de jour en jour plus difficiles et plus tard même tout à fait impossibles ; il se refroidit progressivement d'une manière sensible, peu à peu il fut plus sobre de confidences ; il me traita plus légèrement, et tint moins compte de mes témoignages d'amitié. Bientôt, comme il arrive autour de toute gloire nouvelle, les sots courtisans et les vils flatteurs accoururent en foule, les séides éclipsèrent le fidèle ami, ma voix sûre se perdit au milieu de leurs éloges empestés et pleins de ridicules exagérations, mes louanges entremêlées de sages conseils et d'avertissements salutaires n'eurent plus qu'une saveur fade et importune ; il ne m'écouta plus qu'indifféremment et à regret ; je n'étais plus pour lui qu'un misérable instrument de renommée usé et sans valeur. Hélas 1 qu'était devenu mon naïf et candide jeune homme à la voix si pure, au regard si céleste ? L'orgueil l'avait perdu, comme il en a perdu tant d'autres, comme il a perdu les anges eux-mêmes I Entraîné, ainsi que les novateurs en tout genre, hors de la mesure raisonnable, par le mouvement qu'il avait imprimé, ma critique la plus circonspecte lui parut une injure S ma modération une apostasie, la défection d'un esprit faible et sans portée ; je devins enfin littérairement à son égard, dans ma profonde obscurité, ce qu'Erasme avait été en matière de religion pour Luther. Ce dissentiment acheva de me perdre auprès de lui... C'est en vain que plusieurs fois j'essayai de lui rappeler notre vieille amitié cimentée par l'échange de tant de pensées hautes, par tant de vœux communs, tant de services rendus, par une si longue et si douce intimité de famille ; c'est en vain qu'avec cet accent d'une âme émue qui touche et qui persuade ceux qui peuvent l'être, je tentai de parler à son cœur : tout fut inutile ; et après mille violents efforts, mille doutes, mille affreuses tortures pour repousser cette vérité déchirante, je fus forcé de m'avouer enfin à moi-même que les hommes de la pensée n'ont point de cœur, que celui-là, malgré mon prof ond dévouement pour lui, ne
1. « Si vous le louez moins, si vous vous taisez après lui avoir donné les plus manifestes gages, ii dit lourdement de vous : Cest mon emiemi! » (Les Cahiers de Sainte-Beuve, p. 4.)
m'aidait jamais aimé, et que les parvenus de la gloire, si brillants qu'ils soient, ne valent souvent pas mieux que ceux de la fortune /...
Je voudrais pouvoir reproduire en entier ces pag-es éloquentes d'un honnête homme, atteint au plus profond de son cœur, au plus intime de son âme. En voici du moins les dernières lignes :
VA pourtant, à y bien refléchir, ne devais-je pas, avant tout, ^4 m'en prendre à moi seul de ce mécompte ? N'était-ce pas d'un ' insensé d'avoir attendu naïvement une réciprocité impossible de la part d'un homme d'imagination exclusivement préoccupé d'art et de théories novatrices, dominé par son génie aux dépens de son cœur ? N'aurais-je pas dû savoir que, dans ces existences ambitieuses et tourmentées, le plus souvent il n'y a de place et de souci que pour la gloire?...
... O vous donc qui avez eu la plus belle part de mon Âme, illustre et noble ami à qui j'ai dû les plus pures jouissances que l'on puisse goûter parmi les hommes, allez, je vous pardonne, j'oublie le mal qui m'est venu de vous, à votre insu peut-être, et malgré vous ; je ne veux plus me souvenir que de la sainte amitié de notre jeune âge ; ma seule veng-eance sera de prier au fond de ma retraite pour votre bonheur, pour celui de votre belle et innocente famille que j'ai tant aimée, et surtout pour votre retour aux principes de foi et aux grandes idées d'ordre sans lesquelles il n'y a en ce monde ni de salut pour les Etats ni de repos pour les consciences * !
Après avoir lu Touvrage de M. de Saint-Valry, ]\|me Victor Hugo lui adressa la lettre suivante, où elle défend son mari avec plus de générosité que de conviction.
Dimanche 11 (décembre i836).
Mon bien cher Monsieur, ne pensez pas mal de moi si je ne vous ai pas parlé quand je vous ai vu avec plus d'épanche-
1. Madame de Mably, Manuscrit publié par A.-S. de Saint- Valry, précédé d'un mot sur l'ouvrage par M. Charles Nodier. Deux volumes in- 8. Paiùs, 1836, t. II, pp. î>42 à 500.
ment de votre livre. Ne jugez pas mal de mon cœur nî de mon intelligence. J'étais embarrassée de vous en parler, mon mari n'ayant pu encore vous lire, devant lui, et lorsqu'il a été parti, nous n'étions pas seuls. Et puis vous me faites une si belle part que je doutais encore que ce chapitre s'appliquât à nous. Mon Dieu, Monsieur, je ne sais si j'ai joie ou tristesse de connaître à fond la noble et grande amitié que vous aviez vouée à mon mari, et par contre-coup peut-être aussi à moi, puisqu'il ne nous en reste que le souvenir. C'est une chose si rare et si précieuse qu'une amitié comme celle-là que la mort d'un semblable sentiment est un grand chagrin. Peut-être, Monsieur, avez-vous jugé du cœur de mon mari sur son écorce. Et comme vous le dites, sans doute aussi quelque propos a-t-il pu refroidir cette intimité. Pourtant, croyez qu'il y a, au fond de ce grand ami que vous pleurez, une source qui peut s'être arrêtée un moment, mais qui ne peut tarir. Soyez convaincu aussi que sa compagne a souffert aussi de cette amitié déchue, sans perdre jamais l'espoir qu'elle puisse se
renouveler.
Adieu, Monsieur, rappelez-moi au souvenir de votre chère femme et revenez vite nous voir.
Adèle Hugo *.
Le 21 décembre, Victor Hugo écrivait à son tour à l'auteur de -M"** de Mably :
21 décembre 36.
Paris.
J'ai lu votre livre, mon cher et ancien ami, j'y ai retrouvé avec joie votre talent, et avec plus de joie encore votre cœur. Il y a un chapitre où vous me traitez beaucoup trop bien et beaucoup trop mal. Pourtant je ne vous gronderai pas, je ne veux que vous remercier. Hélas I mon cher ami, vous ne me connaissez plus, vous me supposer. C'est une faute que commettent souvent à mon endroit les plus bienveillants. Un jour
1. L'adresse de cette lettre porte : A Monneur Saint-Valry, chez Monsieur de Rességuler, rue Taitbout. — Je dois la communication de cette lettre à la gracieuse obligejmce de M"'*' Gaston de Saint-Valry.
VICTOR HLGO APllfcS 1830
ù vous et les autres me rendrez juBtîce. En allcndanl, MulTi'â queliguefois et qui ne me plains jamais, je ! el je vous pnrJonnc.
rs à vous rordialcinent comme aulrefois.
ai soufre qiie/qiie/bis et qui ne me plains j'atroli's vi-ritablemcnt lipiqucs dans la bouche du li n'a jamais pardonni;; qui, après ving't ans, is (itouliis, a bafoua, vilipendé, outrn^, dénoncé le et au mépris cguk qui lui avaient une seule quù de respect, les critiijui's qui avaient refusé,
admirer, mais de l'adorer. En marge de relis inc sérénité olympienne, où respire la clémence la longanîtnitéd'un sage, la bonté d'un Dieu, je lerai i\ inscrire ces ligues que Henri Hcino, i la même date, adressait à M. Auguste Le wa M. ■ de la ItfiDiie théâtrale, à Stuttgart: « Victor intend refuser l'cntliousiasme pour l'idéal, touk' lorale et la chaleur sympathique de l'âme.
tousses anciens amis l'ont abandonné, et, re la vérité, l'ont abandonné par sa J'autc, ails étaient par son ét/ot'sme '. »
lettre, comme la prôct'dcnte, m'a ét^ communiquCi; . de SniiitA'alrj.
[ France, jmr llr^nri Heine. p. 296.— Un peu plus lard, du 'M nvi'tl IKiO, Uvtiri lleuic écrivait : • Ce qua mins i surtout de ae pas trouver on lui , c'est ce que noua S appelons le naturel. Victor Hugo uat forcé cl fnu-r, t dans le niQmu vers l'un des lii^niiïticlies est en cod-
avec l'uutro; il est essenlMlemenl froid, comme l'i^st d'après le.i assortions dus soi'ciores, froid et glacial clTusious W plus passionui'es : son enlliDusiasme n'est -n calcul sans omour, ou plnlôt il n" '
Tiïuijoïitè'.'