Cartons de Victor Pavie : Correspondance de Victor Hugo
blique ». Il avait mis sur ce numéro, non seulement toute sa fortune politique, non seulement- son avenir, mais son passé lui-même et l'honneur de son nom. Et voilà que tout s'écroulait à la fois, que toutes ses ambitions s'effondraient, qu'il était battu par le misérable homme, par le pauvre sire qu'il avait couvert de ses injures et de ses mépris, — battu par Augastule et Napoléon le Petit^! Après avoir rêvé de coucher à l'Elysée, à défaut des Tuileries jl était confiné dans une petite chambre de la Grand'- Place de Bruxelles, au-dessus d'un bureau de tabac !
Et ce serait à ce moment qu'il aurait béni le ciel, qu'il aurait dit, non du bout des lèvres, mais du fond du cœur : Tout ce que Dieu fait est bien fait! Bien loin qu'il en ait été ainsi, il n'a pas attendu un jour, une heure, pour accuser le destin, pour jeter aux quatre vents du ciel les cris de sa colère, pour commencer contre Louis Bonaparte cette guerre furieuse, implacable, sans trêve et sans merci, qui devait durer dix-huit ans. C'est le 12 décembre qu'il arrive à Bruxelles, et le jour même, dans la chambre d'auberge où il est descendu, il écrit les stances intitulées : Toulon,
Là, quand l'heure a sonné, cette heure nécessaire, Toujours, quoi qu'il ait fait pour fuir, quoi qu'il ait dit, Le pirate hideux, le voleur, le faussaire, Le parricide, le handit,
Qu'il sorte d'un palais, ou qu'il sorte d'un bouge, Vient, et trouve une main froide comme un verrou, Qui sur le dos lui met une casaque rouge, Et lui met un carcan au cou!
Ville que l'infamie et la gloire ensemencent, Où du forçat pensif le fer tond les cheveux,
i. Voir, à cet écrard, Victor Hugo après i83o, t. II, ch. x. '.i. Discours du 17 juillet 1801, sur la Revision de la Constitution. — Victor Hugo, Avant l'exil, p. 362.
O Toulon ! c'est par toi que les oncles commencent Et que finissent les neveux !
Va. maudit ! ce boulet que, dans des temps stoïques, L'' grand soldat, sur qui ton opprobre s'assied, Mettait dans les canons de ses mains héroïques, Tu le traîneras à ton pied ' !
Après les vers, la prose. Le lendemain, i3 décembre, Victor Hugo jette sur le papier les premières pages d'un livre auquel il donne pour titre : le Crime du Deux Décembre**. Il y compare Louis Bonaparte à Mandrin, à Cartouche, à Schinderhannes, à Poulailler, à Poulmann, à Trestaillon, à Castainsr, à Papavoine et à Lacenaire. C'était peut-être un peu vif, de la part d'un homme si plein de pardon et de mansuétude, dont le cœur débordait de bénédictions et qui sentait en lui la grande joie de la conscience contente l
Presque en même temps que Victor Hug-o, mais pour d'autres motifs, Alexandre Dumas arrivait à Bruxelles. U n'était pas exilé, mais il ne lui eut pas déplu de passer pour l'être. Comme il était parti de Paris avec la très ferme résolution d'étonner la Belgique et le monde par des prodiges d'économie, il commença par prendre un appartement dans l'un des plus beaux hôtels de la ville, Y hôtel de l'Europe. Si luxueuse qu'elle fut, une installation à l'auberge ne pouvait convenir longtemps au célèbre romancier, et il eut vite fait de louer l'hôtel de
i. Les Châtiments, livre I. La pièce est ainsi datée : Ecrit en arrivant a Bruxelles, p décembre i85i.
r>. Voir la Note de Victor Hugo en tète de Vllistoire d'un Crime, titre sous lequel a été publie l'ouvrage destiné d'abord à s'appeler rime du Deux-Décembre.
M. Meeus, 73, boulevard de Waterloo, de le bouleverser des caves aux combles, métamorphosant les cours en serres, agrandissant les antichambres, transformant les escaliers, décorant les salons de fresques, de lambris, de tentures. Un jour, au cours de ces travaux, il crut s'apercevoir que l'hôtel était bien petit, qu'il y serait fort à l'étroit. Heureusement, cette difficulté. était de celles qu'il est aisé de résoudre. Le lendemain, il s'annexait la maison voisine, et bientôt les deux hôtels réunis faisaient à l'auteur de Monte-Cristo une habitation décente.
Le grand salon était une merveille. Du plafond semé d'étoiles descendait le lustre de bohème avec ses feuillages d'émail vert et ses fleurs d'opale aux tiges d'or. Aux fenêtres, en guise de rideaux, des flots de cachemires des Indes ou des capes espagnoles aux tons soyeux, aux couleurs ardentes. Sur le parquet, des tapis d'Orient, des fourrures d'ours blancs, des nattes de Java. Le lomr desmurs, des tentures grenat à clous d'or, des meublesde chêne, des toiles de Decamps et de Delacroix. Et partout des bronzes, des porcelaines, des bibelots de tout âge et de tous styles, des lampes de toutes formes, arabes, grecques, romaines, une profusion de candélabres, jetant mille lueurs répercutées par les cristaux et les glaces.
La salle envoie au ciel une rumeur de fête l.
Grande surtout fut la rumeur, le soir où le maître du logis, avec l'aide de Séchan, le décorateur du Théâtre de la Monnaie, donna une fête à la Petra Gamara et aux danseuses espagnoles, en représentation au Vaudeville 2, et où il couronna ses largesses en distribuant à