LA MORT DE M«™ VICTOR HUGO. — L'HOMME OUI RIT
Il y a dans la vie des heures marquées pour le chagrin. J'entrai un jour d'automne dans le salon deMme Victor Hugo à Hauteville, et je la trouvai seule, songeuse, un peu affaissée. Ses veux étaient déjà bien affaiblis et ne pouvaient s'apercevoir de l'émotion que me causait son état maladif.
— Tu ne dînes pas avec moi aujourd'hui, me dit-elle.
— Pourquoi donc?
— Ces Messieurs ont arrangé une petite fête chez M Drouet, et ils comptent sur toi.
— Mais je préfère dîner avec vous, je ne veux pas vous laisser seule.
— Je dînerai avec ma sœur. Et puis, tu me désobligerais... J'insiste pour que tu ailles chez Mme Drouet. Tu feras plaisir à mon mari On n'a pas beaucoup de distractions ici ; je te répète qu'on compte sur toi. Vous rirez, vous vous amuserez.
Je regardai ma cousine dans l'ombre pâle que répandaient les qrands rideaux aux plis épais. Son front était de marbre, ses lèvres décolorées, son regard presque éteint.
J'approchai mon fauteuil près du sien et nous nous oublîâmes dans des causeries sans fin... Le jour baissait, nous n'échangions que de la tristesse.
— Ah bien! va-t-en, me dit-elle, tu me ferais pleurer. Je fis quelques pas vers la porte. Elle me rappela :
— Tu m'écriras ce beau vers que tu citais tout à l'heure...
Le Temps, vieillard divin honore el blanchit tout !
— Maintenant, va vite retrouver tes cousins '. Ne te fais pas attendre2.
i. « Les fils du poète aimaient beaucoup Mme Drouet et se laissaient protéger par elle auprès de leur père, qui avait ses jours de rite. r> — Richard Lcsclide, Propos de table de Victor Hugo, p. i33.
.*?. Victor Hugo intime, par Alfred Asseline, p. 283. — M. Anselme ne tarit pas d'élotres dans son livre sur les grâces, le charnu-, la dignité parfait'' de yimt Drouet. « le porte-sceptre du trrand homme, sa Béatrice inoubliable ». 11 écrit, à la page 286 : « Elle me paraissait reconnaissante et touchée de ce que j'avais quelquefois délaissé Hautevillc-House pour m'asseoir à sa table, où Victor Hqgo dc prenait jamais place que comme premier invite. Je ne crois pa> qu'aucune personne ait jamais eu plus de tact. » Et il en donne une
Toutes ces tortures développèrent chez Mme Hugo une maladie de cœur dont elle avait le germe. Elle vint se faire soigner à Paris. La science ne put conjurer le mal, qui fit des progrès rapides. Dès qu'elle se sentait un peu mieux, elle retournait à Guernesey, mais elle ne tardait pas à être obligée de revenir. Aussitôt qu'on la savait à Paris, tous ses amis accouraient et ne la quittaient plus. Son petit salon de la rue Xeuve-de-1'Université ne désemplissait pas. Elle était ravie de cet empressement, d'autant plus précieux pour elle, que sa maladie de cœur, arrêtant la circulation du sang, avait produit une congestion aux yeux. Elle ne pouvait plus lire, et, quand elle était seule, elle tombait dans une tristesse mortelle.
Au mois d'août 1868, après quelques semaines passées à Paris, elle était à Bruxelles où se trouvait également son mari. Le lundi 24 août, elle paraissait bien, elle causait et riait; le mardi 25, Victor Hugo, qui la promenait en voiture tous les jours, venait de sortir après avoir pris son heure. Tout à coup elle dit à la jeune fille qui la gardait : « Xe me quittez pas ! » et lui saisit les mains» Lorsque celle-ci^ la voyant très mal, après s'être dégagée de son étreinte et être sortie un instant pour dire d'aller chercher un médecin, rentra dans la chambre de la malade, Mme Hugo n'avait plus sa connaissance; elle ne devait plus la recouvrer. Elle mourut le surlendemain, 27 août, à sept heures du matin '.
Elle avait voulu être enterrée à Villequier. Victor Hu-
preuve, en effet sans répliqne : « Une fois elle leva son verre et me dit : Buvons à la santé de votre cousine! » Décidément M. Alfred Asseline était la perle des cousins, comme 1 la princesse Negroni » était la perle des princesses.
1. J'emprunte ces détails sur la mort de MmC Victor Hugo à une belle et touchante lettre de M. Auguste Vacquerie — lettre inédite, datée de Villequier, 2 septembre 1868, et adressée à M. Paul de Saint- Victor.