‹ Victor Hugo après 1852Chapitre 117 sur 187 · LA MORT DE M™ VICTOR HUGO. - L'HOMME QUI RIT · texte numérisé non relu

LA MORT DE M™ VICTOR HUGO. - L'HOMME QUI RIT

me elle est aveugle depuis sa naissance, elle adore Gwynplaine, dont elle n'a jamais vu le visage. Tout Londres cependant,, le Tout-Londres du temps de la reine Anne l'action se passe en 1704], se presse à Southwark, dans une cour d'auberge, aux représentations d'Ursus et de sa petite troupe. Disons en passant qu'Ursus, le maître-bateleur, est un philosophe, un savant et un poète, le plus honnête des hommes et le plus g-énéreux. La plus grande dame de la cour, la duchesse Josiane, sœur naturelle de la reine Anne, vient à Southwark comme tout le monde et s'éprend pour Gwynplaine d'un monstrueux caprice. Elle aime le saltimbanque, un peu à cause de sa profession, beaucoup à cause de sa hideuse laideur. Elle l'attire dans son palais et s'efforce de le séduire,' mais ses cyniques provocations échouent devant l'an^élique pureté du baladin.

Jusqu'ici l'action n'a pas marché. Voici pourtant que le dénouement approche.

Une bouteille a été trouvée sur la côte anglaise à Calshor, une gourde à oreillons, revêtue d'osier, incrustée et damasquinée de toutes les rouilles de la mer, où elle a roulé quatorze ans. Elle renfermait un procès-verbal en forme, dressé par les comprachicos qui avaient défiguré Gwynplaine. Surpris par la tempête, jetés sur les rochers, n'ayant plus d'espoir en cette vie, les misérables avaient confessé leur crime. Ils certifiaient que Gwvnplaine était lord Fermain Clancharlie, fils lég-itime unique de Lord Linnceus Clancharlie, baron Clancharlie et Hunkerville, marquis de Corleone en Italie, pair du royaume d'Angleterre, défunt, et d'Anne Bradshaw, son épouse, défunte. Il avait été vendu à l'àg-e de' deux ans, après la mort de son père, par Sa Très Gracieuse Majesté Jacques II, qui avait reçu des comprachicos,

218 VICTOR HUGO APRES 18o2

pour c *tte vente, une somme de dix livres sterling". La volonté expresse du roi étant que cet enfant fût mutilé et défiguré, ils avaient chargé de ce soin un Flamand de Flandres, nommé Hardquanonne, lequel lui avait pratiqué l'opération bucca Jissa us que ad aures, qui met sur la face un rire éternel. C'était en Suisse, près de Genève, entre Lausanne et Vevey, dans la maison même où son père et sa mère étaient morts,, que l'enfant avait été, conformément aux commandements du roi, vendu et livré par le dernier domestique du feu lord Linnœus. Les comprachicos l'avaient élevé et gardé huit ans, pour en tirer parti dans leur industrie; puis, au moment de fuir l'Angleterre, à cause des inhibitions et fulminations pénales édictées au Parlement, ils avaient abandonné, à la nuit tombante, sur la côte de Portland, ledit enfant Gwvnplaine, — lord Fermain Clancharlie.

Gwvnplaine passe sans transition de la baraque d'Ursus, de son taudis de Southwark, à Corleone-Lodge, sa résidence de cour, contiguëau palais de Windsor. Ebloui, pareil à un aveugJe dont les yeux viennent de s'ouvrir pour la première fois aux rayons de l'aurore, il erre au matin à travers les chambres sans fin du palais enchanté. Soudain, au sortir d'une galerie obscure, il pénètre dans une salle de bains magnifique, pavée de marbre, tapissée de glaces de Venise. Sur un lit d'argent, au fond d'une alcôve, repose une femme endormie. Il reconnaît la duchesse Josiane. Au bruit de ses pas, Josiane s'e>t réveillée. Elle se jette à son cou, et la scène de la tentation recommence, ardente, entlammée impudique, efirova* ble. « Je t'aime, dit la duchesse au saltimbanque dont elle ignore la subite élévation, je t'aime, non seulement parce que tu es difforme, mais parce que tu es vil. J'aime le monstre et j'aime l'histrion. L'n amant infamant,

Page 1