‹ Victor Hugo après 1852Chapitre 118 sur 187 · LA MORT DE M- VICTOR HUGO. — L'HOMME OIT RIT · texte numérisé non relu

LA MORT DE M- VICTOR HUGO. — L'HOMME OIT RIT

c'est exquis... Louve pour tous, chienne pour toi... Insulte-moi. Bats-moi. Pave-moi. Traite-moi comme une créature. Je t'adore... » Mais citer est ici impossible. Il y a là quarante paires qui pèseront éternellement sur la mémoire du poète. Ces pages que le lecteur parcourt la rougeur au front, Victor Hugo, déjà presque septu naire, les a écrites, force est bien de le dire, avec une visible complaisance, avec une prédilection particulière; on sent à chaque ligne, à chaque mot, qu'il les a caressées avec amour.

Au moment où Gwvnplaine va succomber, un bille t, sortant d'une trappe, annonce à la duchesse que sa très gracieuse sœur, la reine Anne, lui destine pour époux le nouveau lord Clancharlie. l'ancien bateleur. Josiane se redresse, et. calme, montrant du doigt à ce dernier la portière de la galerie par où il était entré: — « Sortez, dit-elle; puisque vous êtes mon mari, sortez. Vous n'avez pas le droit d'Être ici. C'est la place de mon amant.» — Ce pauvre Gwvnplaine n'aura même pas eu l'honneur de laisser entre les mains de sa tentatrice sa souquenille de saltimbanque.

Le soir de ce même jour. Gwvnplaine était assis sur un banc Qeurdelysé. 11 avait par-dessus ses habits de soie une robe de velours écarlate doublée de taffetas blanc avec rochet d'hermine, et aux épaules, deux bando d'hermine brodées d'or. Pair lui-même, il était dans liambre des pairs d'Angleterre. Peu à peu, les bancs se sont garnis. En moins d'une demi-heure, la chambre se trouve presque au complet. La grande nouvelle lait L'objet de toutes les conversations. De toutes parts, on se demande : — < ni ça ? où est il '.' — I »n se passe de mains en mains des copies de la lettre en trois lignes que la duchesse Josiane a écrite le matin à la reine, en

réponse à l'injonction que lui avait faite Sa Majesté (1 épouser le nouveau pair, l'héritier légitime des Clancharlie, lord Fermain. Cette lettre était ainsi conçue :

« Madame,

(( J'aime autant cela. Je pourrai avoir lord David pour amant.

« Josiare. »

La cérémonie de l'investiture de Gwynplaine une fois terminée, la Chambre procède au vote sur le bill, en discussion depuis plusieurs jours, qui proposait d'augmenter de cent mille livres sterling- la provision annuelle de Son Altesse Royale le prince mari de Sa Majesté. Déjà sept lords avaient répondu à l'appel de leur nom : Content, lorsque vint le tour de lord Clancharlie. Gwynplaine se leva : — Non content, dit-il, et, puisqu'il avait la parole, il la garda. De son banc fleurdelysé, il fit un discours socialiste, tout plein de belles métaphores et de superbes antithèses, tout pareil à ceux que fera Victor Hugo lui-même cent cinquante ans plus tard, quand il siégera sur les bancs de la Montagne. Le maiden speech de Gwynplaine fut accueilli par des cris, des huées telles que, pour en retrouver de semblables, il faudrait redescendre à cette séance de l'Assemblée législative du 17 juillet 1 85 1, dont le souvenir hantait sans doute Victor Hugo, lorsqu'il écrivit ce chapitre de l'Homme qui rit, auquel il a jdonné pour titre : les Tempêtes d'hommes pires que les tempêtes d'océans.

Comme minuit sonnait à l'horloge de Saint-Paul, Gwynplaine quitta le vieux logis du Parlement d'Angleterre. Il traversa le pont de Londres, entra dans les ruelles de Southwark et arriva devant l'auberge où il devait retrouver L'rsus et Dea. L'auberge était vide. La voiture d'Ursus était partie. Nul doute que l'autorité

LA MORT DE Mme VICTOR HUGO. — L'HOMME OUI RIT 221

n'eût pris ses mesures pour séparer à jamais le nouveau pair de ses anciens amis, pour faire disparaître tous les témoins de son passé. Que devenir sans eux maintenant ? Fou de désespoir, il s'éloigna de Southwark; la tète en feu, marchant comme dans un rêve, il arriva au bord de la Tamise. Déjà il s'était débarrassé de son épée, de son chapeau à plumes blanches et de son habit de soie brodé, — sa défroque de pair d'Angleterre. Il allait enjamber le parapet, lorsqu'il sentit une lang-ue qui lui léchait la main. Il tressaillit et se retourna. C'était Homo qui était derrière lui .

Homo était un loup, le loup qui traînait la cahute roulante d'Ursus, le seul être humain qu'il y eût alors en Angleterre avec Gwvnplaine, Ursus et Dea. A la vue du loup, l'espoir était rentré dans lame de Gwvnplaine. qui suivit Homo et se trouva bientôt sur une estacade au bout de laquelle était amarré un navire. En mettant le pied sur le pont, Gwvnplaine reconnut, attachée au pied du màt d'avant, la vieille cahute où avait roulé son enfance; à un clou, près de la porte, il vit son esclavine et son caping-ot. Il les décrocha, endossa le caping-ot, mit l' esclavine à son cou, — comme Ruy Blas, au cinquième acte, reprend sa livrée de laquais. Derrière la cahute, Dea se mourait, étendue sur un pauvre matelas. Ursus veillait à son chevet. Quand elle eut rendu le dernier soupir, Gwvnplaine se releva, traversa le tillac et -parvint à l'extrême bord. — J'arrive, dit-il, Dea, me voilà. — Et il continua de marcher. Il n'y avait pas de parapet. Le vide était devant lui. Il y mit le njied. Personne ne vit ni n'entendit rien. Quand Ursus, qui s'était évanoui au moment où Dea était morte, revint à lui, il ne vit plus Gwvnplaine, et il aperçut près du bord Homo qui hurlait dans l'ombre en regardant la mer.

m VICTOR HUGO APRES 1852

Les Travailleurs de la mer étaient loin de valoir les Misérables ; l'Homme qui rit est très au-dessous des Travailleurs de la mer. Comment s'intéresser à une action qui ne repose que sur des invraisemblances et des impossibilités; à des personnages, dont les uns sont des monstres et dont les autres ne vivent pas? Ces personnages sont d'ailleurs ici comme des naufragés qui luttent désespérément contre les digressions dont le flot furieux les submerge. De temps en temps, ils essaient de reparaître, mais de nouvelles vagues les recouvrent aussitôt. Plus encore que dans les Misérables et les Travailleurs de la mer, les digressions, dans l'Homme qui rit, occupent une place démesurée. La tempête où se perdent les comprac/ticos est un hors d'oeuvre, puisque aussi bien elle fait partie des préliminaires du roman : elle ne remplit pas moins de 1 1 3 pages. Le petit Gwynplaine, dans le premier volume, traverse la nuit l'isthme de Portland : cela nous vaut la géographie comparée du Portland d'aujourd'hui et de celui d'il y a cent cinquante ans. Et de même jusqu'à la fin.

Les heures d'exil sont longues. Pour les remplir, Victor Hugo s'acharne à la besogne. Il saisit avec bonheur, il fait naître et renaître les occasions de s'étendre, de s'espacer, d'allonger sa course. Il va, vient, revient sur ses pas. Il semble qu'il ait peur d'arriver. A la fatigue qui résulte, pour le lecteur, de ces interminables développements, vient s'ajouter celle que produit le style, — un style martelé à force de traits, monotone à force de coupures. Malgré tout, il y a encore de belles pages dans ces quatre volumes et, çà et là, des paroles superbes. Le génie du poète a encore assez de puissance pour tirer après lui un livre énorme, comme la locomotive tire après elle les plus pesants wagons. Seulement, cette fois,

LA MORT DE Mme VICTOR HTGO. — L'HOMME QUI RIT 223

au lieu d'atteindre la station, la locomotive a complètement déraillé.

Le pamphlet vaut le roman : il est détestable. « Le vrai titre de ce livre, dit Victor Hugo dans sa préface, serait l'Aristocratie. » Cette aristocratie, qui a fait la grandeur de l'Angleterre et qui la retient encore aujourd'hui sur le penchant de l'abîme, Victor Hugo la traîne dans la boue. Elle est à ses yeux le réceptacle de tous les vices, de toutes les corruptions, de toutes les bassesses, de toutes les cruautés, de toutes les luxures. Rois idiots, prélats libertins, reines impudiques, princesses effron - /magistrats sanguinaires, courtisanes titrées, grands seigneurs infâmes, défilent, comme un vil troupeau., sous les lanières et sous les lazzis de ce justicier. Cet ancien pair de France fait rage contre les pairs d'Angleterre. Ce faux vicomte, si fier de son titre d'emprunt, bafoue les lords, les comtes, les ducs, les barons, les vicomtes mêmes. Ce millionnaire dénonce les riches. Tout ce qui dépasse un certain niveau est signalé à la haine et au mépris. Et qu'on ne dise pas que, si Victor Hugo liait les grands, c'est par amour pour les petits. « Ceux qui aiment sincèrement les petits se gardent bien de leur apprendre à détester les grands * . »

Ce pamphlet témoignait du reste chez son auteur d'une réelle ignorance du temps et des choses dont il parlait. Je m'en réfère sur ce point à un écrivain anglais, d'ordinaire très favorable à Victor Hugo. « L'Homme qui rit , dit M. Frank T. Marzials, est simplement, à mon avis, un livre absurde, un livre impossible. Que Vict >r Hugo ne connaisse pas l'Angleterre du temps de la reine Anne, cela saute aux yeux. Mue sa connaissance

i. Armand de Puntmartia, Xouceaux Samedis, t. VII, p. i3<j.

de rÀngieterre, à quelque époque que ce soit, revête un caractère absolument fantastique, à peine est-il besoin d'en apporter la preuve. Les noms historiques dans ce livre sont orthographiés d'une façon qui atteste à un égal degré l'ignorance et la nég-lig-ence *... »

L'exil, au début, avait été favorable au g-énie de Victor Hug'o; la colère, l'âpre soif de la vengeance, la haine et ses fureurs avaient fait jaillir de son âme des flots de poésie et d'éloquence. Mais, peu à peu, aux avantag-es avaient succédé les inconvénients. Aux routeurs éclatantes de l'aurore, aux feux brûlants de l'astre à son midi, avaient succédé les tristesses et les ombres du soir. A vivre pendant de longnes années loin de sa patrie et de sa ville, loin de ses amis et de ses adversaires, dans la société des rochers et des flots, des vents et des nuées, à s'entretenir dans la solitude avec des spectres, les spectres de son ambition, de sa colère et de son org-ueil, on court le risque de confondre ses rêves avec les réalités, de croire non seulement que l'on est Napoléon à Sainte- Hélène et saint Jean à Pathmos, mais encore que l'on porte en soi le g-énie de l'humanité tout entière. Ainsi était-il arrivé au poète. Il en était venu à se convaincre que son esprit ne pouvait rien concevoir qui ne fût sublime, sa plume rien écrire qui ne fût admirable. Des défauts, il n'en avait pas, il ne pouvait en avoir... et c'est pourquoi ses défauts allaient grandissant d'année en année. En 1869, ils avaient atteint leur complet épanouissement. Avec l'Homme qui rit, Victor Hug-o touchait, comme Gwynplaine, à cet « extrême bord )\ sans parapet, au delà duquel il n'v a que le vide. . . Il n'était que temps pour lui que son exil prît fin.

1. Life of Victor Hugo, par Frank T. Marzials, p. 180. — Londres, 1888.

Page 1