‹ Victor Hugo après 1852Chapitre 124 sur 187 · Pendant l'exil, p · texte numérisé non relu

Pendant l'exil, p

g-nie de Théophile Gautier. Ce n'est pas une des scènes les moins piquantes du Journal des Goncoart, et la page vaut d'être citée :

Tous deux nous allons ensemble voir Victor Hugo, au pavillon de Rohan. Nous le trouvons dans une pièce d'hôtel, à la destination vague, meublée d'un buffet de bois jaune de salle à manger, et qui a pour décoration de cheminée deux lampes en fausse porcelaine de Chine, et pour milieu une bouteille d'eau-de-vie oubliée. Le dieu est entouré d'êtres féminins. Il y a tout un canapé de femmes, dont l'une, qui fait les honneurs du salon, est une vieille femme, aux cheveux d'argent, dans une robe feuille-morte, et qui montre, par un cœur très évasé, un grand morceau de sa vieille peau : une femme qui a de la marquise d'autrefois et de la cabotine d'aujourd'hui.

Lui, le dieu, je le trouve vieux : ce soir, il a les paupières rouges, le teint briqueté que j'ai vu à Roqueplan. la barbe et les cheveux en broussailles. Une vareuse routce dépasse les manches de son veston, un foulard blanc se chiffonne à son cou.

Après toutes sortes d'allées et de venues, de portes qui s'ouvrent et qui se ferment, de gens qui entrent et qui sortent, d'actrices qui viennent pour une pièce des CHA TIME XTS à dire au théâtre ; après des choses mystérieuses qui se passent dans l'antichambre, Huç-o se laisse tomber sur une chauffeuse, et, avec une parole lente, et qui semble sortir d'un long travail de réflexion, à propos de la photographie microscopique, il 5e met à parler de la Lune, de la curiosité grande qu'il a toujours eue d'être fixé sur le dessin de ses détails.

Il rappelle une nuit, tout entière, passée avec Ârago à l'Observatoire. Il décrit les lunettes de cette époque, rapprochant la planète de L'œil, à une distance «"nère plus grande que la distance de quatre-vingt-dix lieues, « en sorte, dit-il, que >'il v avait eu un monument, — et il cite toujours, quand il parle d'un monument, Notre-Dame de Paris — on aurait dû l'apercevoir comme un point. Maintenant, ajoute-t-il, avec les perfectionnements, avec les lentilles d'un métré, la vue doit s'approcher bien plus près de l'astre. Il est vrai que les grandissements excessifs développent l'accident chromatique, la

diffusion, le contour irisé de l'objet, mais cela ne fait rien, la photographie devrait nous donner mieux que ces cartes montagneuses l. »

Dans la salle à mander du pavillon de Rohan, la table n'était pas aussi succulente que chez Brébant, les jours où M. de Goncourt y dînait avec M. Renan et quelques autres amis2; elle ne laissait pas cependant d'être bien servie. Le rire n'était point banni des dîners du poète ; il était homme d'ailleurs à remplacer le rôti absent par un quatrain ou par un distique. M. Barbou nous apprend que « ces badinages ont été conservés par Mme Drouet 3 ». Il faut croire que Victor Hugo attachait une certaine importance à ses calembours rimes, puisque

i. Journal des Goncourt, deuxième série, t. I, p. 1 54. — ■ io décembre 1870.

2. Une médaille en or fin, d'une valeur de 3oo francs, a été frappée en 1871, en l'honneur de Brebant, le restaurateur. Elle porte sur sa l'ace :

Pendant

le siè^e de Paris

quelques personnes, ayant

accoutumé de se réunir chez M. Brébant

tous les quinze jours, ne se sont pas, une seule

fois, aperçues qu'elles dînaient dans

une ville de deux millions

d'àmes assiégée

Au revers :

A MONSIEUR PAUL BBÉBAST Ernest Renan Ch. Edmond

P. de Saint-Victor Thurot

M. Bertbelot J. Bertrand

(.h. Blanc Marcey

Scherer E. de Goncourt

Dumesnil Th. Gautier

A. Nefftzer A. Hébrard

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