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Victor Hugo et son temps, par Alfred Barbou, p. 35g

ses trois historiographes, M. Bardou, M. Leselide et M. Rivet, ont tenu tous les trois à nous en donner un certain nombre.

M. Vacquerie dînait un jour au pavillon de Rohan . Le Maître s'écria plaisamment :

Tandis qu'à l'empereur l'Allemagne offre hommage, Moi, j'offre à Vacquerie au dessert un fromage.

Un admirateur des Châtiments lui ayant envoyé un pâté, quelques doutes s'élevèrent à l'endroit du contenu ; on le soupçonnait d'avoir été confectionné avec des rats et des souris. Néanmoins, l'envoi fut accepté de bon cœur et célébré à table par ce quatrain :

O mesdames les hétaïres, A vos dépens je me nourris ; Moi qui mourrais de vos sourires, Je vais vivre de vos souris.

Une autre fois, Victor Husro improvisa, au dessert., ce g-alant testament :

Je lègue au pays, non ma cendre, Mais un bifteck, morceau de roi...

Belles, si vous mangez de moi, Vous verrez combien je suis tendre!

M. et Mme Catulle Mendès * avaient été invités par le poète. Le mari étant venu seul, Victor Hugo adressa le lendemain à M'"e Mendès les vers suivants :

Si vous étiez venue, ô belle que j'admire, Je vous aurais offert un repas sans rival : J'aurais lue Pégase, et je I aurais l'ait cuire Atin de vous servir une aile de cheval !

i. M" Catulle Mendès, fille de Théophile Gautier, a publié, sous son nom de jeune fille. — Judith Gautier, — un grand nombre de volumes : le Livre de Inde, — le I> mpérialt — C Usurpa-

teur, — le Jeu de l'amour et de la mort, etc., etc.

Un jour que l'on avait effectivement servi « une aile de cheval », et que la dig-estion était difficile, l'auteur des Voix Intérieures traduisit soudain par ce distique les préoccupations des convives :

Mon dîner me tracasse, et même me harcèle ; J'ai mangé du cheval — et je songe à la selle l ?

On le voit, les tristesses et les horreurs de « l'Année terrible » n'avaient rien fait perdre au poète de sa belle humeur. Comme Gambetta en province, Victor Hugo k Paris était « g-ai et de bonne composition». J'entends bien que l'historiographe Barbou me dit que « la gaîté » est une qualité éminemment « française 2 ». Je n'y contredis point; seulement, je ferai remarquer, à mon tour, que la g*aîté, même celle d'un homme de g'énie, ne suffit point à tout, et qu'il est une autre qualité, non moins « française », qui, à cette heure douloureuse, eût peutêtre trouvé plus naturellement son emploi. C'est du reste un point que je laisse à mes lecteurs le soin d'apprécier eux-mêmes,, quand ils auront lu les détails qui vont suivre.

Dès le début du sièg*e, lorsque les portes de Paris se fermèrent devant les Prussiens, ce fut un souci pour beaucoup de savoir comment tant de pauvres g-ens à qui le travail allait manquer, et en particulier cette population suburbaine qui avait du se replier tout entière en dedans des remparts, allaient faire pour vivre. Des comités de secours se formèrent aussitôt en grand nombre, et, parmi eux, des comités alsaciens, bretons, provençaux,

i. Alfred Barbou, op. cit., p. 35o. — Richard Lesclide, Propos de table de Victor Hugo, p. 263. — Gustave Rivet, Victor Hugo chez lui. p. 147.

r>. Victor Hugo et son temps, par Alfred Barbou, p. 36o.

PARIS ET BORDEAUX 23o

lorrains, etc., etc., créés, pour venir en aide àleurs compatriotes, par les Parisiens riches ou aisés que leur naissance rattachait à telle ou telle province. La Société qui se proposait de secourir les Francs-Comtois sans ressources fut une des premières constituées; elle avait pour trésorier M. S. Gourcelle, ancien banquier à Vesoul K Elle dut se préoccuper tout d'abord de trouver des adhérents, et, à cet effet, les membres déjà inscrits se chargèrent d'aller à domicile solliciter des souscriptions. Ils rencontrèrent partout une sympathie empressée. Les cœurs comme les bourses s'ouvrirent largement. Aussi les deux commissaires qui avaient reçu mission de se présenter chez Victor Hugo, — M. B..., avocat au Conseil d'Etat, et M. G..., attaché au ministère des Affaires étrangères, — étaient-ils pleins de confiance lorsqu'ils franchirent le seuil de l'illustre poète. Ils exposent l'objet de leur démarche, le but de la société. Dès les premiers mots, Victor Hugo se récrie, disant : « Mais toutes les villes de France me réclament comme un des leurs !.. Je ne suis pas Franc-Comtois ! !... Je suis Lorrain ! ! !... »

Les commissaires insistent respectueusement: la ville de Besançon n'avait-elle pas eu l'honneur de lui donner naissance? Le monde entier ne savait-il pas par cœur les vers : Un jour clans Besançon... — Et Victor Hugo de les interrompre encore : — « Oui, sans doute... je snis né à Besançon, mais par hasard!... Oh! par hasard! un accident... ! »

Pressé par ses interlocuteurs, — les Francs-Comtois sont presque aussi entêtés que les Bretons — le j» finit par leur dire : « Les Francs-Comtois que vous vou-

I. Elu doput <*■ à l' Assamblée nationale par le département de la Haute-Saône au mois de février 1871.

lez secourir ne sont-ils pas des réfugiés politiques ? Oui, n'est-ce pas "? On pourrait alors leur appliquer uu secours à ce titre. » Un des deux commissaires, qui voulait avant tout grossir les ressources de l'œuvre, s'empressa de répondre : « Mais certainement, vous êtes dans le vrai, ce sont bien des réfugiés politiques... » Le Maître alors délivra, sur la caisse du Rappel, un bon de ioo francs à prendre sur les fonds affectés aux Réfugiés.

Aux termes de son règlement, la société ne devait pas distribuer d'argent; ses membres étaient autorisés à faire seulement des dons en nature, aliments, linge, chauffage, etc. Les règlements n'étantpas faits pourun homme comme Victor Hugo, ils'empressa de remettre à un pauvre diable de statuaire nommé L... des bons de io fr. que le Trésorier ne fit pas d'abord difficulté de payer. Il y en eut bientôt pour 160 fr. Le trésorier écrivit au poète pour lui rappeler que l'on avait, en sa faveur, dérogé à la règle; que, de plus, sa souscription (?) était depuis longtemps absorbée au profit d'un seul bénéficiaire. Il confia sa missive à un délégué spécial, chargé de solliciter un nouveau versement et qui revint sans avoir rien obtenu. Le statuaire, pendant ce temps-là, poussait des cris de désespéré. Deux membres du comité se rendirent à son domicile et trouvèrent sur un grabat un malheureux paralytique, qui avait été autrefois artiste sculpteur et qui, ayant fait, disait-il, le buste de Victor Hugo, le lui avait offert. Que ce dernier détail fut exact ou non, la misère de L... était si profonde que le comité, passant par-dessus ses statuts, décida de lui continuer quelques envois d'argent l.

i. M. S. Courcelle, député à l'Assemblée nationale de 1871, Soucenirs inédits.

Le 2 octobre 1870, Victor Hugo, après avoir parlé aux Allemands, puis aux Français, s'adressait aux Parisiens. Il leur disait : « Paris se défendra victorieusement... Résistance aujourd'hui, délivrance demain... rsous ne sommes plus de chair, mais de pierre... Face à l'ennemi ! Nous nous appelons tous France, patrie, murailles *. )) Malgré cela, le 18 janvier 1871, Paris capitula. Les élections à l'Assemblée nationale eurent lieu le 8 février. Le département de la Seine avait l\ 3 représentants à nommer. Victor Hugo fut élu le second, par 214.169 voix, entre Louis Blanc, qui arrivait le premier avec 216.471 suffrages, et Garibaldi, qui venait le troisième avec 200 . o65.

L'Assemblée se réunit à Bordeaux le 12 février; Victor Hug-o y arriva le lendemain. Il devait y rester un mois et fut, pendant ce temps, l'hôte d'un honorable négociant, M. E. Portes, rue Saint-Maur, n° i3. Malgré ses cheveux gris et sa barbe grise, il avait encore des allures junéviles; il portait un képi de garde national, un veston 'de fantaisie très court, une chemise de laine rouge. Il fut désigné par le sort pour faire partie du onzième bureau auquel appartenait également M. Courcelle, le trésorier de l'œuvre des secours aux Francs-Comtois. Dès la première réunion du bureau, M. Courcelle alla saluer le poète. Le Maître était, en ce moment, debout, seul, dans l'embrasure d'une fenêtre. Son collègue déclina sa qualité de trésorier du ci unité franc-comtois. Victor Hugo aussitôt, d'un mouvement très vif, avec

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