‹ Victor Hugo après 1852Chapitre 126 sur 187 · Depuis VexU, p. Cy · texte numérisé non relu

Depuis VexU, p. Cy

beaucoup de chaleur et de grâce, lui prit les deux mains qu'il garda dans les siennes, et avec cette cantilène très prononcée qui lui était propre : « Ah ! c'est vous, dit-il, mon cher trésorier, que je suis aise de vous voir, de faire votre connaissance !... Y a-t-il long-temps que vous n'êtes allé à Besançon? » — « Oh! oui, longtemps, bien long-temps. D'abord, je ne suis pas de Besançon, mais de Vesoul. Ensuite, j'étais comme vous enfermé dans Paris ; et, à l'heure qu'il est, je ne sais pas encore si ma petite ville est restée debout, si ma famille est vivante ! J'ai reçu une dépèche moitié allemande, moitié française, m'apprenant que j'étais nommé député et m'invitant à me rendre à Bordeaux. Je suis venu... mais je ne sais rien, absolument rien du pays, et je suis inquiet, mortellementinquiet ! A mon très grand regret, je ne puis rien vous apprendre de Besançon. » — « Ah ! tant pis ! reprit Victor Hugo, tant pis ! vous m'auriez dit si mon buste était toujours dans la bibliothèque{ ! »

Le onzième bureau était présidé par l'amiral La Roncière Le Xoury, qui avait commandé en chef la division des marins détachés dans les forts de Paris. On ne se réunissait guère sans que Victor Hugo ne parlât de sa conduite pendant le siège. du violent désir qu'il avait eu. du commencement à la fin, de marcher à l'ennemi. Un jour, il revint à son thème favori et, désignant le président : — « Oui, continua-t-il, mon noble ami, mon vaillant ami l'amiral, qui est là, vous dira que j'ai voulu partager ses dangers, que je l'ai, à plusieurs reprises, sollicité pour le faire. » — N'y tenant plus, l'amiral se

i. En 18^2, David dAncrers, avec sa générosité habituelle, avait fait hommage à la ville de Besançon, patrie du poète, de son buste de Victor Hugo, qui lut placé dans la bibliothèque de la ville.

tourna vers son voisin et, faisant de sa main un écran, lui dit à demi voix : — « Mais ce n'est pas vrai ! ce n'est pas vrai ! Je Fai un jour invité à déjeuner dans mon fort, et il n'a jamais osé venir * ! »

Fallait-il signer la paix ou continuer la guerre ? Le jour où le onzième bureau eut à se prononcer sur cette question, il parut à ses membres que, si la signature de la paix était le plus douloureux des sacrifices, elle était en même temps le plus impérieux des devoirs. Continuer la lutte, c'était aller au-devant d'une défaite nonseulement certaine, mais immédiate. C'était creuser plus profondément l'abîme où le pays était tombée c'était sacrifier à une folie d'une heure, non seulement l'avenir, mais l'existence même de la France ! Victor Hugo demanda la parole. — « Oui, dit-il à ses collègues, vous avez raison de voter la paix. Pour vous, députés des départements, il n'y a pas moyen d'agir autrement que vous ne le faites, je vous approuve... Mais moi, député de Paris, je voterai la guerre -. »

La discussion s'ouvrit à l'Assemblée le iermars. Le rapport de la commission, chargée de l'examen du projet de loi relatif aux préliminaires de paix signés à Versailles, concluait à l'adoption 3. Victor Hugo le combattit. Il parla pour la guerre dans le présent et pour la paix dans l'avenir. Son discours fut avant tout une gloriiication du « grand peuple parisien », une déiiication de Paris : « Paris, à l'heure qu'il est. cloué sur sa croix et saigne aux quatre membres. » Jamais peut-être le poète n'avait à ce point prodigué les antithèses. En terminant, il montrait la France, victo-

i. S. Courcelle, Souvenirs de l'Assemblée nationale de i8ji. (inédit | .

ibidem.

Le rapporteur était un républicain, M. Victor Lefranc.

rieuse à son tour, criant à l'Allemagne : « Suis-je ton ennemie? Non! je suis ta sœur. Je t'ai tout repris et je te rends tout... Ma vengeance, c'est la fraternité ! Plus de frontières ! Le Rhin à tous ! Soyons la même république, soyons les Etats-Unis d'Europe, sovons la liberté européenne, soyons la paix universelle ! Et maintenant, serrons-nous la main, car nous nous sommes rendu service l'une à l'autre, tu m'as délivrée de mon empereur, je te délivre du tien l. »

Ainsi, à ce moment terrible, quand la France agonisait sous l'étreinte mortelle de l'Allemagne, Victor Hugo proclamait que l'Allemagne avait rendu service à la France ! Ce qui était vrai, c'est que l'Allemagne avait rendu service à M, Victor Hugo.

L'effet de ce discours fut déplorable. Henri Rochefort, grand ami de l'auteur des Châtiments, rédigeait alors le Mot d'ordre. Voici en quels termes ce journal appréciait la harangue du poète : « Ouinet avait traité la question au point de vue historique et géographique. Victor Hugo la traite au point de vue poétique. De fort belles antithèses, quelques expressions heureuses, rien de plus. Pas de fil conducteur, pas de lien, aucune vue d'ensemble... La fin du discours d'Hugo, mal comprise par la gauche, a soulevé quelque tempête. C'est qu'aussi, parler de République universelle et de fraternité avec les peuples allemands quand tous les cœurs français ne doivent s'ouvrir qu'à un seul sentiment : la haine, devait sembler quelque peu intempestif"2. »

Les conclusions de la commission furent adoptées par 546 voix contre 107.

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