Ibidem, pp. i58 et suivantes
souverain. Les Parisiens ne recevraient leurs lois que d'elle seule; les lois émanées de l'Assemblée nationale ne leur seraient pas applicables, mais seulement aux g-ens de provinces, aux ruraux. Il écrivait, dans la lettre que j'ai déjà citée :
La Commune fait la loi parisienne qui sert d'éelaireur et de précurseur à la lui française faite par l'Assemblée. Paris, je l'ai dit plus d'une fois, a un rùle européen à remplir. Paris est un propulseur. Paris est rinitiateuruniversel.il marche et prouve le mouvement. . Sans sortir de son droit, qui est identique à son devoir, il peut, dans son enceinte, abolir la peine de mort, proclamer le droit de la femme et le droit de l'enfant, appeler la femme au vote, décréter l'instruction gratuite et obligatoire, doter l'enseignement laïque, supprimer les procès de presse, pratiquer la liberté absolue de publicité, d'affichage et de colportage, d'association et de meeting*, se refuser à la juridiction de la magistrature impériale, installer la magistrature élective, prendre le tribunal de commerce et l'institution des prud'hommes comme expérience faite, devant servir de base à la réformejudiciaire, étendre le jury aux causes civiles, mettre en location les églises l, n'adopter, ne salarier et ne persécuter aucun culte, proclamer la liberté des banques, proclamer le droit au travail, lui donner pour organisme l'atelier communal et le magasin communal, reliés l'un à l'autre par la monnaie fiduciaire à rente, supprimer l'octroi, îiluer l'impôt unique qui est l'impôt sur le revenu; en
i. Mettre en location les églises, c'est-à-dire les enlever au culte catholique, c'était là un des principaux articles du programme de Victor Huc:o. Le Rappel du 7 mai 1871 publia, sous oe titre : A louer présente ment, une page extraite du livre ce Charles Hu^o sur Victor Hugo en Ztlande (1868). Dans cette page, Victor Hugo développe ses idées sur « la location des églises ». — « < > sont, ditil, do propriétés nationales. C'esl par une sorte d'inqualifiable sophisme que les catholiques se les adjugent.. . Nous leur disons : Vous n'êtes plus propriétaire - les locataires. Nous ne vous mettons
pas à ia porte, res.tr/ ; seulement, c'est tant. Notre-Dame d'Anvers, c'est ."imij.ooo francs par an... Nous en sommes bien fâchés : mais le culte israélite s sent< pour louer. 11 paye .".<>.>. <io<> francs. Nous
louons la cathédrale aux Juifs.., » — L'homme qui parle ai 1 il y en a huit pages sur ce ton, c'est l'auteur de Sutre-bame-de- Parisf
un mot abolir l'ignorance, abolir la misère, et, en fondant la cité, créer le citoyen.
Mais, dira-t-on, ce sera mettre un Etat dans l'Etat. Non, ce sera mettre un pilote dans le navire... Ce que Paris dit est dit pour le monde. .. Que penser de nos gouvernants ? avoir ce prodigieux outil de civilisation et de suprématie, Paris, et ne pas s'en servir ! N'importe, ce qui est dans Paris en sortira. Tôt ou tard, Paris Commune s'imposera K
Oui, mais en attendant que Paris Commune s' impose, Paris Commune va être battu. Cela, Victor Hugo le voit très bien, et c'est pourquoi il ne revient pas. Sa place était pourtant à Paris, et non ailleurs. A Bordeaux, il avait mis en avant, pour ne pas voter la paix, les obligations particulières que lui créait son titre de député de Paris. Pendant le siège, il avait pris, du droit de son génie, l'attitude et le rôle de chef moral de la Défense, de représentant et d'orateur de la « Ville-Lumière », de la « Cité-Soleil ». Il avait parlé en son nom Urbi et Orbi, aux Allemands, aux Français, aux Parisiens. Aujourd'hui que l'heure était venue des grands et suprêmes périls, il se devait à lui-même de les partager. Ses écrits socialistes, ses appels révolutionnaires, sa glorification à outrance de Paris ne laissaient pas d'être pour beaucoup dans l'insurrection parisienne. Il avait, pour sa part, attisé l'incendie. Qu'il l'eût fait à bonne intention, je veux bien l'admettre ; il n'en reste pas moins qu'il n'avait pas le droit, maintenant que l'incendie avait éclaté, de se borner à le contempler de loin, — de très loin, d'au delà de la frontière. En un tel moment, son éloignement avait le tort grave et le malheur de ressembler à une fuite.
i. Lettre à MM. Meurice et Vacquerie. Bruxelles, 28 avril 1871. — Depuis l'exil, p. 168.
De Bruxelles, il envoya au Rappel trois pièces de vers : Un cri, — Pas de représailles, — les Deux trophées1. Il crie aux combattants : Trêve à cette lutte fratricide! Pas de vengeances! Pas de représailles! Vous, ne renversez pas la Colonne ! Vous, ne canonnez pas l'Arc de triomphe ! — Le sentiment était bon ; mais encore ne fallait-il pas mettre sur la môme ligne les fédérés qui avaient, les premiers, sous les veux de l'ennemi vainqueur, arboré le drapeau de la guerre civile, et les soldats qui défendaient le drapeau de la France et l'intégrité de la Patrie. Quelle était, d'ailleurs, 'la signification et la portée de ces vers venant de l'étranger, alors que, dans Paris même, le journal du poète insultait chaque jour ceux qu'il appelait les Versa il lais, glorifiait les fédérés, soufflait au cœur des Parisiens la haine de nos soldats, le mépris de notre armée, ramassis « de séminaristes, de gendarmes et de sergents de ville - »?
Les plus lâches assassinats, les plus odieux massacres avaient marqué les derniers jours de la Commune. Ne pouvant garder Paris, elle avait voulu le détruire. Elle l'avait incendié, comme iSéron avait incendié Rome.
I. Voir ces trois pièces dans l'Année Terrible (avril et mai 18711.
'a lit dans le Ra/>pel du 20 avril 1871 : « Un de nos amis «jui vient de faire une discrète visite à Versailles, est revenu aujourd'hui et nous a rapporté le renseignement suivant : — 11 y a dans les ambulances rurales de ia a i5.ooo blessés. Beaucoup de ces soldats ont la figure juvénile et les mains fines ; leur linge est remarquablement beau. Voici l'explication de leur présence : les séminaires ont fourni à M. Thiers un contingent qui est venu renforcer les gendarmes et les sergents de ville. C'est décidément la Croisade contre la Ilepublique. »
- i VICTOR HUGO APRES 1852
Ecoutez ces rumeurs, voyez ces vapeurs sombres,
Ces hommes dans les feux errants comme des ombres,
Ce silence de mort par desrés renaissant!
Les colonnes d'airain, les portes d'or s'écroulent!
Des fleuves de bronze qui roulent Portent des flots de flamme au Tibre frémissant1!
Un cri d'horreur retentit dans l'Europe entière. Le 2.5 mai. à la Chambre des représentants de Belgique, M. d Anethan. ministre des Affaires étrangères, fit au nom du gouvernement la déclaration suivante :
Je puis donner à la Chambre l'assurance que le gouvernement saura remplir son devoir avec la plus grande fermeté et la plus grande vigilance : il usera des pouvoirs dont il est arme pour empêcher l'invasion sur le sol de la Belgique de ces gens qui méritent à peine le nom d'hommes et qui devraient être mis au ban de toutes les nations civilisées. Ce ne sont pas des réfugiés politiques; nous ne devons pas les considérer comme tels. Ce sont des hommes que le crime a souillés et que le châtiment doit atteindre.
Deux jours après, paraissait dans l'Indépendance belge une lettre signée de Victor Hu^o. Elle était ainsi conçue :
Je proteste contre la déclaration du gouvernement beluv relative aux vaincus de Paris.
Quoi qu'on dise et qu'on fasse, ces vaincus sont des hommes politiques.
Je n'étais pas avec eux.
J'accepte le principe de la Commune, je n'accepte pas ! (s hommes. ..
L urs violences m'ont indigné comme m'indigneraient les violences du parti contraire.
La destruction de la Colonne est un acte de lèse-nation. La i motion du Louvre eût été un crime de lèse-civilisation.
Mais des actes sauvages, étant inconscients, ne sont point
i. Victor Ilucro. le Chant de fête de Néron. {Odes et Ballades, livre IV, ode XV.)
A BRUXELLES. — L'ANNÉE TERRIBLE 2o5
des actes scélérats. La démence est une maladie et non un forfait. L'ignorance n'est pas le crime des ignorants. ..
Aujourd'hui Paris est repris. L'Assemblée a vaincu la Commune. Oui a fait le 18 mars ? De l'Assemblée ou de la Commune, laquelle est la vraie coupable? L'histoire le dira.
L'incendie de Paris est un fait monstrueux, mais n'y a-t-il pas deux incendiaires ? Attendons pour juger.
Ne faisons pas verser l'indignation d'un seul côté. Ici le crime est aussi bien dans les agents de l'Assemblée que dans les agents de la Commune, et le crime est évident...
Quant à moi, je déclare ceci :
Cet asile, que le gouvernement belge refuse aux vaincus, je l'offre.
Où? En Belgique...
J'offre l'asile à Bruxelles.
J'offre l'asile, place des Barricades, n° 4.
Qu'un vaincu de Paris, qu'un homme de la réunion dite Commune, que Paris a fort peu élue et que, pour ma part, je n'ai jamais approuvée, qu'un de ces hommes, fut-il mon ennemi personnel, surtout s'il est mon ennemi personnel, frappe à ma porte, j'ouvre. Il est dans ma maison ; il est inviolable... ».
La publication de cette lettre donna lieu, dans la nuit du 27 au 28 mai à un incident regrettable. Sur les onze heures et demie du soir, douze à quinze jeunes gens, dont un Français, au sortir du Waux-hall, où ils avaient se la soirée, eurent l'idée de faire ce que Victor H 11^0. dans les Misérables, appelle « une bonne farce - ». Ils se rendirent sur la place des Barricades et se dissimulèrent derrière la grille du square qui occupe le milieu de la place, précisément en face du n° 4- Un des jeunes -eus, se détachant alors du groupe, se dirigea vers la maison. Il s'était chargé de jouer le rôle de vaincu de Paris. Il sonna deux fois. Une fenêtre du premier étaqc