Le Rappel du 3o décembre
2. Le? Rayons et les Ombres — Dans le cimetière de... — Mars 1840.
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gués, et les Vendéens les emmènent. Défait à son tour, bloqué dans un vieux donjon, appelé la Tounrue. par quatre mille républicains sous les ordres du commandant Gauvain et du représentant du peuple Cimourdain, Lantenacse défend héroïquement. Ouand il ne lui reste plus qu'une poignée d'hommes, quand tout lui manque, même la poudre pour se faire sauter, il offre aux républicains de leur rendre les trois enfants qu'ils ont adoptés, à la condition que lui et ses hommes auront la sortie libre. Si sa proposition est refusée, la «arnison a encore de la paille, elle y mettra le feu et les enfants brûleront avec elle. Cimourdain refuse; il accorde seulement vin gt-quatre heures à Lantenac pour se rendre à discrétion. La trêve va expirer ; mais les assiégés ont trouvé une issue, un souterrain par lequel ils peuvent s'échapper sans être aperçus. Lantenac fait passer tous ses hommes devant lui et sort le dernier. Il est sauvé. Déjà il est profondément enfoui et caché sous les ronces, lorsqu'il entend un cri terrible. C'est la Flécharde, qui, laissée pour morte à la ferme d'Herbe-en-Pail. a pu cependant rejoindre le bataillon : elle vient d'arriver et d'apercevoir ses enfants à une des fenêtres du second étage de la Tourgue. La Tourmie est en feu. Le premier et le troisième étaire brûlent. Georg-ette, René-Jean et Gros-Alain sont au milieu de la fournaise. Nul moyen d'ailleurs d'arriver jusqu'à eux, m par le dehors : on n'a pas d'échelle; ni par l'intérieur: la porte de la tour au second étage est en fer, et «'lie est fermée. Tout à coup, à la fenêtre voisine de celle où étaient les enfants, une haute fiirure apparaît, se découpant en noir sur la flamme. On reconnaît le marquis de Lantenac. Au cri de la Flécharde, à la vue de l'incendie, il était sorti de sa cachette, était rentré dans le passage par lequel il s'était évadé, puis avait ouvert la porte de 1er dont seul
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il possédait la clef. Il se dresse à la fenêtre, maniant une énorme échelle, et la fait glisser hors delà croisée. Le sergent Radoub la saisit et la fixe solidement à terre.
Vingt hommes accourent et s'étagent du haut en basr sur les échelons, Radoub en tète. Lantenac reparaît bientôt, apportant un enfant. Deux fois encore il rentre dans la chambre pleine de flammes. Les trois enfants étaient sauvés. On vit alors le marquis rester quelques instants rêveur au bord de la fenêtre, puis, lentement, fièrement, enjamber l'appui de la croisée, et, sans se retourner, droit, debout, adossé aux échelons, descendre l'échelle en silence avec une majesté de fantôme... Quand il fut en bas, quand il eut posé son pied à terre, une main s'abattit sur son collet. Il se retourna. — « Je t'arrête, » dit Cimourdain.
Gauvain, le commandant des troupes républicaines, est un ci-devant vicomte et le propre neveu du marquis de Lantenac. A la suite de son ancien précepteur, l'abbé Cimourdain, il s'est lancé à corps perdu dans le courant de la Révolution. Représentant du peuple, Cimourdain a été récemment envoyé en mission dans les départements de l'Ouest. Il s'est fait suivre de la guillotine, et, la veille, il a donné ordre de la dresser au pied de la Tourgue, en prévision de la défaite inévitable du marquis. En toute autre circonstance, Brutus-Gauvain n'eût pas hésité à envoyer son oncle à l'échafaud ; mais aujourd'hui, remué jusqu'aux entrailles par la sublimité de l'acte que vient d'accomplir le vieux chef royaliste, il favorise son évasion et le remplace dans son cachot. Traduit devant un conseil de guerre présidé par Cimourdain, il est condamné à mort ; c'est lui qui montera sur l'échafaud dressé pour Lantenac. Au moment où la tète de Gauvain roule dans le panier, Cimourdain saisit un
des pistolets suspendus à sa ceinture et se traverse le cœur d'une balle.
Mérimée eût trouvé là les éléments d'une nouvelle de trente pa^es et il eût écrit un chef-d'œuvre. Victor Hugo pouvait, lui aussi, faire un chef-d'œuvre, bien autrement puissant que ceux de Mérimée, mais à la condition de ne pas dépasser un volume. Il nous en a donné trois. Quand ils parurent, la critique ne manqua pas de signaler comme autant de défauts, et des plus graves, les descriptions à outrance, les dénombrements sans fin, les amplifications sans nombre, les digressions de tout genre dont le récit est surchargé. L'ouvrage est divisé en trois parties : En mer : — -4. Paris; — En Vendée. Les deux premières parties ne comprennent pas moins de sept livres et de vingt-huit chapitres. Ces sept livres, soit prés de deux volumes sur trois, ne renferment que les préliminaires du sujet. A l'exception d'une vingtaine de pages, ils sont presque entièrement étrangers à l'action. Il semble donc bien que la critique avait raison d'y voir un impardonnable hors-d'œuvre, un colossal entassement de détails parasites l. Je ne saurais pourtant me ranger à cette appréciation. Elle serait fondée si Quatre-vingt-treize était un roman ; elle cesse de l'être si Ton considère que c'est bien moins un roman qu'une épopée, un poème en prose, comme les Martyrs. C'est bien, en effet, une épopée que Victor Hu°;o a voulu faire, non comme Chateaubriand, le Triomphe de la Religion chrétienne -. mais le Triomphe de la I> lation française. Ecrivant une ép >pée, il avait le droit
i. Voir notamment les articles d'Armand de Pontmartin, dan^ le Correspondant du a5 mars [874, et de Saint-René Taillandier, dans la Revue les du iw mars 1874.
2. Le titre complet donm- par Chateaubriand à son poème est celuici : le* Martyrs ou le Triomphe de la Religion chrétienne.
d'y introduire des éléments étrangers à l'action, à la faille proprement dite.Le roman n'est ici que l'accessoire. La Flécharde, Lantenac, Gauvain, Cimourdain ne sont que des personnages épisodiques : le principal, le tout du livre, c'est la Révolution. Et c'est pourquoi le poète ne sort pas de son sujet lorsqu'il nous transporte à Paris, lorsqu'il met en scène Danton, Robespierre et Marat, et qu'il consacre à la Convention un livre entier, — un chant de son poème.
En toute rencontre, les personnages de Quatre-vingttreize parlent très longuement, et presque toujour^d'une étrange façon. Lorsque les assiégés de la Tourgue demandent aux républicains de leur laisser la sortie libre, en échange de la remise des enfants de la Flécharde, ce n'est pas le marquis de Lantenac, c'est un de ses hommes, un rude paysan breton surnommé. lima nus, qui leur fait cette proposition, et voici dans quels termes :
Hommes qui m'écoutez, je suis Gouç-e-le-Bruant, surnommé Brise-bleu, parce que j'ai exterminé beaucoup des vôtres, et surnommé aussi l'Imànus, parce que j'en tuerai encore plus que je n'en ai tué... Je vous parle au nom de Me' le marquis Gauvain de Lantenac, vicomte de Fontenay. prince breton, seigneur des sept forêts, mon maître... Sachez que M*' le marquis, avant de s'enfermer dans celte tour où vous le tenez bloqué, a distribué la guerre entre six chefs, ses lieutenants ; il a donné à Delière le pays entre la route de Brest et la route d'Ernée ; à Treton, le pays entre la Roë et Laval; à Jacquet, dit Taillefer, la lisière du Haut-Maine ; à Gaulier, dit Grand- Pierre, Chàteau-Gontier : à Lecomte, Craon ; Fougères, à Dubois-Guy ; et toute la Mayenne à M. de Rochambeau. . . »
Ce brave Imânus ne veut pas que les républicains ignorent rien de ce qui se passe dans le camp royaliste. Il se ferait scrupule de rien leur taire de ce qui peut les servir : « Vous avez réussi, dit-il, à pratiquer une mine
et à faire sauter un fragment de notre rocher et un morceau de notre mur. Cela a fait un trou au pied de la tour, et ce trou est une bruche par laquelle vous pouvez entrer... » — S'ils n'entrent pas, ce ne sera pas de sa faute. 11 connaît du reste à merveille les ressources dont les assiégeants disposent :
Vous qui êtes ici et qui m'entendez, continue-t-il, vous nous avez traqués dans la forêt et vous nous cernez dans cette tour; vous avez tué ou disperse ceux qui s'étaient joints à nous ; vous avez du canon, vous avez réuni à votre colonne arnisons et postes de Mortain, de Barenton, de Teilleul, de Landiw. d'Evran, de Tioténiac et de Vitré, ce qui fait que vous êtes quatre mille cinq cents soldats qui nous attaquez, et nous, nous sommes dix-neuf hommes qui nous détendo îs*. o
Rien ne peut arrêter ce diable d'homme : ce Bruant parle comme une pie. Il tient d'ailleurs à présenter aux assiégeants tous ses camarades. « D'abord Monseigneur le marquis, qui est prince de Bretagne et prieur séculier de l'abbaye de Sainte-Marie de Lantenac, où une messe de tous les jours a été fondée par la reine Jeanne : ensuite les autres défenseurs de la tour, dont est M. l'abbé Turmeau, en guerre Grand-Francœur ; mon camarade fi'iinoiseau, qui est capitaine du Camp-Vert; mon camarade la Musette, qui est capitaine du camp des Fourmies et moi, paysan, qui suis né au bourg- du Daon, où coule le ruisseau Moriandre. 9 Et ainsi cinq pages durant, quanti la mort plane sur la tour et qu \\ n y a qu'un mot qui vaille! Et tous ces discours, tous ers détails, tout»- cette géographie et toute cette statistique,
i Quatre-vingt-treize, t. H. j>. n\ù. — Sur l'étalage d'érudition ou Victor Hugo se complaît dans son livre, sur - tes historiques donl il <--t plein, voyez le savanl el très curieux artic
M. L'>ins H.ivei, dans la Revue critique de 187^ tome 1, i
218 et suivantes.
pour arriver à dire : « Nous avons dans cette tour trois petits enfants, que vous avez adoptés ; laissez-nous sortir, nous vous les rendrons. » — Oui, sans doute, c'est à ces quatre mots que devrait se borner l'Imânus, si Quatre-vingt-treize était un roman ; mais c'est une épopée ; et alors où est le mal. si ce paysan de Bretagne parle comme un héros d'Homère, — avec la géographie et la statistique en plus '?
Poème ou roman, Quatre-vingt-treize est, au point de vue littéraire, une œuvre pleine de qualités et de défauts, mais où les qualités dominent. Au point de vue politique et social, c'est une œuvre détestable. En dépit de certaines habiletés de lan2:aq:e. le livre de Victor Huiro est la glorification de 9.3, du o3 de la Terreur et de 1 échafaud. L'auteur du Dernier jour d'un condamné, l'éloquent et infatigable défenseur de l'abolition de la peine de mort... pour les assassins, se fait ici l'avocat de la guillotine, sacrée, à ses yeux, — non dans l'avenir, je le veux bien, mais au moins dans le passé, — lorsque les tètes qui roulent dans le panier sont des tètes de royalistes. Ecoutez l'un de ses héros, Cimourdain, celui dont il a fait, dans son livre, le représentant de la Justice, celui qu'il appelle « un des Pôles du vrai » : « La Piévolution a un ennemi, le vieux monde, et elle est sans pitié pour lui, de même que le chirurgien a un ennemi, la gangrène, et est sans pitié pour elle... L'opération est effrayante : la Piévolution la fait d'une main sûre. Quant à la quantité de chair saine qu'il sacrifie, demandez à Boërhaave ce qu'il en pense. Quelle tumeur à coup?r n'entraîne une perte de -sang ? Quel incendie à éteindre n'exige la part du feu? Ces nécessités redoutables sont la condition même du succès. L'n chirurgien ressemble à un bouclier ; un guérisseur peut faire l'effet
d'un bourreau. La Révolution se dévoue à son œuvre fatale. Elle mutile, mais elle sauve. Quoi! vous lui demandez grâce pour le virus! vous voulez qu'elle soit clémente pour ce qui est vénéneux ! Elle tient le passé, elle l'achèvera. Elle fait à la civilisation une incision profonde d'où sortira la santé du ç-enre humain. Combien de temps cela durera-t-il? Le temps de l'opération. Ensuite vous vivrez. La Révolution ampute le monde, de là cette hémorrhagie, p,3. »
Les hommes qui ont mis en mouvement la guillotine, qui ont organisé les fusillades, les noyades, lesfournées, lès colonnes infernales, les massacreurs de femmes et d'enfants, ceux qu'André Chénier — une de leurs victimes, — a si bien nommés ces bourreaux barbouilleurs de lois, — les hommes de la Convention, enfin, Victor Hugo n'en parle qu'avec un respect religieux, avec un immense enthousiasme :
« Nous approchons de la grande CIME.
Voici la Convention.