Les Châtiments, dans la pièce Uttima vetba
bourg1, en iS4">; grâce à la bienveillance du roi Louis- Philippe, grâce surtout à l'active et généreuse intervention de la duchesse d'Orléans, ne devait-il pas à son passé de combattre une loi qui proscrivait les fils et petits-fils de Louis-Philippe, les enfants de la duchesse d'Orléans '! Il ne parut pas à la tribune. Vint-il, au moins, déposer silencieusement son bulletin dans l'urne *? Il se réfugia dans l'abstention. Au moment du vote, le nom de Victor Hugo figura parmi les noms des absents ' .
Septuagénaire, académicien, sénateur, Victor Hugo avait, à tous ces titres, le droit de se reposer. Il n'en usait pas. cependant, continuant de travailler, à Paris, comme il l'avait fait à Guernesey.
Chaque matin, de bonne heure, il entrait dans son cabinet, où il restait jusqu'à midi, écrivant, debout, à son pupitre, ou marchant, la fenêtre ouverte, môme l'hiver et par les plus grands froids.
En été seulement, il lui arrivait quelquefois de sortir le matin et d'aller, tantôt aux Champs-Elysées, à l'heure où ils sont encore déserts, tantôt aux Tuileries, dans le coin abandonné où se cache le Sanglier d'Erymanthe. Vieillard, il repassait, travaillant toujours, sous ces mêmes arbres, dans ces mêmes allées, où, jeune homme, à l'époque où il habitait la rue Jean-Goujon, il avait si souvent trouvé de si beaux vers.
Dans l'après-midi, hiver comme été, il sortait invariablement après son déjeuner pour ne rentrer qu a
i. Le Sénat rejeta la loi d'exil aune majorité de o voix.
l'heure du dîner. Il faisait de longues promenades à pied à travers les rues de la ville, ou bien il montait sur l'impériale des omnibus ou des tramways, y restant des heures entières absorbé, sans rien voir, sans rien entendre de ce qui se passait autour de lui, vivant dans son œuvre.
C'est ainsi que, l'accroissant chaque jour, y ajoutant chaque matin une page nouvelle, il avait si bien rempli ses tiroirs qu'il était assuré désormais de ne pouvoir pas les vider de son vivant. Il y pratiqua pourtant de fortes saignées en 1877. Cette année-là. il ne publia pas moins de cinq volumes : le 2O février, la seconde série de la Légende des Siècles, deux volumes; le i4 mai, l'Art d'être grand-père, un volume; les ier octobre et ^'décembre, YHistoire d'un Crime, deux volumes.
Dans la première Légende des Siècles, les ténèbres, si épaisses qu'elles lussent, laissaient entrevoir par instant un peu de lumière. Ce n'était partout,, à travers les i -, que forfaits hideux, tyrans infâmes, scélérats ahominables; cependant, à côté des Zim-zizim, des Mourad, des Ratbert, des Sigismond, des Ladislas, il y avait Charlemagne et le Cid, Roland et Olivier, et le jeune Aymery, celui qui prit Narbônne, et le vieil Eviradnus, celui qui sauva la belle Mahaud, marquise de Lusace. Rien «le pareil dans la seconde Légende. C'est la nuit noire, c'est un puits obscur, un « caveau perdu », pareil à celui dont il est parlé dans les Burgraves [. Au fond ette nuit voit-on du moins trembler un rayon d'au, rore? Quelque véril che-t-elle au fond de ce puits?
L'auteur voudrait bien nous le fane croire. Suivons-le
1 . La troisième partie de la trilogie des Burgraves a pour titre : le Caveau perdu.
donc au milieu de ces ombres et cherchons avec lui s'il s'en dégage une clarté.
La Vision, tel est le titre de la première pièce du livre, de celle qui en résume l'ensemble et va sans doute nous donner ouverture dans la pensée du poète.
J'eus un rêve, le mur des siècles m'apparut. lit dj la chair vive avec du granit brut, Une immobilité faite d'inquiétude, Un édifice ayant un bruit de multitude, Des trous noirs étoiles par de farouches yeux, Des évolutions de croupes monstrueux. . .
Cette masse cjclopéenne se compose d'êtres humains. Si une piètre s'en détache, on reconnaît un homme ou une femme. De temps à autre, un éclair frappant une des parois fait luire subitement des millions de faces.
Chaos d'êtres montant du gouffre au firmament ! Tous les iiunstrcs. chacun dans son compartiment : Le siècle ingrat, le sieeie affreux, le siècle immonde;... Ce rêve était l'bistoire ouverte à deux battants...
Non. ee n'est pas 1 histoire, cette muraillle où il n'y a que des jours de souffrance, ce pèle-mèle des générations, des idées et des œuvres, cette Babel de corps humains, ce charnier, comme l'appelle le poète lui-même :
L'affreux charaier-palais en ruine, habité Par la mort et bâti par la fatalité.
Le poète ajoute, il est vrai, que cette muraille livide, ce bloc d'ombre montait dans l'infini vers une clarté lointaine et que la vision noire s'évanouissait dans l'aube d'un ciel blanchissant. Ce qui veut dire, si je comprends bien, que l'histoire, de la création du monde à la Révolution française^ n'a pas été autre chose qu'un édilice monstrueux, un « charnier », un Pandemonium, mais que demain, grâceà la Révolution et à Victor Hugo, son
prophète, le Pandémonium se transformera en Panthéon .
La théodicée du poète vaut sa philosophie de l'histoire. Elle est exposée dans les trois pièces qui terminent le second volume et qui ont pour titre : le Temple^ A l'Homme, l'Abîme. Dans le Temple se dresse une statue immense et voilée. Autour d'elle, le silence etle vide. Point d'autel, point délivre sacré, point de dogmes, point de prêtre, point de culte. La divinité muette et cachée n'en parlera pas moins aux âmes ; les méchants se sentiront mal à l'aise dans son voisinage; près d'elle, les bons, les augustes, les penseurs, les sages, sentiront leur cœur s'épanouir,
Comme sous le reçard d'une énorme prunelle l.
Que YHomme cependant De prétende point à se rapprocher de Dieu et à le connaître : Y Abîme est là qui les sépare. Qu'est l'homme, en effet? Quand, fier de son g-énie, de ses luttes, de ses conquêtes, il dit à ta Terre : — « Je suis ton roi. — Tu n'es que ma vermine, » répond la Terre. Comparant sa jeunesse éternelle à l'éphémère destinée des fils d'Adam, la Terre triomphe en d'orgueilleuses paroles, mais c'est pour se voir à son tour humiliée par Saturne. Saturne est humilié par le Soleil; le Soleil est humilié par Sirius; Si ri us par Aidebaran ; Aldebaran parArcturus; Arcturus par la comète; la comète par septentrion; septentrion par le zo liaq le zodiaque par la voie lactée; la voie lactée par les né-
i. Dans une autrv pièce, le Titan t le poète dit enco
1 1 ttnpeur ! il fiait par distinguer au [■ u I
De ee gouffre où le jour avec la ne I
A travers l'épaisseur d'une brume c terni
Dans on ne sait quelle ombre énorme, une punellc!
En saqualib rc, Victor Hugo se plaft à représenter Dieu
comme une sorte de Polyphème.
bilieuses; les nébuleuses par l'Infini. Cet Infini lui -même a-t-il le droit de parler'.' Non. Dieu seul a ce droit, car seul il peut dire :
Je n'aurais qu'à souffler, et tout serait de l'ombre.
Pascal également nous montrait l'homme écrasé par 1 univers; mais comme il le relevait aussitôt! L'homme de Pascal est fait à l'image de Dieu, il le connaît, il l'adore, et c'est pour cela qu'il est supérieur à cet univers qui l'écrase. L'homme de Victor Hu°:o ne connaît pas Dieu, il ne peut pas le connaître, et, dés lors, il n'est plus qu'un chétif grain de sable à côté de Sirius et d'Aldebaran. Et du même coup, Dieu aussi est diminué. Que devient ca gloire si elle ne se reflète que dans les splendeurs de la matière? Que devient sa grandeur, s'il est sans communication avec l'homme, s'il n'est plus lui-même, selon le beau mot de Leibnitz, « le plus grand et le plus sag*e des esprits l » ; — s'il n'est plus que le
i. « Dieu, dit Leibnitz. est le chef des Esprits, le monarque absolu de la plus parfaite cite ou république, telle qu'est c< lie de l'univers composée de tous les esprits ensemble, car il est aussi bien le plus accompli de fous les esprits qu'il est le plus grand de Ions les ëlr's. » Leibnitz explique ensuite que la fonction des substances étant d'exprimer Dieu et l'univers, les substances qui l'expriment avec connaissance de ce qu'elles font l'expriment bien mieux sans comparaison que les natures brutes et incapables de connaître. I es natures inintelligentes, la Terre et Saturne, Le Soleil et Sir: baran et Arcturus, le zodiaque et la voie lactée ne font que refléter la grandeur de Dieu ; les natures intelligentes la reflètent et la connaissent. Entre les unes et les autres, la différence est aussi grande qu'enlrc le miroir el celui qui voit. « Ainsi, dit-il encore, Dieu étant le plus grand et le plus sage des esprits, les êtres avec lesquels il peut pour ainsi dire entrer en communication et même en société, le doivent toucher infiniment plus que le reste des choses. Les seuls espriis sont faits à son image et quasi de sa race ou comme enfants de la maison. . . un seul esprit vaut tout un monde. . . (Irlte nation si noble des esprits fait que Dieu tire d'eux infiniment plus de gloire que du reste des êtres, ou plutôt les autres êtres ne donnent que de la matière aux esprits pour le glorifier. » — Discours de métaphysique dans les Nouvelles lettres et opuscules ifiédils de Leibnitz, publies en 1857 par M. Foucber de Careil.
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roi de ces millions de soleils qui ne le connaissent pas, si nul rapport n'existe entre lui et les natures intelligentes, capables de le connaître, de le servir et de l'aimer ?
La théodicée de Victor Hugo et sa philosophie de l'histoire font donc également injure à la Majesté divine et à la dignité humaine. Si la lumière qui s'en dégage est « vertigineuse et blême », la conclusion que le poète en tire esta tout le moins fort claire. Cette conclusion, la voici : Guerre à l'Eglise ! Malédiction sur le prêtre! Sans trêve, sans relâche, il leur jette à la face l'outrage et la calomnie. Il en vient,, lui (l'auteur de Xotre-Dame de- Paris !). à comparer les deux tours de la cathédrale à « deux oreilles d'âne » :
Les Parthénons font boire au juste la ciguë. La cathédrale, avec sa double tour aigpë,
Debout devant le jour qui fuit, IGNORE et, sans savoir, affirme, absout, condamne; Dieu voit avec pitié ces deux oreilles d'âne
Se dresser dans la vaste nuit '.
Victor Hugo est, d'ailleurs, la première victime de sa haine contre l'Eglise. Elle n'a pas seulement faussé chez lui le sens de l'histoire, elle lui a fermé les sources vives où sa poésie eût pu rafraîchir et renouveler ses inspirations. Dans ce livre, qui se propose de retracer la marche de l'humanité à travers les àg-cs, le christianisme ne tient aucune place, le moyen âge chrétien est oublié ; les moines, les évêques, ces figures si hautes, si pures, qui ont brillé d'un si noble éclat au milieu des époques les plus sombres, sont biffés d'un trait de plume. Dans cette Légende^ il n'y a pas un saint !
Despa l'une grande magnificence se rencontrent
dans ces deux vol urnes. Quelques pièces sont entièremi nt
i. Seconde / tes Siècles : Tout le passé el lout V avenir.
belles, V Aigle du Casque, la Paternité, Guerre civile, Question sociale, Petit Paul, Jean C/touan, le Cimetière d'Eylau. Mais, de l'ensemble de l'ouvrage, se dégage une impression de fatigue et d'ennui. Non seulement le poète ne se renouvelle pas. mais il se répète, il ressasse les mêmes choses que dans la première Légende. Et celle-ci ne laissa pas d'en éprouver quelque dommage. Plus d'un lecteur se dit qu'après tout les deux Légendes se ressemblaient singulièrement, qu'elles avaient à peu près mêmes qualités et mêmes défauts, et que si la seconde était en somme une œuvre manquée., il se pourrait bien que la première ne méritât pas toute l'admiration qu'on lui avait, au moment de son apparition, peutêtre un peu trop libéralement accordée J.
i. Voyez, sur la deuxième série de la Lèf/^nde des Siècles, Saint- René Taillandier, Revue desDeur-. Monde s, i" avril 1877; Barbey d'Aurevilly, les Poètes (2e série ; Paul de Saint- Victor, VictorHugo, chapitre IX; Léon Gautier, Vinc/t nouveaux portraits, chapitre xiv.