‹ Victor Hugo après 1852Chapitre 152 sur 187 · LE PAPE · texte numérisé non relu

LE PAPE

L'Art d'être grand-père. Victor de Laprade. Bérançrer. Chanson de la (irand'mére. — L'Histoire d'un crime. Le crayon de Baudin. — Le Pape. Victorine ou la nuit porte conseil. — Le centenaire de Voltaire. Le a sourire » de Voltaire et les « larmes du Christ » . — L'hùtel de l'avenue d'Eylau. La princesse Negroni. Une saynète de Charles Monselet. Le rond de serviette de Philémon et Baucis. Saint-Lambert et Mme d'Houdetot.

(( Tout pousse à la fois, comme dans une forêt, dans le génie de Victor Hu^o, la haie riante et le noir taillis, l'hysope au pied du grand cèdre. Vous aviez eu la futaie des chênes, voici maintenant le buisson de fleurs. » — C'est Paul de Saint-Victor qui dit cela au début de son article sur l'Art d'être grand-père, public trois mois après la seconde Légende. Cette fois, le brillant critique était dans le vrai. Son enthousiasme était justifié.

Dans tous ses recueils, l'enfance avait heureusement inspiré Victor Hugo. Dans sa première Légende des siècles, pour ne pas remonter plus haut, le Petit roi de Galice lui avait été l'occasion de pages charmantes. Rien de plus frais que l'Alcôve an soleil levant . pièce innocente et pure, égarée au milieu des Chansons des rues et des bois. Les sombres tableaux de V Année terrible sont éclairés et comme attendris par le voisinage de ces douces pièces, A petite Jeanne , /Pr Janvier, A

V enfant malade pendant le siège . De la seconde Légende et des ténèbres qui l'enveloppent, comme sort de la nuit le chant d'un oiseau saluant l'aurore, sort tout à coup, délicieux ramage, la Voix d'un enfant d'un an :

Que dit il ? Crr ycz-vous qu'il parle ? — J'en suis sûr ; — Mais à qui parle t-il ? — A quelqu'un dans l'azur; A ce que nous nommons les esprits ; à l'espace ; Au doux battement d'aile invisible qui passe, A l'ombre, au vent, peut-être au petit frère mort.

Dans VArt d'être grand-père, ce ne sont plus seulement des pièces isolées, c'est tout un volume que Victor Hugo consacre à l'enfance, c'est tout un poème que l'aïeul dédie à son petit-fils et à sa petite-fille, à Georges et à Jeanne.

Donner toujours raison aux enfants ; leur dire grand merci quand ils daignent vous battre; leur porter en cachette des confitures, lorsque leurs parents les ont mis au pain sec ; regretter de n'avoir pas le bras assez long pour décrocher la lune afin de leur en faire cadeau : voilà, suivant Victor Hugo, les premiers éléments de l'art d'être grand-père. Sur ce thème un peu vieillot, le poète a brodé les plus délicieuses variations. Il y a là des idylles, des fables, des féeries, des contes, de petits drames, de petites épopées, des rondes, des chansons :

Je ne sais plus quand, je ne sais plus où, Maître Yvon soufflait dans son biniou.

La Sieste, Une tape, le Pain sec. la Cicatrice, Mariée et Mère, tes Enfants pauvres^ Jeanne endormie, Chanson d'ancêtre, le Poème du Jardin des plantes, la Mise en liberté. l'Epopée du lion, autant de tableaux d'une touche charmante et ferme. 11 arrive ici au poète ce qui lui était déjà arrivé dans les meilleures pièces de la première Légende des siècles, cm ses défauts faisaient

presque figure de qualités. Dans un livre consacré à l'enfance, inspiré par elle, il semble bien qu'une extrême simplicité soit de rigueur, et justement la simplicité est ce qui manque le plus à Victor Hugo. Pas plus dans VArt d'être grand-père que dans les Contemplations ou la Légende^ il ne sait se défendre d'être énorme. Toujours pareil à ce laborieux Vulcain dont il est question dans Boileau, debout dans l'antre de Lemnos, au milieu de ;la fumée, du bruit et des éclairs sombres de la forge, il coule son vers dans l'airain, il l'assouplit sur l'enclume retentissante, pour faire aujourd'hui des jouets à ses petits-enfants, — comme hier il fabriquait les armes d'Achille, le bouclier de Minerve ou le sceptre d'Âgamemnon. 11 lui faut vingt feuillets pour éblouir le petit Georges et la petite Jeanne — et aussi le lecteur — en faisant défiler sous leurs veux tous les animaux de l'Afrique, de l'Asie et des deux Amériques, voire même les animaux antédiluviens :

Ce sont les Béhémoths et les Léviathans.

Ces (( énormités ». je l'avoue, ne me choquent pas. Je les trouve ici toutes naturelles, puisque aussi bien rien ne plaît aux enfants* comme les monstres, les êtres « énormes », les figures bizarres, les géants,, par exemple, ou encore ces animaux étranges qu'on enferme, au jour de l'an, dans une arche de Noé. J'en dirai autant de ces étalages d'érudition dont le porte ne se fait pas plus faute dans l'Art d'être grand-père que dans ses autres recueils. L'érudition de Victor Hugo, lorsqu'elle s'adresiv grandes personnes, aux lecteurs sérieux, fait sourire, toutes les fois qu'elle u'agace pas. Quand elle s'adresse aux enfante, cette érudition fantastique est, au contraire, tout à fait en situation. Le poète, on le sait,

aime les enfantillages; il tient, étant sublime, à paraître ingénu : de là. dans ses œuvres les plus graves, tant de puérilités l. Déplacées ailleurs, ces puérilités sont de mise dans un livre qui a pour titre : l'Art d'être grand-père. Et de ce chef encore, l'auteur est à l'abri du reproche. Si on a pu le reprendre autrefois de faire gazouiller les aig-les.il est certes aujourd'hui dans son droit en faisant gazouiller les pinsons.

Pourquoi faut-il que cette œuvre admirable, presque irréprochable, au point de vue de l'art, donne lieu, au point de vue moral, à de si nombreuses réserves, à de si sérieuses critiques?

En 1876, un an avant la publication de l'ouvrage de Victor Hugo, Victor de Laprade avait fait paraître le Livre d'un père. Dans ce recueil, très inférieur à celui de Huoo, comme œuvre d'art et de poésie, combien l'inspiration est plus haute et plus pure! Laprade ne perd pas de vue un seul instant que les enfants ont une âme; que ce sont non de jolis petits animaux, oiseaux, écureuils, épa^neuls, dont la gentillesse nous amuse, mais de jeunes êtres doués d'une conscience morale et dont il faut faire des hommes. Dût-il léguer à ses fils la fortune, la gloire même, il estime que ce serait là un médiocre héritage si, leur laissant ainsi le superflu, il ne leur laissait pas, avant tout, le nécessaire, je veuxdire la tradition et l'exemple des vertus domestiques, le culte du foyer, le respect des ancêtres, l'amour de Dieu et de la France, le goût du travail, la passion de l'honneur. Aussi n'est-il pas une des pages du Livre d'un père qui ne renferme un sage conseil, une utile leçon -.

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