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son nouveau programme. S'il consentait à la laisser vivre, c'était à la condition qu'elle n'aurait plus le droit de se recruter elle-même et que ses membres seraient élus par le suffrage universel i.
En le nommant directeur pour le troisième trimestre de 1878; l'Académie se flattait sans doute d'attirer un peu le poète. Son espérance fut déçue. C'est le 27 juin qu'il est élu -, et, dès le 8 juillet, nous le trouvons installé à Guernesey,en compagnie de M. Richard Lesclide, son secrétaire, de Mme Drouet, de ses deux petits enfants et de leur mère, Mme Charles Hug-o, alors remariée à M. Lockrov 3. Il en repartit seulement le 9 novembre et revint par Jersey et Granville. Granville était, du reste, pour Mme Drouet et pour lui, une vieille connaissance : ils l'avaient visitée ensemble en i836 4. Il y avait quarante-deux ans de cela ; la ville n'avait pas changé, ni les voyageurs non plus.
A son retour à Paris, Victor Hug-o, quittant son appartement de la rue de Clichy, s'installa avenue d'Eylau, dans un petit hôtel portant le n° i3o, pendant que Mme Lockrov et ses enfants venaient habiter, au n° i32, un hôtel voisin du sien. M. Barbau a long-uement décrit le logis où s'écoulèrent les dernières années du poète. J'emprunte à son livre les passages suivants:
Le salon de réception est semblable à celui de la rue de Cli-
1. Richard Lesclide, Propos de table de Victor Hugo, chapitre ix : V Académie. — Voir aussi Profils et Grimaces, par Auguste Vacquerie, chapitre xxxv.
2. On lit dans le Rappel du 3o juin 1878 : a A la suite d'un excès de fatigue, M. Victor Hugo a été de nouveau pris du zona dont il avait déjà souiTert il y a quelque temps, et le repos le plus absolu lui a été commande. »
3. Victor Hugo à Guernesey, par M. de Montevremar, Figaro du a5 août 1 883.
4. Voir dans les Νivres posthumes de Victor Hugo, le volume intitule : France et Belgique.
chy. Il n'en diffère que par le meuble qui est en tapisserie d'Aubusson ; au fond, à droite, une baute cheminée faite d'un devant d'autel Renaissance, en velours rou^e brodé d'or...
A gauche, près delà porte d'entrée du grand salon, le petit salon, séparé du premier par deux portières chinoises en satin rouge brodé de fleurs. Les tentures murales sont en cuir de Cordoue, époque Louis XV, fond jaune, avec figures chinoises, trouvées et achetées en Belgique par M. Charles Hugo. Pour les poser, il a fallu donner à la pièce une forme ovale, qui ne manque pas d'originalité. II n'existe des panneaux pareils que chez la famille de Rothschild, au château de Ferrières.
La salle à mander fait suite au salon; son plafond est d'une grande beauté : il est formé de bordures fond argent en étoffes vénitiennes du xvi« siècle, alternant avec des bandes de velours italien, fond jaune à broderies multicolores.
Deux petits meubles sculptés de forme légère et deux jolis dressoirs ; une glace avec cadre en bois sculpté, surmontée d'un Amour, et une deuxième sans cadre entourée de la même étoffe que les bandes du plafond. Plusieurs belles toiles ornent cette salle à manger, éclairée par le jardin.
La bibliothèque, qui donne sur la rue, est située au rezde-chaussée, comme les salons et la salle à mander. Le plafond est garni d'une tapisserie Renaissance, sur fond rouge, représentant Narcisse se mirant dans la fontaine. Les murs sont recouverts de velours d'Utrecht, de 1 époque deLouisXlY. Au premier, le cabinet de travail. D'un côté, il a vue sur les arbres de l'avenue ; de l'autre, sur le jardin de l'hôtel : un coquet et délicieux jardin, plein de beaux arbres, avec un tapis vert, des corbeilles de fleurs, un ruisselet et une petite fontaine d'< ù l'eau tombe en cascade.
Deux autres salons, le salon rouge et le salon bleu, se trouvent aussi au premier éts ge ; c'est dans le salon bleu que se tient d'ordinaire Mme Drouet, et là ne sont admis que les intimes... L
Mme Drouet avait quitté, elle aussi, son appartement i . Yiclur Hugo et son temps., par Alfred BarLou, pp. 448 et suiv.
de la rue de Clichv et était venue demeurer avec Victor Huïto. M. Claretie nous la représente « assise d'ordinaire, en ce petit hôtel de l'avenue d'Evlau, au coin droit de la cheminée, en face de Victor Hugo : Mmc Drouet apparaissait là souriante, le profil antique, la chevelure superbe, plus belle peut-être dans sa vieillesse qu'elle ne l'avait été. même lorsque Pradier, le statuaire, sculptait ses traits pour en faire cette statue de Strasbourg- qui se dresse sur la place de la Concorde l ».
Dans Lucrèce Borcjia, la princesse Xegroni avait mission d'inviter les gTns à souper. Dans la maison du Maître. Mm Drouet — la princesse Negroni d'anlan — continuait à être chaînée du département des invitations. Un ami du premier decré, Charles Monselet. raconte à ce sujet, dans ses Petits mémoires littéraires, une anecdote, dont tous les détails me semblent avoir ici leur prix :
\jme Drouet, dit-il, m'écrivit pour m'inviter à dîner avenue d'Evlau. Je lus un vendredi là où il y avait un ieudi. De sort1 que, ce vendredi, je sonnai gaillardement à la porte du grand poète.
— Ah ! Monsieur, s'écria la bDnne en ouvrant, on vous a attendu hier une djmi-heure...
— Alors, c'était donc hier ?
— Oui, Monsieur.
— Et aujourd'hui '?
— Aujourd'hui il n'y a personne d'invité.
— Et M. Hugo V et Mme Drouet '? demandai-je.
— Tous deux sont sortis en voiture pour leur promenade accoutumée, mais ils ne peuvent tarder à rentrer...
' lomme je gagnais la port^ avec un soupir, la bonne s'écria tout à coup en frappant des mains :
— Voici Monsieur et Madame qui reviennent !
i. Jules Claretie. la Vie à Paris en 1SSS, cli. xxi, intitulé: A/"' Drouet.
Ils revenaient, en effet, et s'arrêtaient devant moi qui étais resté immobile, méd isé.
— Ah ! o ai, vous êtes un joli Monsieur ! m^ dit M oe Drouet. Victor Hugo riait de son bon rire tandis que je balbutiais :
— Une erreur de jour... je croyais... j'avais cru lire...
— Dites tout de suite que j'écris comme un chat ! fit M»'e Drouet . .
— Vo is deviez dîner hier avec nous, vous dînerez avec nous aujourd"luii. dit le Maître... par exemple, à vos risques et périls... à la fortune du pot... Ce sera votre punition.
Mooselet excelle dans ces légères saynètes, écrites au vol de la plume. Celle-ci n'est rien moins qu'une trilogie comme le Souper à Ferrare et se pourrait intituler : le Dîner avenue d'Eylau. On vient de voir les deux premières parties : première partie : Sur le seuil d'une porte. — Deuxième partie : Monsieur et Madame. Reste la troisième partie : Chez la princesse Negroni. Elle est moins tragique que la troisième partie de Lucrèce Borgia, le vin du Cap de Victor Schœlcher y remplace le vin des Borgia; elle ne laisse pas cependant d'être, elle aussi, d'un intérêt très vif, et je m? reprocherais d'en rien retrancher :
Une fois dans l'intérieur, Victor Hugo, avec une pointe d'inquiétude qu'il cherchait à dissimuler sous un accent narquois, dit à la bonne :
— Voyons, Mary, qu'est-ce que nous avons pour dîner aujourd'hui ?
— Monsieur le saitbien... .1 ■ ne comptais sur personne... Nous n'avons qu'un • poule au riz.
Le \ is tg ■ !<■ Mary, en proférant ces paroi -s. reflétait comme un.- teinte d'humiliation, que j*- fis cesser aussitôt en m'écriant avec enthousiasme :
— l 'ii.' poule au ri/. ?. .. ce que j'aime le plus au m m .
— Vrai ? dit M"c ftrouet.
— Parole d'honneur !
312 VICTOR HUGO APRÈS i<?o2
— Alors, tout est pour Je mieux, fit le bon grand homme ; la cuisinière > ajoutera une omelette aux fines herbes.
— Bravo! exclamaî-je.
— Lt nous déboucherons une bouteille de vin du Cap qui nous vient de Sehœlcher.
La table était mise ; trois couverts.
Détail touchant et absolument dépourvu de lyrisme : Phile/non et Baucis avaient chacun son rond de serviette l.
Ce brave Monselet, malgré tout son esprit, n'y entendait pas malice. Il était vraiment attendri. Il croyait vraiment àPhilémon et Baucis! En ce temps-là, je crois bien qu il ne se souvenait plus guère d'avoir été, en 1848, dans la Presse, l'introducteur des Mémoires d'outretombe -, et d'y avoir lu alors cette page sur le poète Saint-Lambert et Mne d'Houdetot. dont la fidélité, comme celle de Victor Hugo et de Mme Juliette Drouet, avait duré un demi-siècle:
J'avais aperçu M. de Saint-Lambert et Mme d'Houdetot au .Marais, représentant l*un et l'autre les opinions et les libertés d'autrefois, soigneusement empaillées et conservées : c'était le dix-huitième siècle expiré et marié à sa manière. Il suffit de tenir bon dans la vie pour que les illégitimités deviennent des légitimités. On se sent une estime infinie pour fimmoralité parce qu'elle n'a pas cessé d'être et que le temps l'a décorée de rifles... A près de quatre-vingts ans, M™ d'Houdetot s'écriait encore, dans des vers agréables :
Kl L'amour me console...
Rien ne pourra me consoler de lui.
... J'ai revu dernièrement à Sannois la maison qu'habitait M'"e d'Houdetot ; ce n'est plus qu'une coque vide, réduite aux
1. Charles Monselet. Petits Mémoire* littéraires , chapitre xxi.
2. La publication des Mémoires d1 outre-tombe commença dans la Presse le 21 octobre 1848. Dans ses numéros des 1-, 18, 19 et 20
octobre, la Presse avait publié une étude de Charles' Monselet sur Chateaubriand, destinée à servir d'introduction aux Mémoires.
quatre murailles. Un àtre abandonné intéresse toujours ; mais que disent des foyers où ne s'est assise ni la mère de famille, ni la religion, et dont les cendres, si elles n'étaient dispersées, reporteraient seulement le souvenir vers des jours qui n'ont su que détruire * ?
i. Chateaubriand, Mémoires d'outre-tombe \ t. IT, p. 212.