Le Temps, a* d.i o août
un pré de philosophes, il y a séjourné longtemps, et il a tondu de ce pré cent fois, mille fois la largeur de sa langue. Un jour, il entre dans la maison d'Emmanuel Kant omme dans un moulin ; et là. se mettant à son aise, après quelques « hi-han » préliminaires, il fait au docteur de Kœnigsberg un long- prêche, — un sermon en trois points et en trois mille vers. Avec une verdeur peu commune, il dit son fait à la science. La science est vaine, puérile, ridicule. Elle est pleine de brouillards, de contradictions et d'erreurs. Elle déforme l'esprit humain. Plusieurs heures durant, l'Ane a parlé seul; Kant n a même pas essayé de l'interrompre. Quand Patience a disparu, le philosophe se dit, pour se rassurer, que r;en n'est inutile ; que tout sert, même Teneur, et qu'un jour viendra bien où la science fera la lumière et distribuera la vie. Si la réflexion est consolante, elle est un peu courte : soixante vers pour répondre à trois mille !
Le lecteur, en fermant le volume, se demande à quoi rime ce sermon et ce que peut bien signifier cette rehabilitation de l'ignorance. Victor Hugo est un des apôtres de la perfectibilité indéfinie de l'homme, un de ceux qui croient au progrès illimité de la raison, à la toute-puissance de la science, à la vertu indéfectible du livre. Et le voilà qui bafoue la raison, qui se rit de la science, qui tourne en ridicule le livie. Il y a là une énigme, à laquelle je ne vois, pour ma part, qu'une seule explication. M. Jules Glaretie raconte quelque part que N ictor - i lui disait un jour : 6 Je ne lis que les livres qu'on ne lit pas. » De la fréquentation de ces livres ignorés, il avait retiré une sorte d'érudition particulii ciale, extraordinaire, bizarre ! Fallait-il perdrele Iruit de ces lectures :' Le poète ne l'a pas p >nsé, et j'imagine que, s'il a écrit l'A ne, ça été surtout pour avoir occa-
sio:i de faire montre de son érudition à nulle autre pareille. Son but n'était point de renier le progrès, d'invectiver la science, mais tout simplement d épater le lecteur. Tel ce héros de Corneille, qui croyait éblouir les dames en étalant devant elles « force mots qu'elles n'entendaient pas », et en leur tenant ce discours :
Si vous avez besoin de lois et de rubriques, Je sais le Code entier avec les Authentiques, Le Digeste nouveau, le vieux, l'Infortiat, Ce qu'en a dit Jason, Balde, Accurse, Alciat1!
Jason, Balde, Accurse, Alciat ! Ce brave Corneille croit avoir fait merveille avec ces quatre noms et qu'après cela il faut tirer l'échelle ! Avec Victor Hugo ce n'est pas quatre noms que nous avons, ce n'est pas quarante, ce n'est pas cent, ce n'est pas deux cents, c'est quatre cents, et les plus barbares, et les plus biscornus :
Plus ils blessent l'oreille et plus ils semblent rares.
Vous diriez que le poète joue au nom placé. Il va toujours, citant Goar, Cordus, Carpocras, Anthyme, SophroOj Torniel, Plancarpin, Zonare, Hodierna, Sabroboseo, Hervédius, Sosiclès, Chiffletius, Œnesidème, Alegambe. Gennade, Thégan, Sigonius, Sostrate, Glycas, Théophane, Ancelin, Cicchi, Paz, Cog-er, MaugTas, Lycosthène. Akibas, Ibas, Chalcondyle, Ammirato, Bohier, Molaribus, Sosibe, Lèvera, Bactomez, Bâtiras, Théétète, Cramaud, Paschasin, Pellagrue, Granallachs, Psellus, Blastus,
Abundius qui fut diacre d'Anicetus.. .
Le lecteur demande g race ; il s'écrie :
J'étouffe! oh! respirer! respirer! rcspirerl i. Le Menteur, acte I, scène vi.
Vaine demande! supplique inutile! Rien ne peut arrêter le torrent, rien ne peut détourner l'avalanche.
Oh ! cliquetis de noms, tohu-bohu, rumeurs, Champ de foire, Babel ! chaos! auquel entendre?
Au cours de son poème, Victor Hugo a fait une gorge chaude de ses confrères de l'Académie :
0 le bon vieux palais cardé par deux lions ! La science met là tous ses tabellions.
Et l'on se complimente et l'on se félicite: Et moi l'âne, qui suis parmi vous en visite, Je n'aurais jamais cru que l'homme triomphât A ce point de son vide, et, si nul, fût si fat 1 Avec Diafoirus Bridoison fraternise; Le dindon introduit Voie et la divinise l.
Je crois bien que ses confrères ne lui en auront pas beaucoup voulu. Ne s'était-il pas chargé lui-même de les désarmer — en les faisant rire, — puisqu'il avait semé, à chaque page de son livre, des vers comme ceux-ci :
Le çrand ciel étoile, c'est le crachat de Dieu... . Dans l'océan Propres il n'est point de cap Non!....
Toujours ['idée aura pour nombril le défaut
Nier est votre roue et croire est votre essieu. ... Helas! X YZ en sait moins qu'.-l H C... Horreur! et l'on va voir le point, bille fatale, Tomber enfin sur 17. ce bilboquet tantale!.... Le singe reparait sous l'homme palimpseste... Peux-tu guérir l'abcès du volcan poitrinaire?.... La mamelle de l'ombre est là: peux-tu la traire? — Et la grenouille idée enfle le livre bœuf...
Le couronnement de Voltaire (3o mars 1778) a\;iit coïncidé avec l'apparition de la plus médiocre d» pièces, la tragédie d'Irène. De mémo, au lendemain de