‹ Victor Hugo après 1852Chapitre 164 sur 187 · L'An', p · texte numérisé non relu

L'An', p

la publication derAne,\e plus médiocre de ses ouvrages, Victor Hugo reçut à son tour les honneurs de l'apothéose. Le dimanche 27 février 1881, Paris fêta l'entrée du poète dans ses quatre-vingts ans.

Dès le matin, une foule animée se pressait autour de la maison de l'avenue d'Evlau, décorée par les soins de la ville de Paris. Devant la porte, sur un piédestal aux couleurs bleues et roses frangées d'or, un grand laurier d'or dont la pointe touche au premier étage. A droite et à gauche de la marquise, deux estrades couvertes de plantes et de fleurs, que venait d'envoyer M. Alphand, le ci-devant organisateur dés fêtes impériales. Comme il avait jeté les lilaset les roses devant Xapoléou III, il les prodigue avec le même zèle à l'auteur des Châtiments. A onze heures, arrive une députationde petits eafants avec une bannière blanche et rose portée par une fillette en blanc qui récite des vers de M. Catulle Mendès. Un peu avant midi le conseil municipal, ayant à sa tète MM.Thorel, Sigismond Lacroix et Murât, vint se placer sous la fenêtre de Victor Hugo, qui répéta une fois de plus son éternel hosanna en l'honneur de la Ville Sacrée :

Je salue Paris, dit-il, je salue la ville immense.

Je la salue, non en mon nom, car je ne suis rien; mais au nom de tout ce qui vit, raisonne, pense, aime et espère ici-bas.

Les villes sont des lieux bénis; elles sont les ateliers du travail divin. Le travail divin, c'est le travail /tu/nain. Il reste humain, tant qu'il est individuel; dès qu'il est collectif, dès que son but est plus grand que son travailleur, il devient divin : le travail des champs est lui main, le travail des villes est divin.

De temps en temps, l'histoire met un signe sur une cité. Ce signe est unique. L'histoire, en quatre mille ans, marque ainsi trois cités qui résument tout l'effort de la civilisation. Ce qu'Athènes a été pour l'antiquité grecque, ce que Rome a été pour l'antiquité romaine, Paris l'est aujourd'hui pour l'Eu-

rope. pour l'Amérique, pour l'univers civîlis -t la ville,

et c'est le monde. Qui adresse la parole à Paris, adresse la parole au monde entier. Urbi et orbi.

Donc, moi, Y humble passant, qui n'ai que ma part de votre droit à tous, au nom des villes, de toutes les villes, des villes d'Europe et d'Amérique, et du monde civilisé, depuis Athènes jusqu'à Moscou, en ton nom, Rome, en ton nom, Berlin, je glorifie avec amour et je salue la ville sacrée, Paris l.

Depuis trente ans, avec une constance admirable, Victor Huq'o ne se lassait point de passer ainsi la rhubarbe à Paris. Il était bien juste que Paris, à son tour, lui passât le séné.

Le discours achevé, le conseil municipal s'éloigne. Le défilé commence. Les corporations, les chambres syndicales, les sociétés et les orphéons se succèdent, bannières au vent, au bruit des fanfares jouant leurs pis redoublés , aux cris de Vive Victor Hugo! Vive la République ! La Société des gens de lettres ouvrait la marche. Derrière elle, les élèves des lycées de Paris et de \ ersailles rangés en compagnies. Venaient ensuite en bonne place « les loges maçonniques, qui ont presque toutes envoyé des délégués. Les francs-maçons, revêtus de leurs insignes, sont rangés par quatre et défilent dans le plus grand calme - ». Comme les franc-maçons, d'ailleurs, la plupart des députations n'ont aucun rapport, même le plus lointain, avec la littérature et la poasie. Après les sociétés de gymnastique, les tireurs de France et d' Al - -, les emp - du Commerce et de l'Industrie, défilent les tailleurs et les bottiers, les parquetenrs , les horlogers, les gantiers, les galochiers, les plombiers zingueurs, les tonneliers, les charpentiers, les scieurs de lon^, les serruriers, les tourneurs sur bois,

i Depuis l'exil, t. IV. p. 9.

Page 1