Les Quatre cents de l'Esprit, t. J, p. 3o
au service des œuvres populaires, cet évèque, aveugle comme M Se Myriel, et. comme lui, doux et charitable :
Muse, un nomnié Ségur, évèque. m'est hostile; Cet homme violet me damne en mauvais style; Sa prose réjouit les hibous dans leurs trous. . .
Au séminaire,
Un jour que ce petit bonhomme plein d'ennui
Bêlait un oremus au hasard devant lui.
Comme glousse l'oison, comme la vache meugle,
Il s'écria : — Mon Dieu! je voudrais èlreaveusle! —
.Ne trouvant pas qu'il fit assez nuit comme ça.
Le bon Dieu, le taisant idiot, l'exauça.
J'aime en ce noble abbé ce style paysan.
C'est poissard, c'est exquis. Bravo! Cela vous plonge
Dans une vague extase où l'on sent le mensonge.
Et l'on ne sait pas trop.
Dans cette vision où le démon chuchote,
Si Ion voit un érèqup ayant au dos la hotte
Ou bien un chiffonnier ayant la mitre au front l.
La haine de l'Eglise est, du reste, la note dominante du Livre satirique. On y lit ces vers adressés aux/Vrtres, aux Bon ces, comme il se plaît à les appeler :
Le genre humain, couvert de rongeurs ténébreux, Sent s'élargir sur lui vos hordes invisibles. . . Nul répit. Vous aimez les ténèbres utiles Et vous y rôdez, vils et vainqueurs, ô reptiles!... Quelles que soient votre ombre et votre petitesse, Je devine, malgré vos soins pour vous cacher, Que vous êtes biir nous et je vous sens marcher Comme on sent remuer les mineurs dans la mine, Et je ne puis dormir, tant je hais la vkhmine. Vous êtes ce qui liait, ce qui mord, ce qui ment. Vous êtes l'implacable et noir fourmillement, Vous êtes ce prodige affreux, l'insaisissable. Qu'on >ii|)|i> >s<- vivants tous les vifs grains de >able, Ce sera vous. Rien, tout. Zéro, îles millions. L'horreur. Moins .pic des vers et plus que des lions. L'insecte formidable. O monstrueux contraste... Vous «'tes l'innombrable, et dans l'ombre intime, Fétides, sur nus peaux, mêlant vos petits : Vous vuib multipliez; et je ne comprends Dans (piel but Dieu livra les empires, le monde, Les âmes, les enfants dres>anl leur tète blonde,
i. Les Quatre ven's de l'esprit, t. 1, p. ni.
Les temples, les foyers, les vierçes, les époux, L'homme, à l'épouvantable immeusité des poux '.
Ces vers où nos prêtres, nos évêques sont traités de vermine et de poux, Victor Hugo les a publiés au lendemain de l'exécution des décrets du 29 mars 1880. On chasse Dieu de l'école, on arrache le crucifix de la salle des malades, on expulse les religieux de leurs monastères. C'est le moment qu'il choisit pour se ranger du côté des proscripteurs et pour insulter les victimes.
Le Livre dramatique est rempli par une œuvre en partie double, les Deux trouvailles de Gallus. Comme le coq de la fable, le duc Gallus, cherchant un jour un grain de mil, trouve une perle dans un burg en ruines, au fond de la forêt. Moitié princesse, moitié paysanne, Xella demeure avec son père dans ce palais de chaume. Elle trait les vaches, elle porte aux moissonneurs leur dîner dans les champs, elle lave à la fontaine et fait la lessive, comme Nausicaa. Pour Gallus, coq grisonnant et légèrement déplumé, mais landgrave de Souabe, portant sur son cimier l'aigle à deux tètes, ce sera un jeu de séduire cette balle fille. Il aura, pour l'aider dans son entreprise, son chambellan, le baron Gunich, « baron à tout faire ». Les choses, cependant, ne vont pas toutes seules. Nella aime George, jeune étudiant que tout le monde croit et qui se croit lui-même fils d'un vieux maître de forges, alors qu'il est en réalité le neveu de Gallus et le fils du feu duc George Ier, dont Gallus a traîtreusement usurpé la couronne. A la dernière scène, tout s'arrange. Comme Nella n'est rien moins, de son coté, que la fille du baron d'IIolburg, un grand seigneur
1. Les Quatre vents de l'esirit, livre I. eh. xxvi. Les Bonzes, — Voir aussi : Ecrit sur la première paye d'un livre de Joseph de Maislre: — Le bout de t'oreille; — Sur un portrait de sainte; — Aux prêtres.
tombé, un héros déchu, le duc Gallus marie les deux amoureux et abdique en leur faveur. Ce dénouement d'opérette a eu l'heur d'exciter l'enthousiasme de Paul de Saint-Victor qui, après l'avoir rapporté, ajoute avec un sérieux admirable : « Ce sont là les coups du eénie : la comédie en parait toute transfigurée. Il n'y a pas de drame rempli d'actions et de passions pathétiques que n'illustrerait cette abdication magnanime ' . »
Après la comédie, le drame. — Une route sur le versant d'une colline boisée. Une chaumière et, à la fenêtre ouverte, une belle fille qui se peigne. Passe un coche de voyage et de sala, tout doré, blasonné d armoiries, surmonté d'une couronne princière. C'est le duc Gallus qui s'éloigne de ses anciens Etats et se rend à Paris, accompagné du fidèle Gunich. Il se penche à la portière et s'écrie : « Ah ! la charmante fille ! » Mais déjà le carrosse a disparu ; et voici que s'arrête devant le pauvre logis une charrette traînée par un âne, avec un paysan en blouse juché sur un tas de fumier. Le paysan, qui répond au nom de Harou, vient chercher la villageoise, qui répond au nom île Lison. pour la conduire à l'église, où ils doivent se marier sur le coup de midi. Il n'est encore que neuf heures. Quand midi sonnera, Lison galopera sur la route de Paris dans la voiture à quatre chevaux du duc Gallus. Cette fois, le vieux coq a trouvé, non pas une « perle » Margarita, — mais une « pâture » — Esca, — la pâture qui convient à ses vie
A Paris, Lison, devenue la marquise Zabeth, mène à gTandes guides la vie salante Abbés, vicomtes et marquis remplissent son boudoir, et le duc, loin de offusquer, est le premier à en rire. Rien n'est charmant, - veux, connue de voir sortir « d'une perle un dé-
i. Victor Hu/o, par Paul de Saint-Victor, p. 3'»6.
mon ». Il met son orgueil à dépraver cette belle créature, heureux de ne lui avoir jamais découvert le plus léger battement de cœur. Un soir, il est seul avec elle.Zabeth la retenu à souper. Quand les valets sont sortis, elle se redresse, et, terrible, indignée, vengeresse, elle maudit Gallus. Elle arrache les colliers roulés à son cou, les bracelets cerclés à son bras, elle les foule aux pieds, et le flot de sa colère monte toujours. Les vers succèdent aux vers, les tirades aux tirades. Les antithèses font rage. Tout d'un coup, elle tire de son corsage une bague italienne qui recèle le plus violent des poisons, elle l'approche de ses lèvres :
— Ciel! mais c'est un poison! la mort terrible et prompte.. .
— Boire la mort n'est rien, quand on a bu la honte. Adieu, je prends mon vol. triste oiseau des forêts.
Personne ne m'aima, je meurs...
GALLUS se jetant à ses pieds.
Je t'adorais !
Le poète avait autrefois réhabilité la courtisane par l'amour, il la réhabilite aujourd'hui.. . par le suicide! Aussi bien le suicide est Yultima ratio de ses drames et de ses romans. Quand ils ne périssent pas par le poignard ou sur l'échafaud,ses héros mettent fin eux-mêmes à leurs jours. La liste est longue de ceux qui, au dernier acte ou au dernier chapitre, brusquent ainsi le dénouement : Hernani, Dona Sol, Quasimodo.Ruy Blas,Guanhamara, Javert, Gilliatt, Gwvnplaine, Cimourdain , Zabeth. En voilà dix bien comptés, et sur la tombe de la marquise Zabeth. nous pouvons faire une croix.
Parlant, dans Profils et Grimaces, en 1 856, des œuvres inédites que Victor Hugo avait alors en portefeuille, M. Yaequerie faisait figurer dans son énumération, à côté des Contemplations et des Petites Epopées, le Théâtre en liberté. C'est du Théâtre en liberté que
sortaient les deux pièces publiées dans les Quatre Vents de l'Esprit. Elles appartiennent donc à la meilleure époque du poète. Elles sont conduites avec art; l'esprit y abonde, le vers y est merveilleusement venu, étincelant et railleur, vigoureux et souple. Seulement nous avons déjà vu ailleurs ces forêts de Souabe, ces landgraves pour rire, ce duc extravagant, ce chambellan de fantaisie. Ils s'appelaient alors Perdican et Blazius. et ils parlaient en prose. Mais cette prose était riante et claire, fraîche comme une source, vive et légère comme une aile d'abeille. C'était bien la langue qui seyait à ces rôles, la musique qui convenait à ces chansons, à ces songes d'une nuit de printemps ; il ne faut pas leur donner pour accompagnement un orchestre trop bruyant, des saxophones, des cuivres et des clairons d'airain. Il suffit d'une flûte et d'un violon. Alfred de Musset est le vrai maître de chapelle de ces princes de fantaisie, promenant leurs caprices à travers leurs forêts de Thuringe et leurs châteaux de Bohême. Et c'est pourquoi on relira encore Fantasio et On ne badine pas avec l'amour, quand depuis longtemps déjà seront oubliées les Deux trouvailles de Gallus. Comme son landgrave, Victor Hugo a trouvé deux perles. Musset a été plus heureux : il a trouvé a le grain de mil».
Dans le Livre lyrique, Victor Hugo reprend tous les thèmes des Contemplations. Si ce ne sont pas des « rognures », ce sont au moins des redites. En vidant son cotlre de Guernesey, le poète en a bien retiré quelques diamants et quelques se juins d'or; mais il a trouvé tout
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au fond, à côté des louis et des quadruples, du strass et du chrysocale, et il ne nous a fait grâce de rien, pas même du billon.
Un seul morceau remplit le Livre épique : la Révolution l. L'idée première de ce poème est d'une simplicité et d'une grandeur saisissantes. Une nuit, le Henri IV de bronze du Pont-Neuf entend une voix d'en haut qui lui crie : :c Va voir si ton fils est encore à sa place. »La statue descend de son socle, tourne par la place Dauphine, chemine à travers les ténèbres vers la Place Royale, et là l'homme d'airain dit à l'homme de marbre : (< Viens donc voir si ton fils est à sa place encore. » Les deux fantômes équestres montent vers la ville endormie à cette heure, passent devant la porte Saint-Martin et la porte Saint-Denis, et débouchent sur le carrefour où. le front couronné de lauriers, beau comme Apollon, éclairé déjà d'une va<gue lueur de crépuscule, Louis XIV triomphait, foulant aux pieds de son cheval quatre nations abattues. « Louis, quatorzième du nom, viens voir si ton petit-fils est à sa place encore. » Les troisspecties gag-nent le quai, longent les Tuileries et arrivent sur la place Louis XV. Louis XV n'y est plus. A l'endroit où se dressait sa statue, s'élèvent deux poteaux noirs portant un triangle livide. Lne tète passe dans l'ombre et il en pleut du sang-. L'aïeul de bronze interroge la tète coupée : « Quel est ton crime? — Je suis le petit-fils de votre petit-fils. — Et d'où viens-tu? — Du trône. — Et qui doue a construit cette machine horrible ? — 0 mes pères, c'est vous! »
Cette vision, cette chevauchée nocturne des trois statues royales pouvait être sublime. Victor Hugo l'a g-àtée
t. Ce penm-' fut écrit à Gaernssey. Il est daté sjr le manuscrit : Chr stm is /s'JT.
par des amplifications absolument déplorables. Au moment où les trois cavaliers d'outre-tombe, parvenus sur le quai, s'avancent vers la place Louis XV, le poète ouvre une parenthèse... sur Germain Pilon et les mascarons du Pont-Neuf. L'occasion lui parait bonne de nous apprendre que le sculpteur des Trois Grâces était un démocrate et un révolutionnaire, et que ses mascarons ne sont rien moins qu'une première ébauche, une maquette des Misérables. Cette parenthèse a trois cents vers. La parenthèse fermée, un des masques grimaçants du Pont- Neuf jette un cri. Un cri, c'est d'ordinaire un mot, tout au plus une phrase. Comme il faut que tout soit énorme dans les œuvres du Maître, le cri de la « face mystérieuse aux cvniques sourcils » remplit seize pages,, trois cent quarante vers. C'est ainsi que Victor Huç-o, par des hors-d'œuvre démesurés, par des imaginations bizarres et des grossissements étrang-es, a défig-uré u:i poème qui promettait d'être admirable, et qui, malgré des parties magnifiques, reste une œuvre manquée.
Comme le Livre satirique renfermait le dernier mot du poète sur l'homme qui fut le prêtre, le Livre épique contient son dernier mot sur l'homme qui fut le roi. Le poème que je viens d analyser, et qui sert de conclusion aux Quatre vents de l'Esprit, est destiné, dans la pensée de l'auteur, à vouer au mépris de l'histoire, à une flétrissure immortelle, la royauté, — cette royauté qui a fait la France pièce à pièce, province à province. Non seulement Louis XV, mais Louis XIV, Louis XIII et Henri IV sont peints sous les couleurs les plus odieuses.
Louis XIV serait entré tout botté, le fouet de elia>-><- à la main, dan? l'Assemblée législative de i85ij il aurait fait le Deux-Décembre, que Victor Hugo De le poursuivrait pas d'invectives plus sanglantes. S'il ne le compare
pas, comme Louis Bonaparte, à Cartouche et à Mandrin, il le déclare plus horrible cent fois que Timour et Gengiskhan [. Entre la (( veuve Scarron jetant sur lui son ombre vile 2 », et Bossuet, « sinistre 3, » applaudissant à ses crimes, Louis le Grand apparaît, dans ses vers, comme un tyran hideux, perpétuellement occupé à dresser des échat'auds et à faire tomber des têtes. Les rayons du roi soleil sont faits de tètes coupées 4; sur son écu, un bonnet de béguine se croise avec la calotte de fer de Torquemada. Son règne est une longue tuerie, une boucherie immense 5, un noir crépuscule où, dans les ténèbres, voltigent les hiboux et les éperviers :
Oui, ce fut comme un vol de sanglants éperviers. . . Tout le soir de ce retrne appartient aux hiboux ; Dans ce noir crépuscule ils sortent de leurs trous ; Les billots, les poteaux mêlent leurs vagues formes, Et l'on voit se dresser, monstrueuses, énormes, Une roue au couchant, une roue au levant...
Et voilà le Siècle de Louis XIV de Victor Hugo!
Louis XIII n'est plus, comme dans Marion Delorme, un prince faible et morose, qui, le front collé aux vitres do son palais, regarde longuement tombe?1 la pluie6. La pluie qui tombe maintenant autour de lui est une pluie de sang. C'est le san? qui l'éclaboussé « des talons au panache». Ses mains en sont trempées ; son front en dé-
i. Gengiskhan et Timour passés de cent coudées.
i. Conquérant coudoyé par les supplices! nom
Où la veuve Scarrou j île ,<ou ombre vile.