‹ Victor Hugo après 1852Chapitre 170 sur 187 · D0>' SANCHE · texte numérisé non relu

D0>' SANCHE

Mais j'ai pris le baiser.

Tout à coup ils entendent une voix, des cris qui sortent de dessous terre. C'est un mort qui parle, c'est un vivant renfermé dans un sépulcre. Pour soulever la pierre de Vin-pace, ils arrachent la croix de fer d'une tombe, et, s'en servant comme d'un levier, parviennent à desceller la dalle et à rouvrir le caveau. Un moine sort lentement de la fosse, fixe tour à tour son regard sur don Sanche et sur dona Rose, et leur dit :

Vous me sauvez. Je jure, enfants, de vous le rendre.

(Juelques années se passent. Les deux enfants vont se marier. L'évêque d'Urgel se prépare à bénir leur union. Avant de se rendre à l'autel, il leur faut seulement paraître devant le roi pour lui prêter foi et hommage. En les attendant, le mi. qui a un caprice pour dona Rose et qui veut se débarrasser de dm Sanche, se demande lequel vaut mieux, de lui faire donner un bon coup de dag-ue ou de le faire enfermer dans un cloître.

Comme il est bon prince, il se décide pour ce dernier parti. Il se trouve qu'il a compté sans son hôte et son confident, le marquis de Fuentel, un affreux sacripant, qui, reconnaissant soudain dans don Sanche le fils de son fils, se jure à lui-même d'ajouter un nouveau chapitre à l'Art d'être grand-père. Le roi lui a donné la clef de son parc secret, avec ordre d'v conduire dona Rose. Il l'y conduit en effet et il y amène également don Sanche. Reste maintenant à leur trouver ailleurs un asile sûr. Le marquis sort pour le chercher. A peine est- il parti, que la porte se rouvre et donne passade au moine deLaterran, à Torquemada, qui a une seconde clef du parc secret. Il a vite fait de reconnaître les deux enfants auxquels il doit la vie, et il leur offre sa protection toute-puissante. Malheureusement don Sanche, qui parle trop, comme tous les personnages du poète, choisit ce moment pour rappeler ce qui s'est passé jadis dans le cimetière du couvent :

Je m'en souviens, j'y suis encore, il faisait beau, On était en avril, moi je cueillais des roses. Elle courait après les papillons, les choses Que nous disions tout bas se mêlaient au soleil, Le soir vint, tout à coup j'entends un cri. . .

Il n'a g-arde d'oublier aucun détail ; il raconte comment, pour soulever la dalle, ils avaient besoin d'un levier, et qu'alors, unissant leurs efforts, Rose et lui, ils ont arraché une croix... — Une croix arrachée ! Sacrilège majeur ! C'est égal. Torquemada les sauvera tout de même; seulement, il les sauvera... autrement. Et donc, au bout de peu d'instants, ce qu'on voit monter et arriver par l'escalier de la terrasse, ce n'est pas le marquis de Fuentel et son riche habit d'Alcantara. c'est la cagoule du porteur de la bannière Noire, — la ban-

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nière du Saint-Office, derrière laquelle don Sanche et dona Rose n'ont plus qu'à se ranger dévotement pour aller au bûcher.

Torquemada est le personnage sympathique de la pièce. Il brûle les gens, mais c'est de sa part humanité pure. Son apparente cruauté cache une bonté infinie, un immense amour :

Ah] sans moi, vous étiez perdus, mes bien-aimés 1

La piscine de feu vous epure enflammés. Ah ! vous me maudissez pour un instant qui passe, Enfants! mais tout à l'heure, oui, vous me rendrez srràce... Draçons, tombez en cendre; envolez-vous, colombes ! Vous que l'enfer tenait, liberté! liberté !

Le poète a visiblement un faible pour son héros ; on sent qu'il aime en lui le précurseur de ces hommes admirables qui, eux aussi, ont versé le sang par humanité et qui s'appellent Robespierre et Saint-Just.

Ce n'est pas pourtant qu'il n'y ait un monstre dans le drame de Victor Hugo; il y en a même deux. Le roi d'abord. Le roi. c'est Ferdinand V, roi deCastille, d'Ara" gon. de Grenade et de Sicile; Ferdinand, qui a élevé l'Espagne au plus haut point de puissance, qui a chassé les Maures, conquis le royaume de Napies et donné à Christophe Colomb les trois vaisseaux partis de Palos, le 3 août iAq2^ pour aller à la découverte du Nouveau- Monde. De tout cela, Victor Hugo n'a nul souci. Ferdinand s'appelle dans l'histoire Ferdinand le Catholique, i l'est assez pour que le poète fas^e de lui un bandit.

II est libertin, Fourbe, oblique, Menteur, cruel, obscène, athée — et catholique.

Il proclame du reste lui-même, bien haut et devant tous, qu'il est - hideux )) . Il se vante de se tuer ivre à travers le mal », et « d'avoir pour but d'être animal .

Jamais gredin n'étala plus effrontément ses vices et ses crimes :

Je me plais à compter dans mon cœur, de race ivre,

Les sombres battements de la haine et j'en veux

Sentir l'âpre frisson jusque dans mes cheveux !

Haïr est bon. Tenir son ennemi qu'on broie

Et qu'on foule aux pieds, ah ! j'en écume de joie.

Je suis l'abîme, heureux d'engloutir l'alcyon!

Je sens un tremblement d'extermination...

Le meurtre est mon ami; lesCaïns sont mes frères.

Après le roi, le Pape. Torquemada se rend à Rome pour demander au Souverain Pontife d'être autorisé à rallumer les bûchers éteints. En route, en haut d'une montagne, au-dessus d'une forêt, où Ton entend un bruit de trompes et de cors et des aboiements confus, il rencontre un ermite, François de Paule, et lui expose ses projets. Pendant que l'ermite essaie de l'en détourner, arrive un chasseur qui a écouté, sans être vu, leur conversation, et qui, s'avançant vers lui, dit :

Torquemada, je te connais. Va-t-en.

Retourne en ton pays ; j'ai reçu ta demande; Je te l'accorde. Va, fils. Ton idée est grande. J'en ris. Rentre en Espagne et fais ce que tu veux... Je donne tous les biens des juifs à mes neveux... Fils, vous vous demandiez pourquoi l'homme est sur terre. Moi, je vais en deux mots le dire. A quoi bon taire La vérité? Jouir, c'est vivre. Amis, je voi Hors de ce monde rien, et dans ce monde moi. • •••■••..••.•■.• •••*.,

Avant tout, être heureux. Je prends à mon service Ce qu'on appelle crime et ce qu'on nomme vice. L'inceste, préjugé, le crime, expédient.

J'bonore le scrupule en le congédiant.

Est-ce que vous croyez que si ma fille est belle Je me gênerai, moi, pour être amoureux d'elle? Ah ça! mais je serais un imbécile...

Ayons donc de l'esprit. Profitons du temps. Rien . Etant le résultat de la mort, vivons bien! La salle de bal croule et devient cataeombe. L'âme du sage arrive en dansant dans la tombe. Servez-moi mon festin. S'il exige aujourd'hui L'n assaisonnement de poison pour autrui,

Soit. Qu'importe la mort des autres! J'ai la vie! Je suis une faim, vaste, ardente, inassouvie. Mort, je veux t'oublier; Dieu, je veux t'i^norer. Oui, le monde est pour moi le fruit à dévorer. Vivant, je suis en hâte heureux ; mort, je m'échappe !

François de paule, à Torquemada.

Qu'est-ce que ce bandit ?

Mon père, c'est le Pape.

Ce Pape, c'est Alexandre VI, Rodriguez Borgia. Membre de l'Inquisition dès 1^82, Torquemada fut établi inquisiteur général du royaume de Gastille par un bref de Sixte IV, du 2 août i483. Un autre bref du même Pape, du 7 octobre de la même année, le nomma inquisiteur général d'Aragon. Alexandre VI ne fut élu que le 11 août 1492, en remplacement d'Innocent VIII, successeur de Sixte IV. Il n'avait donc rien à faire dans le drame de Victor Hugo. Oui, mais à celui-ci il fallait un Pape, et besoin était que ce Pape fût un monstre. Voilà pourquoi, à la place de Sixte IV, le poète a mis Alexandre VI.

Torquemada ressemblait aux autres drames de Victor Hugo. S'il en avait les défauts, il en avait aussi les qualits . Mais depuis longtemps déjà le drame romantique avait cessé d'être à la mode. Public et lecteurs voulaient autre chose. Le succès fut médiocre. Cet échec n'était pas cependant pour diminuer la gloire de l'auteur d'/Jernani et de/a Légende des Siècles. Malheureusement, ni le génie ni la gloire ne protègent contre les rigueurs de la mort le poète en son Louvre. Le lourd coche de la

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(( Dame maigre l » passe sans repos ni trêve sur le pavé des avenues triomphales, comme sur celui des rues obscures où g-îtent les pauvres g-ens :

Il emporte beauté, gloire, Joie, amour, plaisirs bruyants ; La voi.ure est toute noire, Les chevaux sont effrayants*.

Il s'arrêta une première fois devant le n° 5o de Y avenue Victor-Hugo 6. le 11 mai 1 883 . Ici, comme dans les autres circonstances où force m'a été de toucher à la vie privée du poète 4, je céderai la parole à ceux qui fréquentaient chez lui. Voici ce qu'on lisait, à cette date du 1 1 mai i883, dans le journal le Temps, dont le chroniqueur était M. Jules Claretie :

Mme Juliette Drouet, l'amie fidèle de Victor Hugo, est

i. Chateaubriand, Mémoires d'outre -tombs, t. II, p. 34-

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