Les Chants du crépuscule, xxxix. Date lilia
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tous les siècles, de faire halte au milieu de chaque barbarie, de peindre toutes les époques, tous les empires, tous les peuples, de donner « des empreintes successives du profil humain, de date en date, depuis Eve, mère des hommes, jusqu'à la Révolution, mère des peuples ; empreintes prises presque toujours sur le vif de l'histoire ; empreintes moulées sur le masque des siècles * ».
Certes, le cadre était immense. Si vaste qu'il soit, on ne saurait pourtant y faire entrer la plupart des pièces qui composent le volume paru en i883. Telles de ces pièces seraient à leur place dans les Contemplations, d'autres dans les Châtiments, d'autres dans l'Année terrible, d'autres encore dans les Quatre vents de l'Esprit. Elles n'ont que faire dans ta Légende des siècles. Ainsi en est-il, par exemple, de celles qui sont intitulées \Inferi, Ténèbres, les Paysans au bord delà mer, l'Océan, F Amour. En Grèce. J'en pourrais citer vingt autres. C'est tout au plus si quatre ou cinq poèmes, dans ce nouveau volume, répondent à son titre. En réalité, ce titre : la Légende des Siècles n'est là que comme une pavillon qui couvre une marchandise étrangère.
Le vrai titre eût été les Papes et les Rois. Depuis trente ans, Victor Hugo n'avait cessé de se répandre contre eux en déclamations furieuses, en injures atroces. Ces déclamations, ces injures, il les reprend, cette fois, une à une; il les redouble, les renforce encore et les lie en faisceau : pareil au moissonneur qui, voyant la nuit venir, ramasse les derniers épis et lie enfin ses gerbes. Seulement, de ces gerbes-là, on ne peut pas dire ce que le poète a dit de celles de Booz :
i. Préface de la ire série de lu Légende des Siècles, septembre 18J9. — Voir plus haut, chapitre VI.
Ses çerbes n'étaient point avares ni haineuses *.
Les Quatre Jours d'Elciis. Un voleur à un roi, Aux rois, les Mangeurs, autant de pièces contre les rois,
Ce tas de scélérats et de coupe-jarrets.
Les rois sont « hideux ». Les papes sont pires.
Le morceau le plus considérable du recueil est la Vision de Dante. Après avoir dormi cinq cents ans. Dante se réveille pour finir son poème. Ce qu'il a vu alors et entendu, le voici :
Tenant les morceaux d'un ç-laivedans ses mains, portant sur son front, en lettres de diamant, ce mot : JUS- TICE, un Ange apparaît, sévère et rayonnant, et crie,
Trépassés ! Trépas - Levez-vous, accourez, venez, comparaissez !
Les clairons du ciel sonnent aux quatre vents. Muets et noirs, mutilés, sanglants, des spectres sortent des •s et des sillons. Plus nombreux que les épis des plaines, ils ùtent la terre de leur bouche et ils crient : — Seigneur! nous sommes les martyrs, nous sommes les victimes! nous venons de l'exil, nous venons des pontons , nou> venons des tombeaux ! Seigneur , ô Dieu bon. Dieu juste, punisse/ |
— Quels sont vos meurtriers et vos bourreaux ? dit l'A \. Et d'une seule voix ils dirent : — Les soldats.
Et voici que monte de l'abîme un autre groupe, une légion d'hommes bardés de fer, cavaliers, fantassins, agitant leurs armes, traînant leurs canons. Et les victi-
i. Booz endormi. — re série de la Légende des S
mes. les martyrs, écartant leurs linceuls, crient: — Malheur aux assassins! — Répondez, dit l'Ange aux soldats. Et les soldats répondent: — Ce n'est pas nous, ce sont nos capitaines.
Du fond de la nuit accourt à ce moment un nuage plein de fantômes d'or, qui s'ouvre devant l'Ange et laisse voir.l'épée au flanc, laplumeau front, triomphants et farouches, les commandants sur leurs chevaux de guerre. L'Ange leur crie: — C'est vous, les capitaines? Vous avez égorgé les femmes, les enfants, les vieillards; vous avez lâché sur eux vos soldats comme des loups sur des agneaux. Vous êtes devant Dieu, qu'avez- vous à répondre ? — Et le front bas, criant, pleurant, ces victorieux dirent : — Ce n'est pas nous !
Ce n'est pas nous, Seigneur ! Seigneur, ce sont les juges.
Dante voit alors, assis sur des gradins, comme dans un cirque ou dans un tribunal, un tas d'hommes vêtus d'hermine et de simarres. Des échafauds se dressaient à leur droite et à leur gauche. Des mares de sang- s'étalaient à leurs pieds. L'Ange leur dit : — Vous êtes les juges de la terre. Vous avez absous les coupables et condamné les innocents. Vous avez livré les justes aux geôliers et aux bourreaux. — Se jetant à bas de leurs sièges, tremblants comme la feuille au vent, ces misérables dirent: — Ce n'est pas nous.
— Mais qui donc est coupable, alors?
— Ce sont les princes.
L'Ange dit : — Amenez les princes. Et ils vinrent à leur tour, habillés de pourpre et d'or, lesceptre en main, la couronne en tête, superbes — mais hideux, plus horribles à voir que les mendiants pourris d'ulcères. — Ah ! c'est
vous,lesprinces? dit l'Ange. Vous voilà donc enfin! D'où sortez-vous ? Vous sortez des forfaits, des fureurs, du délire des faux serments, du droit trahi, du sang versé. 0 Rois, vous sortez des charniers et des auçes. La voix du genre humain s'élève contre vous. Elle vous accuse de crimes sans nombre. Ces crimes, vous les avez commis. — Quand l'Ange eut parlé, frémissants, livides, les rois crièrent :
— Ce n'est pas nous !
— Et qui donc?
— C'est le Pape. . .
Cet homme interrompait la messe à l'offertoire, Ce prêtre rejetait la g-or^ée au ciboire, Seigneur, pour taire siirne au bourreau de frapper Et lui montrer du doiurt les tètes à couper.
einture servait de corde à nos potences. I! liait de ses mains l'agneau sous nos sentences, El quand on nous criait : Grâce! il nous criait : Feu !. . . Seigneur, nous n'avons fait que suivre ses leçons.
•î^ur, nous n'avons fait que suivre son exemple. Xos forfaits sous ses pieds sont nés dans votre temple ; Il nous a mis l'enfer dans l'âme au lieu du ciel, Lui seul porte le poids du crime universel '.
Un long frémissement traversa l'espace ; les ténèbres s'émurent.
Et l'archange cria :
— Faites venir cet homme !
Alors les sept clairons dirent : — Pape de Rome! Mastaî! Mastaï '. nous t'appelons sept fois.
Veto de lin, sur son front la tiare, Pie IX parut; et aussitôt, du fond du ciel et du fond de l'abîme, en haut, en bas, de toutes parts, tous, — car tous étaient restés, — tyrans, victimes, mères, enfants, vieillards, les juges, les capitaines, les princes, gens du peuple et gens de guerre, martyrs et bourreaux, tous élevèrent la main et crièrent : stlui!
Et pendant qu'ils criaient, sa robe devint ro
L'homme balbutie: — Je n'ai que vous, mon Dieu! — Dieu parle. Comme l'éclair siMonne la nue, sa voix traverse l'espace. Ecrasé sous le poids de ses crimes, maudit par les peuples, condamné par Dieu, sans cri, sans prière et sans souffle, Pie IX tombe au gouffre éternel. Et Dieu dit au poète (c'est le mot de la fin) : Mou Dante, prends ce Pape,
Mets-le dans ton enfer, je le mets dans le mien.
C'est à Jersey, en i853, que Victor Hugo a écrit la Vision de Dante. Lorsqu'il l'a mise au jour, trente ans plus tard, Pie IX était depuis cinq ans dans la tombe. Au lendemain de cette publication, le poète, à son tour, allait paraître devant Dieu.
Le jeudi 23 avril i885, Victor Hugo avait assisté, à l'Académie, à la réception de M. de Lesseps, auquel il servait de parrain. Le jeudi i4 mai, jour de l'Ascension, le « Grand Français » dînait chez le « Maître ». Les autres convives étaient M. et Mme Lockrov, MM. Paul Meurice et Auguste Vacquerie, Georges et Jeanne Hugo et les enfants de M. de Lesseps. Le dîner fut très gai, et le poète se mêla souvent à la conversation. A onze heures du soir, il monta dans sa chambre bien portant; mais, au milieu de la nuit, il se trouva subitement indisposé ; il respirait difficilement et avait une douleur au cœur.
Le lundi 18 mai, les journaux publièrent ce premier bulletin :
Victor Hugo, qui souffrait d'une lésion au cœur, a été atteint d'une congestion pulmonaire.
Germain Ske, Dr Emile Allix.
Le mardi, il y eut une consultation des docteurs Vulpian. Germain Sée et Emile Allix. Ils rédigèrent le bulletin suivant :
L'état ne s'est pas modifié d'une manière notable. De temps à autre, accès intenses d'oppression.
Dès les premiers jours, l'illustre malade ne s'était pas fait d'illusion sur la gravité de son état. Le lundi, il disait à M. Paul Meurice :
— Cher ami, comme on a de la peine à mourir!
— Mais vous ne mourrez pas !
— Si. c'est la mort. Et il ajouta en espagnol: — Et elle sera la très bien venue.
Le mardi soir, il dit aux médecins :
« C'est bien long-, la mort; c'est trop long*. » Les bulletins se succédèrent chaque jour, signalant tantôt des syncopes alarmantes, tantôt un calme relatif et quelque tendance à l'amélioration. L'émotion était générale et profonde. Chacun sentait, même ceux qui avaient le plus déploré les erreurs de l'homme politique, que ce qui allait disparaître ce n'était pas seulement un grand poète, un des plus grands qui eussent jamais existé, c'était le dernier des hommes de génie qui avaient illustré notre siècle, c'était le seul astre qui éclairât encore d'une lueur affaiblie nos jours décolores.
Le soir, sur les boulevards, on s'arrachait les journaux pour y chercher les bulletins et les nouvelles. Au petit hôtel de l'avenue Victor-Hago, Parisiens, provinciaux et étrangers s'inscrivaient ou déposaient leur carte. Sur les trottoirs autour de la maison, toute une fuule attendait i. Dans la journée du jeudi 21, Mb1* Guibert adressa à MmeLockrov la lettre suivante: