‹ Victor Hugo après 1852Chapitre 175 sur 187 · M. Allaiu-Tar · texte numérisé non relu

M. Allaiu-Tar

Sous la grande arche faisant face à l'avenue des Champs-Elysées se dressait le catafalque. Il était surélevé de douze marches et touchait presque à la voûte. À la hase un grand médaillon de la République. Au-dessus les lettres initiales Y. H. que surmontait une sorte de distique lumineux aux rayons phosphorescents.

Devant le catafalque, le sarcophag-e destiné à recevoir le corps exhaussé sur un piédestal et recouvert de velours noir semé de larmes d'arg-ent. Sur les marches, un entassement de couronnes.

De chaque côté de l'arc de Triomphe s'élançaient deux oriflammes noires aux étoiles d'arg-ent. Tout autour, sur le rond-point, deux cents lampadaires et torchères.

Le g-az, allumé en plein jour, jetait sous les voiles de crêpe une lueur funèbre.

Un bataillon scolaire formait la çrarde d'honneur. Quatre huissiers du Sénat, en grande tenue de cérémonie, se tenaient aux coins du sarcophage. Deux rangs

de cuirassiers en armes «-ardaient l'entrée.

La mise en bière du corps de Victor Hug^o eut lieu le samedi à dix heures et demie du soir. Le transport au catafalque de l'Arc de Triomphe se fit le dimanche 3i mai à la première heure, cinq heures et demie du matin. — précisément l'heure où la veille avait été abattue la croix du Panthéon.

Pendant toute la journée, une foule énorme défila devant le cercueil,, poussant de temps à autre ce cri qui devait souvent retentir le lendemain sur le passade du mort : M've Victor Hugo! A un moment, la cohue fut telle qu'il s'ensuivit un grand tumulte et que plusieurs personnes faillirent être écrasées. Parmi ceux qui assistaient à ce spectacle, quelques-uns se souvenaient de ce

qu'ils avaient vu, à quelques pas de là. seize ans auparavant. Dans une pet. te maison de Passy, un homme était étendu sur son lit de mort, attendant, lui aussi, l'heure où il serait transporté au lieu de sa sépulture. Point de lampadaires et de torchères, point de lanternes de g-az voilées de crêpes noirs, mais seulement quelques cierges éclairant de leur pâle lumière la chambre mortuaire. Point de foule, mais quelques amis. Point de bruit et de clameurs, mais un religieux silence interrompu par le murmure de la prière. Point de vivats, mais des larmes. Point de « disque lumineux aux rayons phosphorescents », mais au chevet du lit un crucifix rayonnant dans l'ombre, et sur la poitrine du mort, entre ses doigts glacés, une petite croix de bois noir. Ce mort, c'était Lamartine *.

Dans la soirée du dimanche, la foule était revenue plus considérable encore que dans le jour. A partir de neuf heures, les Champs-Elysées et toutes les avenues rayonnant autour de la place de l'Etoile charriaient de véritables fleuves humains. De minuit à deux heures, la fête battit son plein. C'était une fête, en effet, que cette veillée peu funèbre, dont le Figaro disait le lendemain matin :

La soirée d'hier n'a été qu'une suite de scandales autour de

i. « Depuis quelques armées, dit M. Henry de Pêne, cette croix ne le quittait plus. 11 l'avait toujours dans sa poclie, et c'était elle qui lui donnait le cour gravir jusqu'au bout son calvaire. »

Paris-Journal du r>4 mai i885. — Lamartine est mort a I

V). lia ete enterre, le \ mars, à Saint-l'oint . Aucun irs ne fut prononce. Seule, la cloche sainte mêla à la voix du prêtre >a voix triste, et joyeuse pourtant : Si cjue'.ijue main pWu-e en mon donneur te sonne, De» sanglots de l'airain, oh ! n:atiii>ie [ ordonne \

- m udier des p!< urs à l'horizon !

Ma* {rends la y ou de (eu? et sonne *ur ma tombe Avec le Lrutl jojeu* d'une < haine qui tuinle Au seuil libre d'une pris

l'Arc-de-Triomphe. Les hommes, les femmes se bousculaient en riant et en chantant. Des camelots circulaient au milieu de la foule, en offrant toutes sortes de menus objets, sans aucun rapport avec la triste cérémonie qui se prépare. On vendait à boire un peu partout et les ivrognes commençaient à se faire nombreux. — Triste veillée des obsèques d'un grand poète. La journée d'aujourd'hui s'annonce mal K

Le lundi ier juin, à onze heures, les canons du Mont- Valérien, par une 'salve de vingt et un coups, annoncèrent le commencement de la cérémonie. Elle s'ouvrit par des discours. Une petite tribune j tendue de noir passementé d'argent avait été dressée auprès du catafalque. Le premier orateur fut M. Le Rover, président du Sénat. Après lui vinrent M, Floquet, président de la Chambre des députés, M. Goblct, ministre de l'Instruction publique, M. Michelin, président du conseil municipal de Paris, M. Lefèvre, vice-président du conseil général de la Seine, M. Emile Augier. Ce dernier porta la parole au nom de l'Académie française. C'était à M. Maxime du Camp, directeur au moment

i. Figaro du i" juin i8S5. — Le scandale fut tel qu'on trouve dans le journal même du Maître, dans le Rappel, les aveux suivants : « A la beauté de ce tableau, l'immense bruit que taisait autour le peuple ajoutait la vie. De près il y a de tout dans ce bruit; aux paroles d'admiration, de bénédiction et de recueillement se mêlent des cris, des appels vulgaires, — marchands d'oranges, vendeurs et dcclamateurs de prétendues pièces de poés'e, camelots colportant des médailles commémoratives, des photographies, des épingles, loueurs de chaises et d'échelles, chansons et chœurs improvisés et incohérents ; les entretiens sérieux ou touchants sur les œuvres et les actes du poète sont troubles çà et là par des disputes, des quolibets, des huées ; de minuit à deux heures, ce tumulte confus bat son plein ; et, quand on est dans la foule même, toute cette clameur de la foule, pour ceux qui sont attendris et graves, détonne parfois choquante et grossière. »

de la mort de Victor Hugo, qu'il appartenait de représenter l'Académie; mais il avait écrit, avec non moins de courage que de talent, l'histoire de la Commune : les hommes de la Commune avaient signifié qu'ils ne le laisseraient pas parler, et l'Académie française se l'était tenu pour dit.

Les gens de la Commune, après tout, avaient raison. Ce mort leur appartenait plus qu'à l'Académie, et c'était à bon droit qu'ils avaient, le 26 mai, lancé la convocation suivante :

Tous les condamnés et tous les proscrits de la Commune, défendus par Victor Huç-o ;

Les militants de 1871 ;

La Société des combattants de la Commune ;

Et toutes les sociétés de proscrits existant à Paris ;

Tous les amis du drapeau rouge que Victor Hugo eorilè arbora pendant dix-huit ans aux funérailles des proscrits de Décembre,

Sont convoqués à une grande réunion, le jeudi soir 28 courant, au café Hollandais, Palais-Royal, à neuf heures précises.

Ordre du jour :

De la place à occuper dans le cortège de dimanche '.

Les militants de 18 ji , les amis du drapeau rouge furent admis, en effet, à figurer dans le cortège officiel -, et c'était j ustice. Ceux que Ion pouvait s'étonner d'y voir, ce n'était pas eux. c'étaient les généraux et leurs états-majors; c'était le grand chancelier et la députation de la Légion d'honneur; c'était, avec l'Armée, la Magistrature, la Cour de cassation dan* ses hermines, avec le

1. Figaro du 26 mai i885. — Les funérailles n'eurent lieu que le lundi; mais on avait cru d'abord pouvoir les faire le dimanche 3) mai.

2. Dans la liste des différents groupes dont devait se composer le cortège, liste publiée par le Journal Officiel du 3i mai

je trouve, au Xe croupe : Famille des proscrits de 185i-1858, et au groupe XV, Anciens proscrits et réfugiés à Bruxelles,

premier président et son parquet; c'était le Conseil d'État; c'était « l'Administration »; — toutes ces institutions, ces corps, ces hiérarchies, auxquels Victor Hugo avait jeté l'anathème, qu'il avait dénoncés à la haine et au mépris du peuple, qu'il avait, dans des vers inoubliables et dans une prose immortelle, voués aux gémonies 4 !

A onze heures et demie, la première série des discours étant terminée, le corps fut transporté du catafalque sur le corbillard.

Le 2 août i883, Victor Hugo avait remis à M. Auguste Vacquerie, dans une enveloppe non fermée, les lignes testamentaires suivantes, qui constituaient ses dernières volontés pour le lendemain de sa mort; le Rappelles avait publiées dans son numéro du dimanche 24 mai :

Je donne cinquante mille francs aux pauvres.

Je désire être porté au cimetière dans leur corbillard.

Je refuse l'oraison de toutes les églises.

Je demande une prière à toutes les âmes.

Je crois en Dieu.

1. Voir les Châtiments et Sapoléon le Petit. — Voir aussi l'article publié par J.-J. Weiss, dans le Journal des Débats, le ierjuin i885.

2. Le Rappel du 24 mai i885 (5 prairial an n3). — Dans les jours qui s'écoulèrent entre la mort du poète et ses funérailles, les journaux publièrent les nouvelles suivantes :

« Victor Huço a déposé, en 1870, un testament dit mystique, cbez Me Gueydon. qui a pour successeur aujourd'hui Me Gatine, rue de l'Echelle, n° 8.

« Ce testament renferme des leçs considérables et d'importantes fondations.

a Une somme de un million est consacrée par le poète à la fondation d'un asile, ['asile Victor-Hugo, destiné à recueillir les enfants abandonnés.

a Une somme annuelle de douze mille francs sera consacrée à l'entretien de l'orphelinat de Guernesey.

« Des legs sont faits à la Société des auteurs dramatiques et à la Société des gens de lettres. Le poète laisse cingl-cïnq mille

TOROUEMADA 37 i

Et voilà pourquoi, après le gouverneur de Paris et son état-major, après un escadron de la garde municipale et un régiment de cuirassiers, après onze chars à quatre et six chevaux, conduits à la main par des piqueurs et chargés de couronnes et de trophées de fleurs, venait, traînant le mort,, un char humble et nu, le corbillard des pauvres . . .

Le Cid remportait encore des victoires après sa mort;

— après sa mort, il fallait bien que Victor Hugo fit encore des antithèses. Et quelle antithèse, saisissante celle-là et bien faite pour frapper le peuple, que cet écrivain illustre entre tous, cet homme de bruit et de gloire, ce poète,

— qui laissait sept millions dans ses coffres i, conduit à sa dernière demeure sur le corbillard des pauvres!

Cependant le cortège s'était mis en marche, traversant l'avenue des Champs-Elysées, la place de la Concorde, le pont de la Concorde, le boulevard Saint-Germain, le boulevard Saint-Michel, la rue Soufflot. Partout, sur les branches des arbres, sur les degrés des échelles, sur des estrades faites à la hâte, le long des colonnes des réverbères,, aux saillies des fontaines- Wallace, sur les trottoirs, aux fenêtres, aux balcons, sur les toits, des flots de peuple, une mer de curieux. Il y avait là plus d'un million de spectateurs, regardant passer ce cortège, où

francs à la compagnie des omnibus, pour gratifications annuelles aux cochers et aux conducteurs de la ligne rassy-Bourse. »

Il n'y avait rien de vrai dans ces bruits; niai», propagés par la presse et répétés de proche en proche, ils ne laissaient pas d'être une excellente préparation à la grande manifestation du i«r juin. Le Rappel eut soin de ne pas les démentir.

i. Voir le Figaro du 3.3 mai |883. — < »n lit, dans l'excellent livre de M. Frank T. Maniais, L>fe of Victor Sugo, p. ->o-j) : u. Victor Hugo's personal estate in Ëngland alone was Bworn nnder

.ooo(fr. 2.3oo.ooi»i, andhe nad real properiy io Guen besides. Nearly ail bis monev is said to bave been invested in foreign (not Frenchj t'unds. »

372 VICTOR HCGO APRÈS 1852

se pressaient plus de cent mille hommes, où figuraient, à la suite des corps constitués, des délégations sans nombre : i4i municipalités, 6 délégations coloniales, 107 sociétés de gymnastique, 38 délégations étrangères, 122 délégations scolaires, 43 sociétés militaires et patriotiques, i4i chambres syndicales, corporations ou sociétés ouvrières, 61 sociétés de libre-pensée, 4o loges maçonniques, i55 sociétés et cercles politiques de Paris, des départements et de l'étranger, 72 sociétés de prévoyance ou de secours mutuels, 161 sociétés artistiques ou musicales, 29 sociétés diverses.

Le soleil était radieux; jamais il n'avait éclairé plus de fleurs, plus de bannières, plus de couronnes, — depuis la bannière de Y Antireligieuse de Courbevoie jusqu'à celle du Groupe athée du XVIII*; depuis la couronne de VEden- Théâtre jusqu'à celles des Débitants de vin et des Aspirants cordonniers. Nul deuil, d'ailleurs, nul recueillement. Dans toute cette foule, un seul sentiment, la joie d'assister à un spectacle comme on n'en avait jamais vu, à une fête comme on n'en verrait jamais. Et c'était bien une fête, puisque les organisateurs avaient pris soin d'inscrire à la dernière ligne de leur programme, pour le bouquet, LA SOCIÉTÉ DES BENI-BOUFFE-TOUJOURS K

A deux heures moins vingt minutes, la tête du cortège arriva devant le Panthéon tendu de noir. A deux heures, le corbillard s'arrêtait devant la grille. Le cercueil fut descendu et déposé au pied d'un grand catafalque dressé sous le porche. Là, de nouveaux orateurs prirent la parole. Ils étaient au nombre de seize. Voici leurs noms : Oudet, Henri de Bornier, Claretie., Leconte de Lisle,

Page 1