‹ Victor Hugo après 1852Chapitre 18 sur 187 · Histoire d'un Crime, t. II, p · texte numérisé non relu

Histoire d'un Crime, t. II, p

Donc, point de doute possible; le texte est formel, le dessein hautement déclaré. Le poète convie le monde au spectacle qu'il lui veut donner : un écrivain qui n'a que sa plume et son encrier se mesurant avec un empereur qui a dix mille canons et cinq cent mille soldats ; Victor Huço attaquant Louis Bonaparte à la face du soleil, en présence de Dieu et des hommes, l'attaquant à l'heure oùilest le maître, à l'heure oùilestàsonapogée!... — Et cela dit, l'athlète se dérobe, David remise sa fronde; il attendra, pour lancer sa pierre, que Goliath soit par terre, étendu dans le sillon. D'où vient ce changement de front ? Pourquoi cette retraite ? -■ — Certes, ce n'est pas une reculade, et nous le verrons bien tout à l'heure quand David reparaîtra avec sa fronde et lancera Napoléon le Petit au front du Philistin. S'il se retire en ce moment, s'il se décide à ne pas faire usage de la pierre qu'il a, pendant cinq mois, si artistement et si furieusement travaillée, c'est parce qu'il vient de s'apercevoir que le Crime du Deux-Décembre n'est pas une « bonne pierre ».

Le Crime du Deux-Décembre est le récit de la lutte soutenue contre le coup d'Etat par les représentants de la Montagne et en particulier par Victor Hugo. Il s'y est taillé un rôle énorme, démesuré, surhumain, un rôle de Titan. Auprès de ses hauts faits pâlissent les exploits mêmes de ces paladins dont il a dit dans la Légende des Siècles :

Ils flamboyaient ainsi que des éclairs soudains,

Puis s'évanouissaient, laissant sur les visages

La crainte et la lueur de leurs brusques passages ;

Ils étaient, dans des temps d'oppression, de deuil,

De honte, où l'infamie étalait son orgueil,

Les spectres de l'honneur, du droit, de la justice...

Contre le genre humain et devant la Inature,

De L'équité suprême ils tentaient l'aventure ;

Prêts à toute besosrne. à toute heure, en tout lieu, Farouches, ils étaient les chevaliers de Dieu *.

Les exploits du poète avaient d'ailleurs sur ceux des chevaliers cet avantage, qu'ils ne se perdaient pas dans les brumes du passé : ils étaient d'hier, on les pouvait toucher du doigt... — Et voilà justement pourquoi Victor Hugo ne pouvait pas publier son livre. Les prouesses qu'il avait accomplies étaient superbes, mais elles étaient bien invraisemblables2! Ou'arriverait-il si quelque malappris se livrait à une contre-enquête '? Les témoins étaient encore là : était-il prudent de les provoquer à parler? Qui pouvait savoir quels commentaires ils écriraient en marge de l'Epopée dont le poète est le héros ? Et puis, n y avait-il pas, dans le Crime du Deux-Décembre ,\(A ou tel chapitre, celui, par exemple, intitulé: Autres choses noires, dont la rédaction avait été chose facile, mais dont la publication présentait plus d'un inconvénient ?

Rien de plus curieux que ce chapitre, et le lecteur ne sera sans doute pas fâché d'en trouver ici quelques extraits. Ils se rapportent à la nuit du 5 au 6 décembre.

On arrêta tous ceux qu'on trouva dans les rues cernées, combattants ou non, on fit ouvrir les cabarets et les catés, on fouilla force maisons; on prit tous les hommes qu'on y trouva... Deux régiments, formés en carré, emmenèrent pèlemèle tous ces prisonniers. On les conduisit aux Tuileries, et on les enferma dans la vaste cave située sous la terrasse du bord de l'eau. ..

... A une heure après minuit un grand bruit se fit au dehors, des soldats portant des torches parurent dans les caves, les prisonniers qui dormaient se réveillèrent en sursaut, un officier leur cria de se lever.

i. La Lége>des des Siècle. re série, t. I : les Chevaliers errants.

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