Voir, dans Victor II wjo après i83o, t. I, pp
On les fit sortir pêle-mêle comme ils étaient entrés. A mesure qu'ils sortaient, on les accouplait deux par deux au hasard, et un sergent les comptait à haute voix. On ne leur demandait ni leurs noms, ni leurs professions, ni leurs familles, ni qui ils étaient, ni d'où ils venaient; on se contentait du chiffre. Le chiffre suffisait pour ce qu'on allait faire.
On en compta ainsi trois cent trente-six. Une fois comptés, on les fit ranger en colonne serrée, toujours deux par deux et se tenant par le bras. Ils n'étaient pas liés, mais des deux côtés de la colonne, à droite et à gauehe, ils avaient trois files de soldats emboîtant le pas, et fusils chargés, un bataillon en tète, un bataillon en queue. Ils se mirent en marche serrés et enveloppés par cet encadrement mouvant de bayonnettes...
Sortis des Tuileries, ils tournèrent à droite et suivirent le pont de la Concorde. Ils traversèrent le pont de la Concorde et prirent encore à droite. Ils passèrent ainsi devant l'esplanade des Invalides et atteignirent le quai désert du Gros-Caillou...
Arrivés au pont d'Iéna, on tourna à gauche, et l'on entra dans le Champ-de-Mars...
Là on les fusilla tous *.
Ces choses noires se continuèrent presque toutes les nuits pendant plus d'une semaine :
Au reste, disons-le tout de suite, les exécutions en masse, à partir du 3, se renouvelèrent presque toutes les nuits. C'était parfois au Champ-de-Mars, parfois à la préfecture de police, quelquefois dans les deux endroits à la fois.
Quand les prisons étaient pleines. M. de Maupas disait : Fusillez-les ! Les fusillades de la préfecture se faisaient tantôt dans la cour, tantôt rue de Jérusalem. Les malheureux qu'on fusillait étaient adossés au mur qui porte les affiches de spectacles. On avait choisi cet endroit parce qu'il touche à ut et que le sang y coulait tout de suite, et laissait moins de traces. Le vendredi 5, on fusilla près de cet égout de la rue de Jérusalem cent cinquante prisonniers...
Le i3. les massacres n'étaient pas encore finis. Le matin de
i. Histoire d'un Crime, par Victor Hugo, t. II, p. 1 05 .
ce jour-là, au crépuscule, un passant solitaire qui longeait la rue Saint-Honoré vit cheminer entre deux haies de cavaliers trois fourgons pesamment chargés. On pouvait suivre ces fourgons à la trace du sang- qui en tombait. Us venaient du Champ-de-Mars et allaient au cimetière Montmartre . Ils étaient pleins de cadavres l.
En annonçant, en 1802, la prochaine publication de son livre sur le Deux-Décembre, Victor Hu^o écrivait : « Ce récit contiendra, outre les faits généraux que personne n'ignore, un très «rand nombre de faits inconnus qui y sont mis au jour pour la première fois... L'auteur a procédé à une véritable information judiciaire ; il s'est fait pour ainsi dire le jug-e d'instruction de l'histoire; chaque acteur du drame, chaque combattant, chaque victime, chaque témoin est venu déposer devant lui; pour tous les faits douteux, il a confronté les dires et au besoin les personnes... Tous les détails du Deux-Décembre ont de la sorte passé sous ses yeux ; il les a enregistrés tous, aucun ne lui a échappé. L'histoire pourra compléter ce récit, mais non l'infirmer... Quand les témoio-nag'es directs et de vive voix lui faisaient défaut, il a envoyé sur les lieux ce qu'on pourrait appeler de réelles commissions ro£;atoires. Il pourrait citer tel fait pour lequel il a dressé de véritables questionnaires auxquels il a été minutieusement répondu. Il le répète, il a soumis le Deux-Décembre à un long- et sévère interrogatoire. Il a porté le flambeau aussi loin et aussi en avant qu'il a pu. Il a, qrâce à cette enquête, en sa possession près de deux cents dossiers dont ce livre sortira. Il n'est pas un fait de ce récit derrière lequel, quand l'ouvrage sera terminé, l'auteur ne puisse mettre un nom -. »