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Sainte-Beuve, les Pensées d'août

NAPOLEON LE PETIT 3i

pieds 1. Par une ruelle ouverte, on long-e le jardin qui va en pente, et de là vous pouvez voir les fenêtres où tant de fois nous nous étions assis, en contemplant la fumée et le bruit de là-bas !

O miracle ! ô bonheur ! cette maison, que nous pensions déserte, était encore habitée !

Poète, ta fenêtre était ouverte au vent !

A cette fenêtre ouverte, une jeune fille, en robe blanche, ses deux bras repliés sur la poitrine, ses cheveux noirs que contient à peine un fileta la faconde la Camille de Corneille, regardait en silence la ville endormie à ses pieds. O chaste et naïve apparition d'une honnête et sincère douleur ! A quoi donc pensait cette enfant, à quels rêves s'abandonnait ce jeune cœur, que disait cette âme attentive aux douleurs de son père exilé ? A quoi répondait ce silence, et quelles prières s'exhalaient vers le ciel de la patrie absente, vers ce beau ciel que ces beaux yeux ne doivent plus revoir ?

... Elle avait vu, stoïque et sans verser une larme, b désastre de cette journée, et maintenant que rien ne restait dans ces murailles dévastées, pas un lit, pas un fauteuil, pas un livre et pas un miroir, elle était semblable à ces femmes grecques que nous montre Sophocle après Troie en flammes, cherchant de quel côté la voile hostile va venir î Elle se tenait silencieuse, immobile et calme à la fenêtre ouverte, pendant que sa mère, assise à l'autre fenêtre, qui était fermée, et sans rideaux (les rideaux avaient été vendus comme tout le reste), attendait, elle aussi, que vint le jour suprême...

Elles étaient seules dans ce désert! De temps à autre, la mère à la fille (et de celte voix charmante) disait une bonne parole, et la fille, tournant à demi cette tête que l'étoile éclaire de ses plus douces clartés, répondait, à demi, par un sourire ! De ce luxe intérieur, de cet amas d: belles choses, de ces tentures faites pour des reines, faites pour elles, de ces tapis à leurs pieds, de ces voûtes dorées à leur tète, il leur restait... deux chaises de paille empruntées au portier de la maison.

î. La maison de la rue La Tour-d'Auvercrne. auprès de la cité Fcnelon, existe toujours. Elle a gardé la porte cochère et la cour vaste et profonde d'autrefois. Seulement, la cité Fénelon s'appelle aujourd'hui cite .Miltou. — Lettre de M. Anatole Cerfbcrr au Rappel du 2/j juillet 180,0.

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Et moi, l'espion attendri et respectueux de ces misères presque royales, je ne pouvais détacher ma vue et mon cœur de cette mère et de cette enfant réservées à de si glorieux et tristes destins ; songeant aux enchantements passés, au réveil de tant de choses, au signal donné, par cet homme, à tant de beaux arts, je remplissais, de nouveau, ces salons dévastés, de l'admiration, des respects, des élégies, de la causerie intarissable ! De nouveau j'appelais, à ce rendez-vous de chaque jour, les poètes, les musiciens, les peintres renommés, les belles personnes, les grands noms de toute l'Europe ; j'entendais, de la place où j'étais, le murmure animé de tous ces beaux esprits, jeunes gens et vieillards, qui se réunissaient autour de cette gloire de notre siècle! Ah î misère ! Ah î deuil immense! Acre fumée de la gloire, et comne il avait raison de s'écrier, le poète :

L'homme, fantôme errant, passe, sans laisser même Son ombre sur la mer !

Du fond de mon âme et du fond de mon cœur, j'envoyai mes adieux à ces deux femmes, à ce grand poète, à tant et tant de souvenirs de notre jeunesse envolée, et je revins enfin, les yeux pleins de larmes... De temps à autre/ je me retournais pour revoir une dernière fois cette blanche apparition...

Sa fenêtre est pourtant pleine de lune et d'ombre * !

Le lendemain, avant de quitter Paris, Mme Victor Hugo se présentait au n° 1 1 de la rue Mont-Parnasse, chez Sainte-Beuve. Elle venait lui demander de ne rien écrire contre son mari, tant que celui-ci serait en exil. Cette demande fut faite en toute simplicité et toute noblesse, sans allusion au passé, sans un reproche, sans une plainte. Sainte-Beuve fut ému, il promit, et il a tenu sa promesse.

Pendant ce temps, voici ce qui se passait à Bruxelles. Ce sont les familiers de Victor Hugo, ses historiogra-

i. Jules Janin, Histoire de la littérature dramatique, t. IV% p. 421.

phes attitrés, qui ont tenu à nous l'apprendre. M. Gustave Rivet, dans un livre publié du vivant même du poète, écrit ces lignes : « Mrae Drouet avait le dévouement de partager 1 exil du poète. Ce fut elle qui copia le manuscrit de Xapoléon le Petit1. » Dans ses Propos de table de Victor Hugo, M. Richard Lesclide dit, de son côté : « Mme Drouet nous a raconté, avec quelques corrections du Maître, une très jolie histoire. Il venait d'échapper aux griffes de coup d'Etat, et respirait enfin à Bruxelles, mais avec la colère légitime que les événements de décembre avaient mise en lui. Dans le feu de l'indignation, il écrivit, dans l'espace de quelques mois, plusieurs des vigoureuses pièces des Châtiments et toute l'Histoire d'un Crime... Il reprit la plume pour écrire Xapoléon le Petit... Il s'aperçut qu'il avait épuisé la bouteille d'encre qu'il avait employée à ce travail, et il écrivit sur l'étiquette de la fiole :

La bouteille d'où sortit Napoléon le Petit.

« Mme Drouet, présente, s'écria :

— Ah! par exemple, voilà un cadeau que vous devriez me faire.

— Prenez, répondit le poète ; c'est le moins que je puisse payer la copie que vous avez faite de l'ouvrage.

« La bouteille obtint naturellement une place d'honneur sur l'étagère de la dame, où beaucoup d'amis 1 admirèrent, et résistèrent à la tentation de l'emporter -. »

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