CHAPITRE III
Arrivée à Jersey. — Marine-Terrace. — Les Châtiments. — Jurénal, Vaclius et Trissotia. — Le 2 Décembre et le 18 Brumaire. — Victor Hugo et André Chénier. — La vie à Marine-Terrace. — Le Journal de l'exil.
Victor Hug-o ne fit que traverser l' Angleterre. Le 5 août i852, il débarqua à Jersey. II fut reçu à son arrivée par le groupe des proscrits français, qui l'attendaient sur le quai de Saint-Hélier. De tous les proscrits du coup d'Etat, ceux qui s'étaient réfugiés à Jersey étaient les pi us ardents, les militants du parti, non pas seulement des démocrates, mais des socialistes, qui abritaient leurs revendications sous les plis du drapeau rougfe. Du premier coup et dès le premier jour, Victor Hug-o se mit à leur unisson. En les remerciant de leurs paroles de bienvenue, il leur disait : « Abjurons toute dissidence et tout désaccord ! Puisque nous n'avons plus qu'une couleur à notre drapeau, la pourpre, n'avons plus qu'un sentiment dans nos âmes, la fraternité l ! »
L'homme qui écartait ainsi de la main le drapeau tricolore et s'inclinait devant le drapeau rouge était le même qui avait dit, quatre ans auparavant :
Deux républiques sont possibles, l'une abattra le drapeau 1. Pendant l'exil, par Victor Hugo, p. i4-
tricolore sous le drapeau ronge, fera des qros sous avec la colonne, jettera bas la statue de Napoléon et redressera la statue de Marat ;... fera banqueroute, ruinera les riches sans enrichir les pauvres, anéantira le crédit qui est la fortune de tous, et le travail, qui est le pain de chacun, abolira la propriété et la famille, promènera des tètes sur des piques, remplira les prisons par le soupçon et les videra par le massacre, mettra l'Europe en feu et la civilisation en cendres, fera de la France la patrie des ténèbres, égorgera la liberté, étouffera les arts, décapitera la pensée, niera Dieu ; remettra en mouvement ces deux machines fatales qui ne vont pas l'une sans l'autre : la planche aux assignats et la bascule de la guillotine ; en un mot fera froidement ce que les hommes de q3 ont fait ardemment et, après l'horrible dans le grand que nos pères ont vu, nous montrera le monstrueux dans le petit l.
Au moment où Victor Hugo arrivait à Jersey, le nom seul de la République subsistait encore. Le 21 décembre i85i, le peuple, par 7.439.216 suffrages, contre 640.733, avait donné au prince Louis-Xapoléon, avec les pouvoirs constituants qu'il demandait, la présidence pour dix ans. La Constitution du i4 janvier t852 et les élections législatives du 20 février avaient marqué deux étapes nouvelles dans la voie qui conduisait à l'Empire. En réalité, l'Empire était fait. 11 ne s'agissait plus que d'en rétablir le nom. Le peuple allait être convoqué à cet effet, lorsque, le 3i octobre, Victor Hugo rédigea une Déclaration, qui commençait par ces mots : « Citoyens, l'Empire va se faire. Faut-il voter ? Faut- il continuer de s'abstenir? Telle est la question qu'on nous adresse; » — et qui se terminait par ceux-ci : « En présence de M. Bonaparte et de son gouvernement, le citoyen digne de ce nom ne fait qu'une chose et n'a qu'une chose à
1. Victor IIujo à ses concitoyens, 26 mai i8'»S. — Avant l'eui!t p. 117.
faire : charger son fusil et attendre l'heure ». » L'abstention armée, conseillée par le poète, n'eut pas grand succès. Le scrutin du 22 novembre donna les résultats suivants :
Pour le rétablissement de l'Empire. . . . 7.824.189
Contre 253. i45
Nul doute que, parmi ceux qui venaient de voter oui. il ne s'en trouvât plusieurs, anciens lecteurs de l'Evénement, qui se rappelaient encore les articles du journal de Victor Hugo en faveur du prince Louis-Napoléon, et en particulier celui-ci, paru le matin du 10 décembre i848 :
Que le peuple de Paris, que le peuple des campagnes vote avec le calme qui convient à la force !... Il est un nom qui résume tous les souvenirs du passé, toutes les espérances de l'avenir ; c'est le nom de l'homme que le peuple a le plus aimé et qui a le pins aime le peuple : c'est le nom de Napoléon. Quand le peuple écrit ce nom, il fait plus que d'écrire, il signe !
Il sisfneson honheur, son bien-être, sa grandeur ! Napoléon disait à ses soldats en face des Pyramides : « Du haut de ces pyramides, quarante siècles vous contemplent ! »
Nous disons au peuple, en face de la colonne : « Du haut de ce monument, la gloire vous conseille ! »
Ecoutez-la !
Appuyé sur près de huit millions de suffrages, J'Empire était assuré de vivre, au moins pendant quelques années. Tant qu'il serait debout, l'auteur de Xapolëon le Petit ne pouvait rentrer en France. 11 dut songer à faire son établissement à Jersey.
Jersey est un lieu charmant. Il était dans sa destinée d'avoir pour hôtes les deux plus grands poètes de ce siè-
1. Déclaration à propos de l'Empire, 3i octobre 1802. — Pendant l'e.cit, p. i5.
cle, Chateaubriand et Victor Hugo. Tous deux y ont connu les amertumes de l'exil. Il semblait pourtant à tous deux qu'ils retrouvaient dans son climat, dans son ciel, dans ses champs et sur ses plages, quelque chose de la « douce France ». — « Le printemps, dit Chateaubriand, conserve à Jersey toute sa jeunesse ; il pourrait encore s'appeler primevère comme autrefois, nom qu'en devenant vieux il a laissé à sa fille, la première fleur dont il se couronne. » Jersey est pour Victor Hugo « une idylle en pleine mer », — un <x bouquet çrand comme la ville de Londres, où tout est parfum, rayon et sourire ». Il dira d'elle :
Jersey dort dans les flots, ces éternels grondeurs,
Et dans sa petitesse elle a les deux Grandeurs.
Ile, elle a 1 Océan ; roche, elle est la montagne.
Par le sud Normandie et par le nord Bretagne.
Elle est pour nous la France; et. dans son lit de fleurs.
Elle en a le sourire et quelquefois les pleurs -.
Le 12 août 1802. quittant l'hôtel de la Pomme d'Or, où il était descendu à son arrivée, Victor Hugo s'installa dans une maison isolée appelée Marine-Terrace, située sur la plage de George-Town, à l'extrémité de la ville de Saint-Hélier, capitale de l'île. C'était un cottage à toit plat, que le poète décrivait ainsi, quelques années plus tard, dans son livre sur William Shakespeare :
Cette maison, lourd cube blanc à angles droils, avait la forme d'un tombeau... La façade sud donnait sur le jardin, la façade nord sur une route déserte. Un corridor pour entrée : au rezde-chaussée, une cuisine, une serre et une basse-cour, avant vue sur le chemin sans passants, et un assez grand cabinet à peine éclairé ; au premier et au second étage, des chambres propres, froides, meublées sommairement, repeintes à neuf avec des linceuls blancs aux fenêtres 3.
i. Mémoires d'outre-tombe, t. II, p 56.