‹ Victor Hugo après 1852Chapitre 32 sur 187 · William Shakespeare, p. II · texte numérisé non relu

William Shakespeare, p. II

Rien déplus morne et de plus banale au premier abord, qu - ce logis aux murailles peintes en gris foncé et aux volets peints en vert cru {. La poésie pourtant n'en était pas absente. Elle s'était réfugiée dans le jardin en terrasse qui domine la baie du côté du midi, et d'où on a une merveilleuse vue de rner. Planté de tamaris et fleuri de roses, il est bordé d'un long- mur où sautent les lames ; au pied du mur, la grève i.

Un jour, à l'heure où tout était autour de lui aurore, rayon, bonheur et joie, le poète s'était écrié :

Seigneur ! préservez-moi, préservez ceux que j'aime, Frères, parents, amis, et mes ennemis même

Dans le mal triomphants, De jamais voir, Seigneur! l'été sans fleurs vermeilles, La cage sans oiseaux, la ruche sans abeilles,

La maison sans enfants 3 1

Le malheur avait franchi le seuil du poète; sa maison du moins n'était pas sans enfants. Il avait près de lui ses deux fils et sa fille Adèle, et, à coté d'eux, un ami fidèle, presque un autre fils, le frère du gendre qu'il avait perdu. M. Auguste Vacquerie était venu, dès le premier jour, s'asseoir à son foyer, partager son exil, trouvant juste d'être à la peine, puisque, pendant longtemps, aux beaux jours de la place Royale, il avait été à l'honneur.

Une lettre de M"116 Victor Hugo, en date du i3 octobre 1862, presque au début de l'installation à Marine- Terrace, contient d'intéressants détails; elle est adressée à M. Asseline, oncle de ÀIme Hugo.

i. De Marine-Terrace à Hauteville-Hou.se, par Hjnry Hoastaye. Journal des Débats, du i5 septembre i885.

2. Auguste Vacquerie, Projils et Grimaces, p. l\no. '6. Mai 1800. Les Feuilles d'automne, XIX.

Jersey, i3 octobre 1802.

A Marine-Terrace, Saint-Hélier (île anglaise) .

Bien cher oncle, je ne veux pas que Victor 1 parte sans emporter de moi un souvenir pour toi.

Le hasard a fait que tu étais absent quand j'ai été dire adieu à ma tante. J'ai été presque contente que lu n'y fusses pas. L'adieu entre êtres qui s'aiment est douloureux. Ne l'avant pas embrassé la veille de mon départ, il me semble que ma disparition n'est que momentanée et que je ne suis pas éloignée de grimper les marches du conseil de guerre, de ces conseils de guerre qui m'ont vue toute petite, qui ont été témoins de mes joies et qui ont assisté à mes douleurs 2. Lne partie de moi est là près de vous, cher oncle et chère tante. Je me reporte en pensée à cette grande chambre à coucher où des cœurs si honnêtes ont vécu et vivent3; je fais habiter mon àme dans cette chambre pour la purifier.

Notre vie ici est régulière, tranquille et consacrée en partie au travail. Le pays est superbe, la vie matérielle abondante, facile, un peu moins chère qu'à Paris.

C'est le pays libre par excellence. Nul contrôle n'est exerci. Le srendarme, le sern'ent de ville sont inconnus. Les passeports sont des papiers dont on ne comprend pas la signification. Chacun va, vient, à sa fantaisie.

Voici quelle est la constitution du pays : il va douze pa-

i Son fils François- Victor, qui allait passer quelques semaines à Paris.

2. L'hôtel Toulouse, où siégeaient les conseils de guerre, situé au numéro 3o de la rue du Cherche-Midi. Le père de Mme Hutio, M. Loucher, chef de bureau au ministère de la guerre, après avoir été longtemps greffier des conseils de guerre, avait conservé à l'hôtel Toulouse l'appartement qu'il y avait occupé eu qualité de greffier et qu'il partageait avec son beau- frère, M. Asseline, à qui il avait

• :lè.

3. « Après son dîner, Mme Hugo avait l'habitude d'aller chez M"' Fuucher. (Juand ses fils sortirent de pension, ils y allèrent avec elle. Prrsque tous les soirs de l'hiver 1819-18^0, le portier Jde l'hôtel Toulouse vit entrer Eugène et Victor se donnant le bras, et derrière eux leur mère, son sac à la main et vêtue d'uoe robe de mérinos amaranthe, que recouvrait un cachemire jaune à palmes. Mme Fouch r occupait sa chamhre à coucher, grande pièce a alcôve profonde. La visiteuse trouvait à l'un des coins de la cheminée son

48 VICTOR HUGO APRES 18o2

roisses i, c'est-à-dire douze arrondissements. Chaque arrondissement élit, en vertu du suffrage universel en vigueur ici, un maire, un curé et un juge, — ou du moins ce qui correspond chez nous au maire, au curé et au juge. Les maires s'appellent ici connétables, les curés, recteurs ; je ne sais plus quelle dénomination l'on donne aux juges 2. Trois représentants par paroisse ; ces trente- six délégués forment ce qu'on appelle les Etats.

C'est un pays, ainsi que tu le vois, qui se gouverne luimême, et. quoiqu'ile anglaise, ne permet pas à l'Angleterre d'intervenir dans ses affaires. La reine d'Angleterre est ici fort adorée ; et quand je demande" pourquoi une reine est ainsi adorée dans un pays républicain de sentiment et républicain dans la forme, on me répond que : c'est que la reine ne se mêle de rien, et que les Communes seules gouvernent.

Te voilà, cher oncle, très édifié sur le mode d'organisation de Jersey. Toto François-Victor) te dira comment nous gouvernons, nous, notre vie et de quelle manière nous sommes installés.

Je suis très contente de Charles. Il prend la vie en vrai philosophe, il porte de gros souliers, de gros drap, engraisse, pèche, se fait suivre par un chien, lequel s'est attaché à lui par amour, — est fort gai, et apporte par cela même beaucoup de mouvement dans notre intérieur; il a commencé un ouvrage qui est maintenant aux trois quarts fait, mais qu'il a interrompu à cause de l'arrivée de M... et de sa femme... Le séjour de Toto a ensuite empêché le jeune Charles de reprendre son volume. Charles travaille douze heures de suite, puis le moindre incident le dérange. Du reste, il a absolument renoncé à la toilette et à toute dépense futile. La proscription a été salutaire à mon cher enfant...

fauteuil tout prêt... » — Victor Hugo raconté par un témoin de

sa vie. t. I.

i . Rien n'était ehang-é à Jersey depuis le temps où Chateaubriand écrivait : « L'île est féconde; elle a deux villes et douze paroisses; elle est couverte de maisons de campaçrne et de troupeaux. Le vent de l'Océan, qui semble démentir sa rudesse, donne à Jersey du miel exquis, de la crème d'une douceur extraordinaire et du beurre d'un jaune foncé, qui sent la violette. » — Mémoires d'outre-tombe, t. II, p. 56.

2. Les jutres, au nombre de douze, comme les connétables et les recteurs, s'appellent jures-justiciers.

L'exil ne convient pas si bien à ma fille, dont la santé morale n'a pas besoin de ce remède héroïque. Mais l'hiver va venir. Ici l'on danse beaucoup, bêtement, mais l'on danse. Fais raconter à Victor ce que sont les raouts dansants de Jersev, il te dira cela tout au lonç-, quand tu lui donneras place à ta table hospitalière. Ce n'est pas sur cette table, hélas ! qu'il mangera de la vache enragée.

Adieu, cher oncle l.

Au mois de décembre, Mme Hug-o vint à Paris pour chercher son fils -. Elle était de retour à Marine-Terrace au commencement de i853,et, le 9 janvier, Victor Hugo écrivait à Mme Emile de Girardin :

Ma femme m'est revenue parlant de vous avec tout son cœur que vous connaissez. Vous allez avoir un immense succès, et j'en suis joyeux dans mon trou noir. Lady Tartuffe ira aux nues 3. Vous voyez que je suis plus à Paris que je n'en ai l'air.

Ma femme me conte que mon manifeste 4 vous a un peu effarouchée. Il ne dit rien pourtant que ce qui est à chaque page de Napoléon /<? Petit. L'insurrection contre cet homniî est de droit et de devoir. Et puis, je veux sauver sa tète, et par conséquent toutes les autres tètes; je ne vois pas bien clairement ma férocité. Expliquez-la moi... »

Dans la seconde partie de sa lettre, il recommande à Mmfl de Girardin une jeune pianiste, Mhe D...

1. Victor Hugo intime, par Alfred Asscline, p. 1 43- .•?. Jules Janin (Corres/jomlance, p. 121) écrit à M.Charles de Lacretelle, le 3o décembre i#jr>. : <• J'ai vu cette semaine, et ce m'a et-: une tête, Mn,e Victor H uuro et M. de Remusat... M" Victor

• m'a semblé un peu trop courageuse, un peu trop sereine : on

• quelque bravade au fond de" cette gaieté. Elle venait pour chercher son jeune tils... Il y avait chez M— Victor Hugo notre poète Béranger, gros, grand, frais, fleuri et bien portant. 11 voudrait bien n'avoir pu fait une douzaine de chansons qui n'ont pas mal contribue a la restauration impériale

."i. La première représentation de Lady Tartuffe, comédie en cinq et en prose, par M"1 Emile de Girardin, eut lieu au Théâtre- Français, le 10 février 1

Page 1