‹ Victor Hugo après 1852Chapitre 33 sur 187 · Manifeste du 3i octobre i85a. Voir ci-dessus, paij< \Z · texte numérisé non relu

Manifeste du 3i octobre i85a. Voir ci-dessus, paij< \Z

Elle donne au piano, cette bète de bois, une àrae magnifique. Elle vous aime et vous admire. Recevez-la, je vous prie, comme vous me recevriez moi-même. Elle n'ose pas vous approcher sans un mot de moi. Vous ne feriez pas peur à un homme, mais vous faites peur à une femme, et c'est tout simple. Il y a dans les êtres comme vous quelque chose des dieux. Les auréoles sont pleines d'éclairs.

Hélas! je ne serai pas à Lad y Tartuffe! L'exil est lourd, vous le voyez; je serais féroce que j'en aurais le droit, convenez-en.

Je vous baise tendrement les mains. Ma femme et ma fille vous embrassent '.

Ecrire à ses amis de France, en recevoir des lettre-, c'était une Grande joie pour le proscrit ; mais égalaitelle la joie qu'il éprouvait à écrire les Châtiments, à. voir se former peu à peu. pièce à pièce, ce livre implacable, registre immortel de ses colères et de ses veng-eances '!

Les Châtiments parurent cà la fin d'octobre i853. Les frais de la première édition, imprimée à Jersey sous les yeux de Victor Husro et par les soins de l'éditeur Hetzel, alors exilé., furent faits par l'auteur pour la plus Grande partie, et, pour le reste,, par Hetzel, Victor Schœlcher et le colonel Charras 2.

Les Châtiments, c'est Xapoléon le Petit mis en vers. Autant la poésie est au-dessus de la prose, autant le pamphlet de Jersey est au-dessus du pamphlet de Bruxelles. C'est le chef-d'œuvre de Victor Husfo.

Dans ses Études littéraires sur le XIXe siècle, un éminent critique, M. Emile Fag-uet, en porte ce juire-

i. Lettre inédite, datée : Marine- Terrace, 9 janvier. 2. Lzs Châtiments, édition de 187 1 , Avertissement de l'éditeur (J. Hetzel .

JERSEY. — « LES CHATIMENTS ■ • i

ment : « Les Châtiments ont des «parties merveilleuses, où Hugo dépasse tout, où il recule les limites connues de la poésie éloquente, où il invente presque (je dis presque, songeant à à'Aubigné) un nouveau genre : la Satire lyrique, l'imprécation sacrée, la vraie Xémésis l. » Si q-rand que soit cet éloge, je le crois mérité. Dans l'œuvre entière de Victor Hugo, rien n'égale ces grandes pièces des Châtiments, ces puissants poèmes, dont le souffle ardent, l'élan farouche et la course furieuse font songer à ce cheval , nourri d'herbes marines , qui entraînait Mazeppa à travers les sables de l'Ukraine :

Un cri part, et soudain voilà que par la plaine Et l'homme et le cheval, emportés, hors d'haleine,

Sur les sables mouvants, Seuls, emplissant de bruit un tourbillon de poudre Pareil au noir nua^e où serpente la foudre,

Volent avec les vents -.

Prenez les plus belles pièces des Voix intérieures et des Rayons et les Ombres, des Contemplations et de la Légende des siècles, dans toutes vous trouverez des énumérationssans fin, des répétitions, des hors-d'œuvre, des airs de bravoure, où brille le prodigieux talent de l'incomparable virtuose, — morceaux superbes, mais où le procédé est visible, le placage évident. Vous les pourriez détacher, sans rien faire perdre au poème, qui lierait même à ces suppressions. Dans les Châtiments, au contraire, dans les pièces les plus longues, — .V".r. l' Expiation, A l'Obéissance passive, la Caravane, Lux, — rien à retrancher. Tout se tient, tout est d'une même venue, d'un seul souffle, qui jamais ne se lasse et jamais ne faiblit. C'est qu'ici, comme dans

i. Emile Fai^uet, p. 171. — 1887, 2. Les Orientales, xxxiv.

Xapoléon le Petit, Victor Hugo est soutenu par sa haine, — une haine féroce, effrénée, inextinguible :

C'est sa force et sa joie et son pilier d'airain.

Sans doute, cette haine est excessive, elle va jusqu'à la frénésie. Mais s'ensuit-il qu'au point de vue littéraire, le seul qui me préoccupe en ce moment, elle ait mal inspiré le poète? M. Emile Faguet n'hésite pas à le croire. Après les éloges que je rappelais tout à l'heure, il ajoute : « L'injure, qui est une chose parfaitement belle et très artistique quand elle est à la fois sincère et mai tresse sûre de ses effets, parfois ici, ne se contient plus, se prodi«-ue,^se répète, piétine furieusement sur ellemême, s'étrangle et s'étouffe, bégaie dans une grimace. Il est trop furieux ; la tension terrible des nerfs s'achève en pâmoison... La moitié des Châtiments n'est que fureurs haletantes et vocabulaire d'injures à la Vadius *. »

Je ne saurais souscrire sans réserves à ce jugement. « Fureurs haletantes, » colère qui «. s'achève en pâmoison», injure qui « piétine furieusement sur elle-même, s'étrangle et s'étouffe », — oui, tout cela est vrai. Mais ce qui est vrai aussi, c'est que ces « fureurs haletantes », Fauteur les éprouve. Ces fièvres, ces rages, ces frénésies sont monstrueuses, mais elles sont sincères. Ces expressions qui épuisent et renouvellent le vocabulaire de l'injure, il était nécessaire que le poète s'en servît, qu'il les prodiguât, qu'il les répétât; car sans cela il n'aurait pas rendu dans toute sa vérité ce sentiment dont il était plein, cette colère dont il était possédé et qui n'avait pas de bornes, parce que son orgueil n'en avait pas.

i. Emile Faguet, p. 171.

Et puis, ce qui est merveilleux, c'est que le grand artiste qu'il y a dans Hu^o.mcme au milieu des transports de la passion et de la fureur, ne cesse pas un instant d'être maître de lui : il sait toujours où il va; il aborde toujours où il veut. Après une explosion de violences et d'injures, quand il vous semble que la pièce va finir par un dernier et plus sang-lant outrage, le poète, avec un art admirable, vous transporte, en un instant, là où vous ne vous attendiez pas à le suivre :

Oh! laissez! laissez -moi m'enfuir sur le rivage ! Laissez-moi respirer l'odeur du flot sauvaçe ! Jersey rit. terre libre, au sein des sombres mers; Les irenèts sont en fleur, l'asrneau paît les prés verts; L'écume jette aux rocs ses blanches mousselines ; Par moments apparaît, au sommet des collines, Livrant ses crins épars au vent âpre et joyeux, Un cheval effaré qui hennit dans les cieux l !

D'autres fois, au contraire, il lui arrive de commencer par des vers charmants, pleins de fraîcheur et d'ombre. L'air est doux, le ciel est bleu; à peine un nua^e blanc à l'horizon lointain, — et la pièce sereine et pure se termine par un coup de tonnerre :

O soleil, ô face divine, Fleurs sauvages de la ravine, Grottes où l'on entend des voix.

Parfums que sous l'herbe on deyine, O ronces farouches des bois,

Monts sacrés, hauts comme l'exemple, Blancs comme le fronton d'un temple, Vieux rocs, chêne des ans vainqueur, Dont je sens, quand je vous contemple, L'âme éparse entrer dans mon cœur,

1 1 vierge Forêt, source pure.

Lac limpide que l'ombre azuré, Eau chaude où le ciel resplendit, Conscience de la nature Que pensez- vous de ce bandit- ?

r. Les Châtiments, livre VI, pièce 5°, Eblouissements. 2. Livre II, pièce 4e-

5 k VICTOR HUGO APRES 1852

Tour à tour gracieux et tragique, simple et véhément, éloquent et spirituel, Victor Hugo a vidé dans ce livre tontes les flèches de son carquois. Je le répète, c'est son chef-d'œuvre. Pourquoi suis-je obligé d'ajouter que si jamais le poète n'a été plus g-rand, nulle part l'homme ne s'est montré plus petit ?

Montalembert a signalé du haut de la tribune le cynisme de ses apostasies, et Louis Veuillot a ri de ses disours, non sans s'indigner, comme tout le monde, deson habit de pair de France retourné en carmagnole. Gustave Planche a refusé d'admirer ses drames. Nisard a critiqué ses vers. Nisard et Gustave Planche sont passés p ir les verges. Montalembert est traité de Judas, de renard, de vipère, de fourbe, de louche rhéteur. Pour s? venger des applaudissements donnés au grand orate ir, le tribun sifflé ne se peut satisfaire à moins de trente-quatre strophes : il fait trente-quatre nœuds à ses lanières. Mais c'est surtout à Louis Veuillot qu'il en veut. Il ne lui consacre pas moins de deux grandes pièces, où l'injure, l'outrage, la calomnie coulent à pleins bords. A des épigrammes, qui avaient, il est vrai, le tort d'être spirituelles, et de porter juste, il répond par des coups de stylet; non sans avoir au préalable trempé son stylet d ms le poison. C'est à coup sûr un très g-rand poète, un puissant satirique, mais dans ce Juvénal il y a un Vadius doublé d'un Trissotin, — un Vadius littéraire et un Trissotin politique.

Souffre, ô cœjr gros de haine, affamé de justice !

s'écriait André Ghénier, à l'heure où il levait le triple fouet, le fouet de la vengeance, sur Marat et Robespierre, sur Fouquier-Tinville et Collot-d'Herbois. Victor Hugo était-il donc affamé de justice, lorsqu'il vouait

Louis Bonaparte à l'exécration des siècles, lorsqu'il le mettait au-dessous de Cartouche et de Mandrin ? Louis Bonaparte avait renversé la Constitution et jeté bas la tribune ! Il avait détruit la Bépublique ! Il avait institué l'Empire! Mais tout cela, le premier Bonaparte aussi l'avait fait, et VictorHug-o lui avait dressé des autels! 11 est bien vrai pourtant qu'aux yeux du poète le Deux-Décembre était un Crime, un crime abominable, le plus grand crime de l'histoire, — non parce qu'il avait été une violation de la loi, — mais parce qu'il avait atteint personnellement Victor Hug-o, parce qu'il l'avait arrêté au moment où il croyait toucher à la présidence de la République, parce qu'il l'avait frappé dans son ambition, humilié dans son orgueil ! C'était sa cause personnelle que vengeait Victor Husro, quand il poursuivait Louis Bonaparte de ses imprécations. Et qu on ne s'étonne pas qu'il ait contre lui g versé de furie { » des strophes par centaines et des vers par milliers, puisque aussi bien il ne lui fallait pas moins de plusieurs centaines de vers, tout remplis d'injures atroces, pour venger les piqûres faites à son amour-propre par un orateur ou un journaliste ! — André Chénier a pu dire :

Ma foudre n'a jamais lonné pDur mes injures i.

La foudre de Victor Hugo n'a jamais tonné pour autre chose.

i . « Le poète, dict Platon, assis sur le trépied des muses, verse

de furie tout ce <jui luy vient en la bousche, comme la gargouille

d'une fontaine, sans le ruminer et le poiser ; et luy échappe des cho-

le diverses couleurs, de contraire substance et d'un cours

rompu. » Montaigne, Essais, liv. lil.

Page 1