André Chénier, ïambes, i
Une fois les Châtiments publiés, le poète se remit aux Contemplations, commencées en France, et déjà très avancées en 1848, lors de la révolution de Février. Il y consacra une partie de l'année i854- Deux lettres de Mme Hugo vont nous fournir, sur cette année i854 et sur l'intérieur de Marine-Terrace à cette date, de précieux renseignements. La première, écrite de Jersey le 2 juillet i854, est adressée à Jules Janin :
Nous apprenons, Monsieur, les paroles sympathiques, touchantes, courageuses, que vous avez prononcées sur mon mari. Merci de ces nobles paroles ; un souvenir de son pays, un souvenir d'un ami tel que vous est un bonheur dans l'exil. Merci encore de ce bonheur que vous avez donné à notre cher proscrit.
Nous ne savons plus rien de la vie de nos amis à Paris, comment va la votre ?
... Qu?lles tristesses nouvelles! la mort d'Armand Bertin1 qui nous a tant aimés! la mort de sa femme qui était une sainte, à la distance d'une année et jour par jour 2! Donnezmoi des nouvelles de ces deux beaux enfants que je confondais avec les miens lorsqu'ils étaient petits, et que je les menais promener sur les bords du lac, dans la vallée de Bicvra !
Hélas! que vous dirais-je! notre vie est la même; « l'exil est impie, » il est monotone. Mon mari se lève avec le jour, et tout le matin il travaille; on ne se réunit qu'à midi pour le déjeuner, alors on se dit bonjour, alors commence la causerie. 11 s'est trouvé que mon fils Charles est un beau parleur, qui parle tant qu'on l'écoute, et que son père et moi nous écoutons volontiers. Aprèsle déjeuner, chacun s'en va de son côté, mon mari dans les champs, mon second fils dans la ville (il
i. Armand Bertin était mort quelques mois auparavant, en janvier i854-
2. Mrae Armand Bertin mourut non pas un an après son mari, mais un an avant, au mois de janvier 1 853.
est l'élégant de la compagnie), et Charles, à bout d'éloquence, s'étend sur un mauvais canapé en crin et rêve en fumant... Ce piano qu'on entend là-haut, c'est celui de ma fille. Pour moi, j'embrasse ces grands enfants et je sonq-e aux moyens de leur donner un dîner qui vaille au moins celui de la veille.
Au premier rayon de soleil, je m'en vais sur une immense terrasse au bord de la mer, et je pense... aux absents, à mon ange qui est là-haut. Auguste ' s'enferme chez lui pour travailler. Il vient de terminer une pièce, mais il parait qu'on ne veut rien jouer de lui pour le punir de s'être exilé avec nous. Il s'en console avec ses chats. Ce sont tous du reste des chats historiques. La grand'mère de la portée actuelle est née à l.i Conciergerie.
Et nous aussi, nous avons nos chances heureuses, nos bonheurs inespérés ; une course à cheval, une promenade en bateau, un ami qui vient nous voir. Voilà le facteur! Quelle fête, la lettre, et peut-être aussi la consolation d'un ami !
Mon mari est en marché pour la publication d'un volume de poésie, les Contemplations. L'arrangement se fait difficilement. On profite de sa situation d'exilé pour réduire les propositions. Je sais que les libraires, c'est leur excuse, ne sont pas sûrs du marché.
Tolo, le fort en thème, traduit Shakespeare.
Vous savez peut-être que mes fils et Auguste ont fait un ouvrage sur Jersey. Mon mari devait y ^mettre quatre à cinq pièces de vers, plus des dessins; quoiqu'on ait dit et répété qu'il n'y avait pas un mot de politique dans cet ouvrage, il n'a pu être placé 2...
Les ressources se resserrent dans l'exil, et la gêne vient ; nous la recevrons. Si la misère arrive, eh bien ! nous ne serons pas tristes. — Mon mari, qui aime le soleil, avait pensé aller soiten Piémont, soit en Espagne, soit en Portugal, mais... nous resterons, je crois, dans notre île de brouillards. Nous y sommes habitués; quand on voit depuis longtemps les mêmes visages, petit à petit, la patrie se refait.
i. M. Auguste Vacquerie.
2. Le livre de François-Victor Hugo sur Jersey, la Xormandie inconnu?, a paru en iK.">7 chez L'éditeur Pagnerre; celui de M. Auguste Vacquerie, les Miettes de l'histoire, a paru, chez le même cditeur, en i863.
Je ne sais, Monsieur, et c'est notre douleur, quand nous nous reverrons ; l'exil est presque la seule situation où l'on ne puisse former aucun projet. Je ne sais moi-même quand j'irai à Paris... J? m? fais cette illusion que mon mari a beso'n que je sois près de lui...
Vous m'excuserez de la liberté que je prends de vous parler si longuement de nous. Il me semble que ces épanchées nous rapprochent de vous. Un fil électrique pousse no'.re cœur, malgré nous, vers nos amis. Les g-ouvernements nd peuvent couper celui-là.
Mes tendres amitiés à M^e Janin.
Adèle H.
J'ai lu et relu vos feuilletons en volumes1. J'ai eu toute une illumination de mon passé. Ce qui est derrière nous me revenait 2.
A quelques mois de là, Je 20 novembre i854, M,ne Victor Hug-o écrivait à un autre ami du poète, à Victor Pavie :
Cher Monsieur, merci, merci de votre souvenir; les souvenirs qui nous arrivent sont précieux ; nous les gardons au plus profond de notre cœur.
Voilà tout à l'heure trois ans que mon mari est exilé, et voilà plus de deux ans que nous habitons Jersey. Nous sommes habitués à cette île et nous finissons même par nous y attacher; le climat est doux, l'air y est sain; nous n'y sommes pas trop dépaysés quant à la nourriture. Les habitants sont illettrés, sans entrain, mais sont d'un commerce sur. Ils savent estimer ce qui est estimable et ont une grande déférence pour