‹ Victor Hugo après 1852Chapitre 47 sur 187 · Pendant l'eu: il, pp. i35 14J · texte numérisé non relu

Pendant l'eu: il, pp. i35 14J

nous disent, en effet, des choses surprenantes. » Cette lettre avait un post-scriptum. Le voici:

P. M. (Paul Meurice) vous a-t-il dit que tout un système quasi-cosmogonique, par moi causé et à moitié écrit depuis vingt ans, avait été confirmé par la table avec des élargissement* magnifiques ? Nous vivons dans un horizon mystérieux qui chance la perspective de l'exil — et nous pensons à vous à qui nous devons cette fenêtre ouverte. Les tables nous commandent le silence et le secret. Vous ne trouverez donc, dans les Contemplations, rien qui vienne des tables, à deux détails près, très importants, il est vrai, pour lesquels j'ai demandé permission (je souligne; et que j'indiquerai par une note.

En écrivant à Victor Pavie, le 20 novembre 1 854, Mme Hugo lui avait donné ce détail : « Adèle prend des notes pour le Journal de l'exil. » Ce Journal, qui va de i852 à i856 et ne forme pas moins de trois gros volumes, est une sorte de Mémorial de Saint-Hélier, pour faire suite au Mémorial de Sainte-Hélène. On y trouve consignées, au jour le jour, les conversations littéraires, artistiques, politiques, économiques, esthétiques et dramatiques, qui se tenaient à la table de Victor Hugo. Vendu à la mort du poète avec d'autres papiers restés à Guerncsey, ce curieux manuscrit est aujourd'hui la propriété d'un marchand d'autographes de Londres, M. Samuel Davey. M. Octave Uzanne, qui a pu en prendre communication, en a donné d'importants extraits dans une revue américaine, le Seribner's Magazine. Un résumé de son article a paru dans leFigaro du 29 octobre 1892. J'y trouve ce passage, qui se rapporte précisément à notre année i855 :

Autre détail curieux. L'n sujet qui revient presque chaque jour dans la conversation, c'est celui des esprits, des apparitions et des tables tournantes...

L'affolement s'était emparé de toute la famille (Togo. Chaque matin on parlait des mi/stères de la nuit précédente, et le poète, hanté, ne dormait plus, racontant ses visions, inclinant chaque jour davantage vers le spiritisme, jusqu'à ce qu'il en vint à entrer en communication avec les tables et les esprits frappeurs. Plus de cinquante paires du manuscrit inédit rapportent de prodigieux dialogues entre Hu^o et les êtres qu'il évoquait. Avant d'écrire le Dernier jour d'un condamné », Huiro questionna, par l'entremise des tables, une vingtaine de iruillotinés célèbres — qui lui répondirent fort étrangement — et il fait terminer toute une pièce de vers par l'ombre d'André Chénier. Une autre fois, dans une réunion de proscrits, une table sollicitée par Marat s'inclina profondément à l'entrée du poète dans la salle, et l'ami du peuple consulté déclara que Hu£fo avait été antérieurement un homme de la Révolution de 1790 et qu'il avait fait tomber la tète de Louis XVI.

Comme le Journal de l'exil et comme la correspondance du poète, ses Manuscrits portent la trace de sa croyance aux tables tournantes. Sur celui de la Légende des Siècles, en marbre des derniers vers du Lion d'Androrlès, se lit la note suivante écrite cà l'encre rouge :

« Continuation d'un phénomène étrange, auquel j'ai assisté plusieurs fois, c'est le phénomène du trépied antique. Une table à trois pieds dicte des vers par des frappements, et des strophes sortent de l'ombre. Il va sans dire que je n'ai jamais mêlé à mes vers un seul de ces ver^ venus du mystère; je les ai toujours religieusement laissés à l'Inconnu qui en est 1 unique auteur; je n'en ai pas même admis le reflet; j'en ai écarté jusqu'à l'influence. Le travail du cerveau humain doit rester à part et ne rien emprunter aux phénomènes. Les manifestations extérieures de l'Invisible sont un fait et les créa-

1. Il y a ici une erreur de plume de M. Octave Uzanne. Le Dernier jour d'un condamné M. Uzanne le sait aussi bien que nous) a paru au mois de février 1829.

lions intérieures de la pensée en sont un autre. La muraille qui sépare les deux faits doit être maintenue dans l'intérêt de l'observation et de la science. On ne doit lui l'aire aucune brèche. A côté de la science qui le défend, on sent aussi la religion, la grande, la vraie, l'obscure et l'incertaine, qui l'interdit. C'est donc, je le répète, autant par conscience religieuse que par conscience littéraire, par respect pour le phénomène même, que je m'en suis isolé, ayant pour loi de n'admettre aucun mélange dans mon inspiration et voulant maintenir mon œuvre, telle qu'elle vit. absolument mienne et personnelle. — V. II.. 28 février i854- »

Victor Huçro n'avait donc cessé d'être chrétien que pour devenir spirite. Il ne croyait plus au Christ médiateur, mais il croyait aux médiums. Il riait de la Croix, mais il inclinait sa raison devant la table à trois pieds. A de certaines heures pourtant, un incident, un souvenir, un nom évoquaient pour lui les croyances de sa jeunesse, la vision douce et triste du passé. Oubliant alors pour un instant et le spiritisme et la politique, il écrivait des lettres comme celle qu'on va lire : elle est adressée à une de ses jeunes parentes qui allait entrer en religion.

Jersey, 22 juillet i8.">.~>.

Je le remercie de ton souvenir, chère enfant. Ta petite peinture est charmante ; la rose ressemble à ton visage et la colombe à ton âme; c'est presque une peinture de toi que j'ai, en attendant l'autre. Tu me le promets et j'y tiens.

Les vers que tu nous as envoyés ce printemps avaient beaucoup de grâce ; il y avait sur toi particulièrement des stro- I lus très douces et très heureuses. Dis-le de ma part à l'auteur qui doit être charmante, si fil'- ressemble à sa poésie.

Chère enfant, tu vas donc bientôt faire ce grand acte de sortir du monde. Tu vas l'exiler, toi aussi; tu le feras pour la loi comme je l'ai fait pour le devoir. Le sacrifice comprend

le sacrifice. Aussi, est-ce du fond du cœur que je te demande la prière et que je t'envoie ma bénédictio 1.

Je serais heureux de te voir encore une fois dans cette suprême journée de famille dont tu me parles. Dieu nous refuse cette joie; il a ses voies. Résignons-nous. J'enverrai près de toi l'ange que j'ai là haut. Tout ce que tu fais pour ton frère est bien ; je sens là ton cœur dévoué .et noble. Chère enfant, nous sommes, toi et moi, dans la voie austère et douce du renoncement; nous nous côtoyons plus que tu ne penses toimême. Ta sérénité m'arrive comme un reflet de la mienne. Aime, crois, prie ; sois binie.

Toute ma famille l'envoie les plus tendres paroles et t'embrasse.

Une autre fois, c'était une autre lettre de France — celle-là lui apportait l'annonce d'un mariage — qui le ramenait soudain à ses jeunes et rayonnantes années, à son glorieux lo^is de la Place Rovale, à cette douce maison des Roches, dans la vallée de Bièvre, qu'il avait si souvent chantée :

Oui, c'est bien le vallon ! le vallon calme et sombre 1

Ici l'été plus frais s'épanouit à l'ombre.

Ici durent longtemps les fleurs qui durent peu...

Une rivière au fond des bois sur les deux pentes.

Là des ormeaux, brodés de cent vignes grimpantes;

Des prés où le faucheur brunit son bras nerveux ;

Là des saules pensifs, qui pleurent sur la rive,

Et, comme une bergère indolente et naïve,

Laissent tomber dans l'eau le bout de leurs cheveux 2.

La lettre était de MHe Louise Bertin. Voici la réponse de Victor Hugo :

i . En publiant cette lettre, le g avril 1887. le Fijaro la faisait suivre de ces lignes : « La personne à laquelle étaient adressées ces belles et touchantes paroles est aujourd'hui religieuse carmélite au couvent de Tulle. Elle se nomme en religion « Sainte-Marie-Joseph de Jésus ». Dans le monde, elle s'appelait Marie Hugo. Elle se consacra à Dieu, ayant perdu son mari, M. Léon Chirac, après un an de mariage. »

2. Les, Feuilles d'Automne, XXXIV. Bièvre: A Mademoiselle Louise Bertin, G juillet i83i.

Marine-Terraoe, 21 avril.

Voire lettre, Mademoiselle, nous a touchés au fond de l'âme. Les deux hommes qui sont près de moi et que vous appelez avec tant de bonté vos enfants l'ont lue et relue, et il leur semblait entendre toutes les douces voix de l'enfance restées sous les grands arbres des Roches.

L'ancien Chariot et l'ancien 7o/o se sont mis à parler de « Louise » comme d'une mère, pendant que moi j'en parlais comme d'un esprit.

Tout ce beau passé est venu rayonner au milieu de nous, et il m'a semblé un moment que Marme-Terrace étail. à quatre lieues de Paris et à deux années de i83o.

Je vous remercie de nous avoir donné, avec quelques lignes, ce charmant éblouissement. Vous avez été visités tous, ce mois-ci, par le bonheur, par cette aube qu'on appelle le mariage : vous avez revu, au milieu de vos deuils, de la joie et déjeunes fronts radiaux. Soyez assez bonne pour féliciter de ma part les nouveaux mariés * qui vont recommencer et refaire une famille autour de vous. Nous aimons dans notre solitude celte fête qui environne nos anciens amis. Les exilés sont bons pour souffrir avec ceux qui souffrent et pour sourire à ceux qui sont heureux. J'envie les Roches toujours vertes, et où vous chantez toujours. J'ai ici le vent, j'ai la mer, mais tout ce ^rand murmure ne vaut pas pour mon oreille le doux chuchotement du passé. — Serrez pour moi, je vous prie, la main d'Armand et la main de Janin. Ma Femme et mes enfants vous embrassent. Je mets mon dévouement et mon respect à vos pieds 2.

s cclaiicics étaient rares. Ces retours vers ]•• ]• doraient peu chez Victor Hugo. Il vivait surtout dans le nt. Pareil à ce e gTandchevalierd'AlsaceEviradnus»,

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