‹ Victor Hugo après 1852Chapitre 54 sur 187 · Contemplations, livre II · texte numérisé non relu

Contemplations, livre II

3. Propos de table de Victor I/ujo, recueillis par Richard Leslide, p. G4-

quand on a écrit ces pièces et vingt autres semblables, sur J7;le Lise et J7lle Rose, sur J/lle Juliette et Ml[e Thérèse, on n'en fait pas un bouquet pour le déposer sur la tombe de sa fille.

Il y a là plus qu'une faute dégoût. Force est bien d'y voir — je ne veux pas employer de . termes plus sévères — un manque de tact, une inconscience qu'il importait tout d'abord de sig-naler.

Le volume d'Autrefois va de i83o à i843. On y trouve, et en grand nombre, des pièces véritablement belles: le Revenant, Aux arbres, Melancliolia, la Vie aux champs, l'Enfance, Quia pulvis es, Intérieur, Insomnie, Epitaphe, le morceau qui commence ainsi :

Une terre au flanc maiçre, âpre, avare, inclément...

A côté de gracieux tableaux, à côté de vig-oureuses et puissantes esquisses, ce sont parfois de simples croquis, mais des croquis de maître, celui-ci, par exemple, daté de Gauterets, août i843 :

L'enfant, voyant l'aïeule à filer occupée,

Veut faire une quenouille à sa grande poupée.

Laïeule s'assoupit un peu ; c'est le moment.

L'enfant vient par derrière et tire doucement

Vn brin de la quenouille où le fuseau tournoie,

lJuis s'enfuit triomphante, emportant avec joie

La belle laine d'or que le safran jaunit.

Autant qu'en pourrait prendre un oiseau pour son nid.

Victor Hugo, dans ce premier volum.3 des Contemplations, est resté le poète des Voix intérieures et des Rayons et des Ombres. Ses qualités n'ont pas faibli, elles n'ont pas décru. Souvent, c'est par les moyens les plus simples que le poète atteint ses plus grands effets. Il termine ainsi une pièce intitulée : Halte en ma reliant :

l'n de ceux qui liaient Jésus-Christ au poteau,

Et qui, sur son dos nu, jetaient un vil manteau,

Arracha de ce front tranquille une poignée

De cheveux qu'inondait la sueur résignée,

Et dit : n Je vais montrer à Caïphe cela! »

Et, crispant son poinç noir, cet homme s'en alla.

La nuit était venue et la rue était sombre;

L'homme marchait; soudain, il s'arrêta dans l'ombre,

Stupéfait, pâle et comme en proie aux visions,

Frémissant ! — Il avait dans la main des rayons ' .

Mais voilà que, dès la pièce suivante, le poète descend de ces hauteurs. Dans ses précédents recueils, il lui est arrivé, plus d'une fois, de se faire petit, lui géant, et de s'amuser à des enfantillages. Il est le lion « qui garde les bois, la montagne et la plaine », — mais un lion qui fait bon ménage avec les moutons et qui donne la patte aux brebis, un bonhomme de lion qui ne ferait pas de mal à une mouche. Voilà qui est parfait; seulement, dans les Contemplations, la mesure de ces « simplicités », de ces puérilités et de ces mièvreries est vraiment par trop dépassée. Ici, le poète confie son cœur

Au papier, à ce tas De lettres que le feutre écrit au taffetas.

Là, il se montre à nous dans son rôle de Sylvain 2 :

Le brin d'herbe devient familier avec moi, Et. sans s'apercevoir que je suis là, les roses Laissent faire aux bourdons toutes sortes de choses ! Je suis pour ces beautés l'ami discret et sûr ; Et le frais papillon, libertin de l'azur. Qui chiffonne gaiement une fleur demi-nue, viens à passer dans l'ombre, continue, si la llcur se veut cacher dans le irazon. Il lui dit : ( Es tu bète! Il est de la maison I »

i. Livre I, p. isr?. La pièce est datée : Forêt 'le Compiègne, juin

J Si j' n'étai- >oigcur. j'auraU été Sylvain.

Ailleurs,

Les vieux antres pensifs, dont rit le geai moqueur, Clignent leurs gros sourcils et font la bouche en cœur.

Les branches, dans leurs doux ébats, Se jettent des oiseaux du bout de leurs raquettes; Le bourdon galonné fait aux roses coquettes Des propositions tout bas.

De tels vers quintesseneiés et mignards, on en trouve par centaines; je ne citerai plus que ceux-ci :

Car l'Amour chasse aux bocages, Et l'Amour pèche aux ruisseaux, Car les belles sont des cages Dont nos cœurs sont les oiseaux.

Le premier volume est rempli de ces gentillesses. Le second, au contraire, est plein de choses noires et formidables. Tout à l'heure, les pièces étaient intitulées T ère jiovo, Premier mai, Chanson, Eglogue, Billet du matin, la Fête chez Thérèse, En écoutant les oiseaux. Elles ont maintenant pour titre : Pleurs dans la nuit, A la fenêtre pendant la nuit, Voyage de nuit, Ce que c'est que la mort, Horror, Dolor, Cadaver. Le Sylvain a fait place au songeur, ou plutôt au révélateur ; car les Contemplations, en leur seconde partie, ne sont rien moins que l'Evangile — et l'Apocalypse — dune religion nouvelle.

Comme saint Jean à Pathmos, Victor Hugo a eu sa Vision à Jersey. Un jour qu'il errait près du dolmen qui domine Rozel,

À l'endroit où le cap se prolonge en presqu'île,

LES CONTEMPLATIONS 9i

un spectre lui est apparu, et, l'emportant sur le haut du rocher, a levé devant lui les voiles qui jusque-là lui avaient caché la vérité. Ce que lui a dit la Bouche d'Ombre, le voici :

Arbres, roseaux, rochers, tout vit ! tout est plein d'àmes. Mais, comment? Oh ! voilà le mystère inouï.

Ecoutez. L'ange qui résiste à la lumière et qui fait le mal tombe et devient un homme. Si l'homme enfreint la loi divine, il est puni à son tour et descend d'un ou plusieurs degrés dans l'échelle des êtres. Les moins coupables deviennent des animaux, des lions ou des chiens, des titres ou des moutons. Etes-vous plus criminel ? Prenez carde! vous allez devenir un arbre ou une plante un if ou un chardon. Etes-vous plus criminel encore ? Oh! alors, vous passez à l'état de roche ou de caillou : vous êtes le pavé de la rue ou la borne du coin.

Mais, à ce compte, le monde est un enfer? Précisément. Seulement, au lieu d'avoir neuf cercles, comme celui de Dante, l'enfer de Victor Hugo n'en compte que quatre : le cercle humain proprement dit, le cercle animal, le cercle végétal et le cercle minéral. — Cet enfer, l'auteur des Contemplations le peuple à sa fantaisie. Dans le cercle minéral, voici Nemrod qui est une montagne à pic, Octave qui est un vil caillou, Tibère qui est un affreux rocher : d'où, j'imagine, le vieux dicton, dur comme un roc.

Le cercle végétal nous présente Anitus changé en ciguë et Zoïle changé en ortie. Caïphe est une épine et Pdate un roseau.

Herode, c'est l'osier des berceaux vagissants... Tristan est au secret dans le bois d'un gibet...

Si nous nous élevons un peu plus haut, jusqu'au cer-

de animal, le poète bous apprend que Domitien est devenu un tigre, Verres un loup, Atrée une hyène, Timour un chacal, Sélim un sanglier, Borgia un porc, Henri VIII un ours :

L'ours Henri Huit, pour qui Morus en vain pria.

Le chantre de la Divine comédie avait écrit sur la porte de son enfer : Laissez toute espérance^ ô vous qui entres !

Lasciate ogni speranza, voi ch'entrate!

Sur la porte du sien, qui est également pavé de beaux vers, Victor Hugo a écrit au contraire :

Espérez, espérez, espérez, misérables!

Cette échelle que vos fautes vous ont fait descendre, vous la remonterez un jour. Vous qui gémissez dans le creux d'un roc, espérez ! vous deviendrez un chêne. Vous qui souffrez sous l'écorce d'un arbre, espérez ! vous deviendrez un tigre. Vous qui vous trouvez mal sous la peau d'une bête, espérez ! vous deviendrez un homme, — et qui sait? peut-être un homme d'esprit. A ous en fin. qui vous plaignez d'être un homme, espérez ! vous deviendrez un ange :

Tout sera dit. Le mal expirera ; les larmes Tariront ; plus de fers, plus de deuils, plus d'alarmes !

Tous les damnés monteront au ciel, Bélial en tête. Jésus cmbiassera le Maudit, son frère, et le conduira vers Dieu :

Tous deux seront si beaux, que Dieu dont l'œil flamboie Ne pourra distinguer, père ébloui de joie, Belial de Jésus!

Voilà Ce que dit la Bouche d'ombre. Ce n'est pas

très clair, et surtout ce n'est pas très neuf. Qu'est-ce autre chose, en effet, que la vieille métempsycose de Pvthagore et des Druides ? « La reliqïon de nos anciens Gaulois, dit Montaigne, portait : Que les âmes, étant éternelles, ne cessaient de se remuer et changer de place d'un corps à un autre; mêlant en outre à cette fantaisie quelque considération de la justice divine... Si Pâme avait été vaillante, ils la logeaient au corps d'an lion ; si voluptueuse, en celui d'un pourceau; si lâche, en celui d'un cerf ou d'un lièvre; si malicieuse, en celui d'un renard. Ainsi du reste; jusques à ce que, purifiée par ce châtiment, elle reprenait le corps de quelque autre homme... Quant à ce cousinage-là d'entre nous et les bêtes, je n'en fais passera nd recepte l. » On me permettra d'être ici de l'avis de Montaigne.

Voilà donc où en était arrivé Victor Hugo ! En politique, il était devenu socialiste et partisan du drapeau rouge. En philosophie et en religion, il était devenu adepte de la métempsycose — et des tables tournant*- -

Le mot ombre revient presque à chaque pa^e dans cette deuxième partie des Contemplations. Il semble que l'auteur se soit complu à rassembler, à épaissir autour de nous ces ténèbres visibles dont parle Milton. Sans doute ces ténèbres sont parfois sillonnées d'éclairs; l'œil est ébloui de temps à autre par quelques-uns de ces traits ou le ç-énie se révèle. Mais, au demeurant, tout cela n'a pas le sens commun 3. J'ajoute qu'ici le gros défaut du poète, — l'excès du développement, l'abus des répétitions.

i. F s sais, livre III

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