‹ Victor Hugo après 1852Chapitre 56 sur 187 · Tome II, chapitre v · texte numérisé non relu

Tome II, chapitre v

3. Contemplations, t. II. pp. 79 et suiv. La pièce a précisément pour titre : Ecrit en i8$6. C'est une épître au marquis de C. d'E.. , — au marquis de Coriolis d'Espinouse, — qui avait été, sous la Restauration, l'un des collaborateurs de Victor Hugo, dans le Conservateur littéraire.

Elle commence par ces vers :

Marquis, je m'en souviens, vous veniez cher ma mère, Vous me faisi z pai foi> r citer na grammaire ; Vous m'apportiez toujours quelque bonbon exquis, Et nous étions ccumds quand on était marquis !

M. Jules Claretie, si exact d'ordinaire, s'y est laissé prendre et a écrit dans un de ses volumes (la Canne de M. Michelet, p. i4) : « Le marquis de Coiiolis d'Espinouse était cousin de Victor Uni Ils n'étaient pas cousins du tout. Plus âgé que i'autcur des Ou Ballades, M. de Coriolis d'Espinouse avait près de quatre-vingts ans en 1870. Cela ne l'empêcha pas de marcher à l'ennemi et de se faire tuer à Buzenval, le 19 janvier 187 1, d'une balle allemande. Pendant ce temps, Victor Hugo (et je ne lui en fais pas un repro-

janvier i834, une autre grande pièce, Réponse à un acte d'accusation, qui a certainement été écrite vingt ans plus tard. Il semble, au premier abord, que la littérature seule soit en jeu dans ces vers et que la politique n'ait rien à y voir. Mais lisez la pièce avec attention, et vous aurez vite fait de reconnaître que, sous couleur de répondre — en i834 — aux classiques attardés, aux tenants de la vieille tradition académique, il répond en réalité aux royalistes qui lui jettent ses palinodies à la face et qui osent dire — en i854 — que son républicanisme est de fraîche date. Avec quel soin, avec quelle habileté il choisit les expressions les plus propres à chatouiller la démocratique faiblesse de ses nouveaux amis !

Je fis souffler un vent révolutionnaire,

Je mis un bonnet rouge au vieux dictionnaire...

Sur le sommet du Pinde on dansait Ça ira!

Les neufs muses, seins nus, chantaient la Carmagnole. . .

La Révolution, du haut de son beffroi, Cria : « Transforme - toi ! c'est l'heure...

Aux armes ! prose et vers, formez vos bataillons !

Je lui dis : Ci-devant,

Silence! et je criai dans la foudre et le vent, Et tout quatre-vingt-treize éclata...

J'ai pris et démoli la Bastille des rimes...

J'ai fait un Jacobin du pronom personnel. . .

J'ai dit aux mots : Soyez République ! . . .

Et ç^ràce à ces bandits, ^ràce à ces terroristes. . .

Grâce à toi, progrès saint, la Révolution

Vibre aujourd'hui dans l'air, dans la voix, dans le livre...

Oui, je suis ce Danton, je suis ce Robespierre.'

Comment les bons démocrates qui lisaient ces belles choses en i856 ne seraient-ils pas restés convaincus que

che) composait des vers et se coiffait d'un képi. Le vieux royaliste et le grand poète étaient chacun dans son rôle.

le républicanisme de leur poète remontait au moins à 1 834 ? Seulement, Victor Hugo n'a pas pensé à une chose c'est qu'en i834 il ne faisait pas encore usage, dans ses vers, du double substantif; que cette idée ne lui est venue que beaucoup plus tard, et que, dès lors, il est impossible qu'il ait écrit, à la date qu'il indique, une pièce où se trouvent des vers comme ceux-ci :

Vilains, rustres, croquants, que Yauçrelas, leur chef, Dans le bagne Lexique avait marques d'une F. . .

... Je montai sur la borne Aristote,

Et déclarai les mots égaux, libres, majeurs. . .

... Et Yastre Institut s'obscurcit. ..

Et quand j'ai vu. parmi la foule qui se rue, Pendre, par tous les mots que le bon goût proscrit, La lettre aristocrate à la lanterne esprit..

Nous faisons basculer la balance hémistiche. ..

... Le vers Rompt désormais la règle et trompe le ciseau, Et s'échappe, volant qui se change en oiseau, De la cage césure. . .

Lors de l'affaire de M, Wilson, ce dernier produisit des lettres antidatées. Le papier sur lequel elles étaient écrites avait un filigrane d'une date postérieure à celle des lettres. La ruse futainsi découverte. Laruse poétique de Victor Hugo n'aura pas meilleure fortune. Il a daté sa pièce de janvier i834', mais pourquoi a-t-il commis l'imprudence de l'écrire sur un papier au filigrane de i854?

Une des pièces des Contemplations était dédiée A Mademoiselle Louise Bertin '. M1Ie Bertin avait sur-le-

i. Les Contemplations, livre V.

champ remercié le poète, qui lui répondit, le ierjuin i85G:

Hauteville-House. Guernesey, dimanche iPrjuin.

Votre lettre, chère mademoiselle Louise, a été pour moi une émotion profonde. Il m'a semblé que je revoyais tout le passé» là, près de moi, vivant, rayonnant, que vous me parliez et que nous étions tous là.

Maintenant quelques jours se sont écoulés, et je vous réponds, mais il me semble que ma réponse a déjà du vous arriver, que vous avez dû avoir quelque contre-coup de mes tressaillements et qu'il y a évidemment dans la nature des communications mystérieuses pour ce que les âmes disent aux âmes. D'ailleurs, vous et moi nous vivons si près de la mort et nous avons déjà dans la tombe tant de nous-mêmes, que nos pensées doivent se rencontrer dans cette ombre. Vous savez évidemment d'avance tout ce que je puis vous écrire, vous sentez ce que je sens, vous souffrez ce que je souffre. Quand je lis vos vers ou. quand j'entends votre musique, je me reconnais avec quelque chose de doux qui me manque. Je vous remercie d'aimer un peu ce livre que je vous ai envoyé. J'y suis, et vous y êtes, et tout y est, hélas ! et votre père, et mes enfants, dont les uns sont aujourd'hui des hommes, les autres des anges.

Pensez quelquefois à moi, à nous, et laissez-moi mettre mon tendre respect à vos pieds.

Le lecteur aura remarqué l'en-tète de cette lettre : Guernesey, Hauteville-House. Victor Hugo, peu de jours auparavant, avait acquis cette maison, destinée à devenir si célèbre. Il y restera quatorze ans, presque aussi longtemps que dans son logis de la place Royale K

i. Dans le Livre du Centenaire du Journal des Débats et dans le volume intitulé : Lettres de Victor Hugo aux Berlin, cetfe lettre est donnée comme ayant été écrite en 1868. Outre que son contexte en fixe la date, de façon certaine, au lendemain des Contemplations, par conséquent à l'année i85G, elle porte en tète ces mots, de la main du poète : Dimanche itr juin. Or, le ier juin i856 était bien un dimanche, tandis qu'en i8681e Ier juin tombait un lundi.

2. Victor Hug-o habita la place Royale du mois d'octobre i832 au mois de juillet 1848.

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