‹ Victor Hugo après 1852Chapitre 58 sur 187 · Victor Hugo à Guernesey . par M. Henri de Monteyremar · texte numérisé non relu

Victor Hugo à Guernesey . par M. Henri de Monteyremar

et d'en faire une demeure originale, un logis à la fois artistique et confortable. Au cours de ce travail, il écrit à Jules Janin :

Figurez-vous qu'en ce moment je fais bâtir presque une maison. N'ayant plus la patrie, je veux avoir le toit. L'Angleterre n'est pourtant guère meilleure gardienne de mon foyer que la France. Ce pauvre foyer, la France l'a brisé, la Belgique l'a brisé, Jersey l'a brisé; je le rebâtis avec une patience de fourmi. Pour cette fois, si l'on me rechasse encore, je veux forcer l'honnête prude Albion à faire une grosse chose : je veux la forcer à fouler aux pieds un ai home... Le curieux, c'est que c'est la littérature qui me fournit les frais de cette expérience politique.

Ladite maison avec ses trois étages, son toit, son jardin, sa crypte et sa basse-cour, son look-oat et sa plate-forme, sort tout entière des Contemplations , Depuis la première poutre jusqu'à la dernière tuile, les Contemplations paieront tout. Ce livre m'adonne ce toit, et un jour que vous aurez du temps à perdre et à nous faire gagner, vous qui avez aimé le poème1, - viendrez voir le loeris.

C'est dans ce logis, où il vint définitivement se fi\er à

la lin de l856, que Victor Hugo a écrit/^uYlqueS-uns de ses principaux livres, les Misérables f\ la Lei/^nt/yjiés Siècles; Hauteville-House est aussi nîne d«-se> û&ovres et non peut-être la moins réussie. 11 najpas niis4hoîns'd<- s ans à la réaliser, ne cessant d'acketer ù .Guerncsfv,* "-. en Belgique, en Hollande; se faisant aVûiuteetexélrénârc,' t. ([lissier, dessinateur, peintre d'ornements., sculpteur en bois "-; marquant tout de son empreinte, soii^ianJt^irt

i. Jules Janin avait consacré aux Contemplations deux ar' enthousias zrnal (t>-s Débat* du 26 juin et «lu \ août

. Henry Houssaye, De Marine-Terreux a Hauteville-House

(Journal des l)>'l»its du 18 septembre i885. (Cet article de M. Henry

m'a beaucoup servi pour la description qui va suivre. Il

la rois très compte! el très exact. J'y renvoie ceux de mes lec-

teurs <[.ii voudraient connaître eu tous ses détails l'installation de

i Guernesi

détail comme il soignait chacun de ses vers, donnant à chaque pièce l'éclat d'une Ode et voulant que son logis fut un poème. Il ne sera donc pas hors de propos de le décrire ici.

Hauteville-House, ainsi que son nom l'indique, est située sur une des parties les plus élevées de la ville de Saint-Pierre-Port, à mi-côte d'une rue étroite et escarpée, qui monte au sommet de la falaise. L'aspect extérieur est banal et triste. La façade, peinte en gris de fer, est percée de quatorze fenêtres à guillotine. Mais il en est ici comme de ces maisons d'Orient, dont les murs nus et sombres cachent des trésors. Au dehors, presque une prison ; au dedans presque un palais de fées.

A peine a-t-on franchi le seuil et pénétré dans le vestibule, qu'on est reporté, pour un instant, aux plus belles années du poète : on a devant soi un pilastre de vieux chêne, supportant un grand linteau sculpté où se modèlent, au milieu des motifs architectoniques, des figures et des médaillons rehaussés d'or : les médaillons de Victor Hugo et de sa seconde fille, par David d'Angers, — des figures de moines en prières et de saintes en extase. Au centre se lit cette inscription : Notre-Dame de Paris.

Le corridor qui conduit du vestibule au salon d'attente est couvert du haut en bas de faïences et de porcelaines. Sur l'une des parois, les émaux blancs et bleus de Delft alternent avec les plats à la corne de Rouen. Sur l'autre, un service de Sèvres, don du roi Charles X à son poète. Au plafond, toutes les familles delà Chine.

Une cheminée monumentale, véritable édifice dechène avec entablement massif, contreforts, statues, arcades, forme la principale décoration du salon d'attente entièrement tendu de tapisseries du xvme siècle et meublé de divans turcs. On distingue, à demi engagée dans l'entablement de la cheminée, la statue d'un évoque, — l'évèque des Misérables, — avec cette devise :

Crosse de bois, évoque d'or. Crosse d'or, éyêque de bois.

Sur deux volutes qui brisent la li°ne des pieds-droits, on lit les noms que Victor Hugo regardait comme les plus glorieux de l'humanité. Ici, Moïse, Socrate, Christ, Colomb, Luther, Washington; là, Job, Isaïe, Homère. Eschyle, Lucrèce, Dante, Shakespeare, Molière1.

Une petite serre formant avant-corps ouvre sur le jardin, — une grande pelouse en pente, des massifs de fleurs, tles allées bordées d'arbres et de plantes de mille espèces, la mer à l'horizon.

Du jardin, on peut rentrer dansla maison par la salle à manger, ouverte, par deux portes-fenêtres, aux parfums des fleurs et aux brises de l'Océan. Lambrissée de vieux chêne jusqu'à hauteur d'appui, elle a, dans sa partie supérieure, un revêtement de faïences blanches de Delft, ornées de quatre grands motifs qui représentent des corbeilles de fleurs. De place en place, des assiettes rares. des émaux, des porcelaines. Une belle tapisserie du xvme siècle couvre le plafond. La cheminée, au lieu d'être en chêne, comme celle du salon d'attente, est en faïence de Delft : elle dessine un // monumental que couronne une statuette de Notre-Dame-de-Bon-SecpuTS, en vieux Rouen. La Vierge porte dans ses bras l'enfant

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