‹ Victor Hugo après 1852Chapitre 60 sur 187 · Victor Hugo chez lui, par Gustave Rivet, p · texte numérisé non relu

Victor Hugo chez lui, par Gustave Rivet, p

Hugo de Lorraine : d'azur au chef d'argent, chargé

de deux mer /et tes de sable l.

Dans la salle de billard, également au rez-de-ehaussée, se trouvait une galerie de portraits de famille : Victor Hugo, son père, sa femme, ses enfants. — entre autres la curieuse toile d'Auguste de Chàtillon -, qui figurait en iSS'6 à l'exposition des Portraits du Siècle

i. Sur le néant des prétentions nobiliaires de Victor Hugo, voir Victor IIwju avant i83o, chap. ier, et Victor Hivjo après i83o, t. II, chap. v.

2. Auguste de Chàtillon, peintre, sculpteur et poète, a dont les vers, dit Théophile Gautier, pourraient parfois être pris pour de vieilles ballades ou d'anciens chants populaires, tant le sentiment en est vrai et la forme naïve ». Au tome IV du recueil de M. Eugène Crépet, les Poètes français, M. Charles Asselineau dit de son côté : « M. Autr. de Chàtillon eut l'honneur d'être, aux beaux jours de la Place Royale, au beau temps de Notre-Dame de Paris et de Lucrèce Borgia, le peintre ordinaire de la maison du poète... Gérard de Nerval mentionne, au chapitre premier de sa Bohême galante, « un moine rouge lisant la Bible, » copie dont l'original se trouvait chez If. Hugo, et l'on a pu voir, lors delà vente du mobilier de l'illustre poète, en 1802, un plafond allégorique représentant le Sommeil du Poète, signé Auguste de Chàtillon, et qui décorait la chambre à coucher. » — Malgré son triple talent de peintre. de poète et de sculpteur, Auguste de Chàtillon tomba dans la misère. On lit à ce sujet dans le Figaro du a juin 1876 : « A propos de ['inexplicable économie de M. Victor Hugo, nous trouvons dans le Parnasse satyrique du xixc siècle (ouvrage que les amateurs paient aujourd'hui de cinq à dix louis quand ils le rencontrent) la fameuse chanson de Golgotha faite en 1864 par Alexandre 1 Elle fut composée à l'occasion du refus de Victor Hugo de prêter une cinquantaine de francs a un vieil ami malheureux. M. Auguste de Chàtillon, dont un portrait du Maître décorait le salon de la Place Royale. M. de Chàtillon, comme un homme qui ne pouvait en croire ses yeux, faisait lire, dans les cafés de Paris, ce refus étrange, où la phrase : Chacun gravit son Golgotha semblait accuser la dureté des temps. Voici un des derniers couplets :

Air : Un jour le b<>n Dieu s'tceiilaitt.

« Grand maître, prèlex-moi cent sous ? — Ami je ne puis rien pour vou»

Que de Tous de -larer poète Sous le ciln ayant la tempête. ..

Mainl<nant lirez-vuus Je la...

Chaeua gr.<\it >od Golgotha!

On ne peut \ as me tirer de carotte!

Faites comme moi, clier ami. je golgulbc. Oui, tout doucement je golgothc.

et qui représente Victor Hugo assis, tenant entre ses geuoux son fils Charles en blouse d'écolier. Sous ces portraits étaient accrochés, dans des cadres fouillés par le poète lui-même, quelques-uns de ces grands dessins à la plume, où Victor-Huofo déployait une si étrange originalité et qui ont fait dire à Théophile Gautier : « Victor Hugo, s'il n'était pas poète, serait un peintre de premier ordre ; il excelle à mêler, dans des fantaisies sombres et farouches, les effets de clair-obscur de Goya à la terreur architecturale de Piranèse... Bien des décorateurs lui envieraient cette qualité étrange de créer des donjons, des vieilles rues, des châteaux, des églises en ruines ; d'un style insolite, d'une architecture inconnue, pleine d'amour et de mystère, dont l'aspect vous oppresse comme un cauchemar l. »

Au premier étage de Hauteville-House, où se trouvaient les chambres à coucher de Mmc Hugo, de ses fils et de sa fille Adèle, se développe, sur toute la façade du côté du jardin, une vaste pièce dont on fait à volonté deux salons. Il suffit pour cela de fermer l'immense porte à deux vantaux de laque de chine rouge et or qui est fixée au milieu de cette galerie. Je laisse à M. Henry Houssaye le soin d'y introduire le lecteur : on ne rencontre pas tous les jours un si aimable cicérone. « Les couleurs différentes des tentures, de soie ancienne, ont fait nommer, le premier salon, le salon rouge, et le second, le salon bleu. Ces tentures encadrent quatre grands panneaux de tapisserie d'une rareté excessive et d'une incomparable magnificence. Ce sont des tapisseries à fond de jais blanc, brillant comme de l'argent neuf, brodé de personnages, d'animaux et d'arbres en or fin et en velours

i. La Presse, 7 juin 1805.

rousse. Ces panneaux, dont on connaît peu d'analogues, ont été tissés, paraît-il, pour la reine Christine de Suède à l'époque de son séjour à Fontainebleau. L'ameublement s'accorde avec la gaieté et l'éclat de la décoration. Ici le vieux chêne est proscrit; des fauteuils et des bergères de bois doré et de damas rouge, des cabinets et des tables de marqueterie, des lustres et des appliques de Murano, des miroirs à bordures rocaille, des vasques de Chine, un écran Louis XV au petit point, un autre écran où sont brodées les armes des Hugo (encore !}; une grande horoge hollandaise marquant les heures, les jours de la semaine, le quantième du mois, les phases de la lune tout enfin, sauf le cours de la Bourse. — Quatre Chinois demi-nus, hauts de cinq pieds, statues de bois doré sculptées à Venise au xvme siècle, portent un grand dais de soie de Chine, qui abrite la cheminée. On ne saurait dire l'impression étrange, le caractère imposant, le magnifique aspect de cette décoration *. »

Victor Hugo s'était, à l'origine, réservé la grande pièce du second étage, la galerie de chêne, pour en l'aire à la fois sa chambre et son cabinet de travail. Seulement il n'en devait prendre possession que lorsque la décoration en serait achevée. Cela demanda trois ans, si bien que le poète qui, pendant ce temps-là, avait dormi et travaillé à l'étage supérieur, prit le parti d'y rester. Cette pièce n'en accuse pas moins sa primitive et double destination. Elle est divisée en deux parties, que sépare une rangée de stalles d'église, arrêtées au centre par deux grosses colonnes torses où s'enroulent des feuilles de vigne en or. A droite, là où devait être la chambre à coucher, un vaste divan peut servir de lit. et c'est celui que

I, Henry Houssnyc, loc. cit.

le poète destinait à Garibaldi, lorsqu'après Mentana il lui offrit l'hospitalité. Celui-ci ne put se rendre à l'appel qui lui était adressé, mais son nom est resté à la partie de la galerie de chêne préparée pour le recevoir, — c'est

la chambre Garibald

Autant la décoration du salon rouge et du salon bleu, au premier étage, est lumineuse et gaie, autant celle de la galerie du second étage est sombre et sévère. Des lambris de chèûe montent jusqu'au plafond, encadrant, d'espace en espace, d'admirables tapisseries flamandes du xve siècle, dont les sujets sont empruntés au Nouveau- Testament. Au centre de la salle se dresse un lampadaire de bois sculpté, fixé sur pivot, haut comme un arbre, portant quarante-huit branches, et couronné d'une statuette de la Vierge, en chêne comme le lampadaire luimême. Cette statuette est l'œuvre de Victor Hugo.

De la galerie on monte, par un « escalier dérobé », comme dans Hernani, au troisième étase, où se trouvent un belvédère et deux chambrettes. La première, grande à peine comme une cabine de navire, est la chambre à coucher du poète. Un lit très bas de velours rouge à bandes de tapisserie, un miroir à cadre rocaille et une petite table de toilette pour tout ameublement. La seconde, tendue de tapisserie et meublée d'un divan, est un cabinet de repos — et de lecture. Il y a des livres partout, en tas sur le plancher., en piles sur le divan -. Les deux

i. Gustave Rivet. Victor Hugo chez lui, p. 122.

2. L'historiographe officiel de Victor Hugo, .M. Alfred Barbou, a fait, lui aussi i Victor Hugo et son temps, pages 292 cl suivan une longue description d'Hauteville-House, mais on pense bien qu'elle ne vaut pas celle de M. Henri Houssaye. Elle renferme pourtant de bien jolies choses, entre autres celle-ci, que je rencontre à la paure 299 : « Hautevitie-House était une sorte île lieu d'asile. Ouicouque y frappait était certain d'être accueilli. Une des chambres, placées à côte du cabinet de travail de Victor Huço, s'offrait

petites pièces donnent sur le belvédère, le look-out, comme l'appelait Victor Hug-o dans sa lettre à Jules Janin. Pour plafond et pour murailles des places sans tain, laissant entrer à flots la lumière, si bien que le poète pouvait se croire presque dans le ciel et presque dans la mer. Il embrassait de là un horizon infini. A droite, les falaises de Jersey; à gauche, Auritrny; en face, Jethou, Herm et Serk; au fond, entre .Aurigny et Jethou, entre Jethou et Serk, entre Serk et Jersey, partout, la France*. C'est là que, tous les jours, par tous les temps, l'été sous le soleil, l'hiver auprès de son poêle de faïence que surmonte une statuette de Vénus, appuyé sur son s*rand pupitre de chêne, vêtu de sa longue robe de chambre rouqe, Victor Hug-o travaillera jusqu'à la fin de son exil, sans se donner un moment de relâche. 11 avait dit, en i846 :

Pourquoi m'appelez-vous encore ?

J'ai fait ma tache et mon devoir.

Qui travaillait avant l'aurore, Peut s'en aller avant le soir i.

Mais aujourd'hui il ne veut plus entendre parler de repos. « En tout temps, dit M. Alfred Asseline, il était le premier levé ; les rares passants qui descendaient la rue

à tout homme de lettres français qui désirait écrire un livre dans la tranquillité de l'e.ril. Gérard de Nerval, Ourliac, Balzac, et, plus tard, ce charmant poète, qui devait mourir si jeune, Alhert Glatigny, dix autres habitèrent cette chambrette, appelée le radeau fie la Méduse par Victor Hugo, qui, fournissant le repas en même temps que le gfte, entendait égayer son hospitalité. » Voyez-vous d'ici chez Victor Hugo, à Guernesey, dans la chambrette dHauteville-House, après i856, par conséquent, Balzac, Gérard de .Nerval et Edouard < turliac, écrivant chacun un livre « dans la tranquillité de l'exil », — Ourliac, qui était mort le%3i juillet iN'is. Gérard de Nerval, qui était mort le '>\ janvier i855, Balzac, sur la tombe duquel Victor Hugo lui-même avait prononcé un si beau discours le 21 août i v

i. A. v.i xpierie, Profils et grimaces, p. l\->.o.

a. Novembre 1 84*>- Les Contemplations, t. 11, p. ta.

d'Hauteville pour se rendre au port pouvaient le voir au petit jour, arpentant son look-out... Commandant à son inspiration dont il avait fait l'esclave de son irénie, il se mettait tranquillement à quelque chef-d'œuvre, comme un manœuvre à sa tâche accoutumée. A midi, il avait écrit ses cent vers ou ses vingt paçes de prose sans rature, quelquefois avec des renvois qui tenaient plus que la page ; alors, les jambes un peu raidies, car il avait pris l'habitude d'écrire debout et de marcher en composant, il descendait lentement son escalier, les tentures amortissant le bruit de son pas, et il secouait sa pensée à laquelle il donnait cong'é pour le restant du jour... — En fait de travail, combien de fois Victor Hugo nous a-t-il répété : « Peu de travail ennuie; beaucoup de travail amuse1. »

Ce qu'avait été la vie du poète à Jersey, les lettres de Mme Hugo nous l'ont dit. Nous allons apprendre, par celles de François-Victor, ce quelle fut à Guernesey.

Le 23 janvier i858, François-Victor, alors tout occupé de sa traduction de Shakespeare, écrivait à son parent, M. Alfred Asseline ;

Mon père nous a donné un beau locfis avec un beau jardin. II a réalisé ce rêve d'il y a vingt ans : avoir une habitation au bord de la mer! Qui eût pensé que ce rêve n'était pas un château en Espagne? Pourtant, c'était un château à Guernesey. Singulière chose que le locataire de la place Royale et de la rue delà Tour-d"Auvergnesoit devenu le propriétaire d'IIauteville- House, et que le représentant de i8ji soit devenu le vassal

i. Victor Hugo intime, pages 206, 207, 209.

HAITEY1LLE-H0USE. — LA LEGENDE DES SIECLES iil

de Victoria. Quand je dis vassal, ce n'est pas une métaphore, car mon père paye par an deux poulets de rente à la reine.

Du reste, nous travaillons tous. Mon père achève les « Petites Epopées » ; Charles fait un roman et moi je donne Shakespeare à la France, bornant mon vœu pour le moment à être le drog-man fidèle de cet immense g-énie. C'est un travail énorme : trente-six drames, cent vin^t mille vers à traduire, trente-six préfaces à faire! en quatre ans1 !... »

« Le roi, dit Saint-Simon, eut un anthrax au cou qui ne parut d'abord qu'un clou, mais qui donna beaucoup d'inquiétude-. » En i858, Victor Hugo eut son anthrax comme Louis XIV. François-Victor écrivait à M. Asseline, le 22 août :

La maladie de mon père, qui t'a si tristement surpris lors de ton arrivée à Guernesey, n'est pas encore absolument termiminée. La plaie immense faite par le furoncle, et qui couvrait toute la largeur du dos, n'est pas encore tout à fait fermée. De plus, le gonflement des jambes attribué à l'engorgement des vaisseaux lymphatiques n'est pas sensiblement diminué. De là, de grandes précautions à prendre. Le docteur interdit à mon père de marcher et de trop manger, et cette demi-diète, nécessaire pour la fermeture de la plaie, retarde beaucoup la convalescence. Il parait certain maintenant que la maladie était beaucoup plus grave qu'on n'a voulu nous le laisser croire. Le docteur en a-t-il vu toute la gravité, ou bien nous l'a-t-il sciemment cachée? Je n'eu sais rien; mais il est impossible de ne pas voir, devant les retards du rétablissement, que la crise a été fort sérieuse. Cette pensée rétrospective jette dune parmi nous un certain trouble que tu peux facilement expliquer. Le dérangement d'une santé aussi chère rait une calamité et privée et publique, dont nous n'oserions pas calculer les conséquences. Ce qui nous rassure, c'est que a repris sa sérénité etsabonne mine depuis une huitaine de jours. Il y a un mieux évident qui, j'espère, continuera.

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