Journal des Gonoourt, t. I. p. .'577. — 11 juillet 18'n
2. Profils et Grimaces. — Lettre à Ernest Lefèrre. Hauteville- House, avril i856.
à penser qu'elles seraient le chef-d'œuvre de Victor Hugo, qu'elles donneraient raison à ces paroles de Balzac, écrivant au mois de juillet i84o, à l'occasion des Rayons et des Ombres : « M. Victor Hugo ne peut plus être en progrès que par un poème. Dans l'exécution de cette œuvre grandiose, qui manque à la France et qu'il peut lui donner, soit dans la forme grotesque prise par Arioste et à laquelle il excellerait, soit dans la forme héroïque du Tasse., il sera bien servi par le tour que prend sa poésie, par son admirable sentiment des images, par la richesse de sa palette, par sa puissance de description *. » Est-ce que déjà la plus belle pièce des Châtiments n'était pas venue donner une première et éclatante confirmation aux prévisions de Balzac ? Qu'était V Expiation, sinon une Petite Epopée ? A l'émotion avec laquelle j'abordais la Légende des Siècles, se mêlait donc beaucoup d'espoir. Mon attente allait être à moitié remplie, à moitié déçue.
Les deux volumes de la Légende des Siècles ne renferment que trois petites épopées : le Petit roi de Galice, Eviradnus et Ratbert . Le reste de l'ouvrage, soit environ les trois quarts, est formé de pièces qui ne peuvent prétendre au titre de poèmes. Les plus belles de ces pièces, Aymerillot et le Mariage de Roland, sont de simples épisodes, des anecdotes épiques, si l'on veut, mais des anecdotes 2.
Victor Hugo, après avoir projeté d'écrire un livre entièrement composé de poèmes et de légendes, y avait-il
i. Balzac, Revue Parisienne, p. o4.
2 « Aymerillot est la reprodueticm à peu près exacte d'un épisode de la Romance de Roland, que M. Achille Jubinal avait insérée, sous le titre de Château de Dannemarie, dans une nouvelle du Magasin pittoresque de i84i. » Victor Hugo, par L. Mabilleau, p. 89.
tout à coup renoncé, alors qu'il n'était encore qu'au quart de la route? Ce qui est certain, c'est que, pour la première fois, il livrait au public un ouvrage sans proportions, sans harmonie, sans plan, où ne se rencontrait plus cette savante et belle ordonnance dont il était coutumier l.
La chose assurément avait lieu de surprendre. Peutêtre en trouverait-on l'explication dans la direction nouvelle qu'avaient prise ses idées depuis que l'exil l'avait jeté loin de Paris et de la France, depuis qu'il frayait avec les spectres au pied du dolmen de Rozel. Il n'était plus seulement le « Penseur » des Voix intérieures et des ftaj/ons et des Ombres ; il était le « Mage » des Contemplations, le prophète de la religion nouvelle. Sa mission s'était agrandie. Il ne pouvait plus lui suffire de composer de beaux récits, des narrations épiques. Plus que jamais, il avait charge d'âmes. Le moins qu'il pût faire maintenant, c'était de montrer « l'épanouissement du genre humain de siècle en siècle, l'homme montant des ténèbres à l'idéal, la transfiguration paradisiaque de l'enfer terrestre ». C'était de donner « des empreintes suecessives du profil humain, de date en date, depuis Eve, mère des hommes, jusqu'à la Révolution, mère des peuples ; empreintes prises, tantôt sur la barbarie, tantôt sur la civilisation, presque toujours sur le vif de l'histoire ; empreintes moulées sur le mas. pie des siècles2 ». C'était enfin d'écrire « une sorte de poème où se réverbère le problème unique, l'être sous sa triple face ; l'humanité, le mal, l'infini ; le progressif,
i. i Personne, dit très justement M. Emile Faguet, dans Etudes littéraires sur le xixe siècle, p. 9o6, personne dans toute la littérature française, non pas même Malherbe, n'a plus aimé que Victor Hugo la composition exacte el bien ordonnée, »