‹ Victor Hugo après 1852Chapitre 70 sur 187 · Préface de la Légende de* Sièdest p. IX · texte numérisé non relu

Préface de la Légende de* Sièdest p. IX

Je relatif, l'absolu; en ce qu'on pourrait appeler trois chants : la Légende des Siècles, la Fin de Satan, Dieu 4. »

Du moment qu'il lui fallait « raconter le genre humain », retracer les évolutions successives de l'humanité -à travers les âges, de la création du monde à nosjours, force était bien au poète de renoncer à écrire de petites épopées. Le nombre en eût été nécessairement restreint, et il n'aurait pu prendre que trop peu « d'empreintes », il n'aurait pu frapper que trop peu de médailles. Avec des pièces plus courtes, dont quelques-unes n'auront, s'il le faut, que quatre vers -, peut-être lui sera-t-il possible de remplir son nouveau programme. La vérité est qu'il ne l'a pas rempli du tout. C'est ainsi que, dans ses deux volumes, il n'y a rien sur la Grèce et sur la civilisation hellénique. Sur Rome, il y a quatre pages, la pièce du Lion dWndroclès. Rien sur la Réforme, rien sur le xvne siècle, — je me trompe, il y a le Régiment du baron Madruce, — un régiment autrichien. Rien sur le xvme siècle et la Révolution. En revanche, sur le xf:e siècle, il y a des vers par centaines.

Si la Légende des Siècles est un livre mal fait, de tous points défectueux comme composition et ordonnance, il n'en renferme pas moins des morceaux superbes, qui sont vraiment de main d'ouvrier. La Bible et l'Evangile ont fourni à l'auteur des inspirations admirables, la Conscience, Booz endormi, Première rencontre du Christ avec le tombeau. Dans le cycle héroïque chrétien, dans le Parricide, le Mariage de Roland, Aymerillot et Bivar, il a des accents dignes de la Chanson de Roland et du Romancero. Le Satyre,

i. Préface de la Légende des Siècles, p. xvi.

2. La pièce intitulée Mahomet, au tome premier, est un quatrain.

la Rose de l'infante \les Pauvres yens1, dans le second volume, sont des pag/es d'an grand souffle, d'une facture puissante, d'une touche large et émue. Mais des paares aussi belles, d'une inspiration analogue, jetées dans le même moule, on en peut trouver dans les précédents recueils du poète et en particulier dans les Contemplations 2. Ce qui est unique, ce qui assig/ne à la Légende des Siècles un rang- à part dans l'œuvre de Victor Hugo, ce sont les trois poèmes, les trois petites épopées qu'elle renferme, le Petit roi de Galice, Eviradnus, Ratbert. Toutes les qualités de l'auteur s'v déploient avec une largeur, avec un éclat, avec une vigueur incomparables. Ses défauts y sont aussi sans doute, mais c'est à peine si on ose ici leur donner ce nom. Que sont, en effet, ces trois poèmes, sinon de belles tapisseries moyen-àg/e, où des personnages plus grands que nature, montés sur d'énormes destriers, chevauchent à travers une forêt enchantée où se dressent des arbres étranges, où chantent des oiseaux fantastiques ? Reprocherez-vous au poète l'exubérance de sa fantaisie, la longueur de certaines descriptions, la bizarrerie de certains propos '? Autant

i. Les Pauvres gens sont empruntés, pour le fond, pour la marche du récit et un 2;rand nombre de détails, notamment le trait admirable de la fin, à une pièce <!<' Cbarles Lat'ont, publiée dès et intitulée les Enfants de la morte. Sans doute, Victor II :■> a su marquer à son coin la petite pièce blanche de Charles Lat'ont. et il en a centuple la valeur. Mais l'emprunt non est pas moins incontestable et il fût été bien au grand [>octe de le reconnaître dans l'édition définitive de s<-> Œuvres. (Voy. les Légendes de la charité, par Charles Lat'ont, p. 101.)

a. Comparez, par exemple, les Pauvres gens et les Malheur [Contemplations, livre V, x.wn ; — la pièce sur Çaîn {la fionscience) <:\. la ; Contemplations sur Adam et Eve :

Ib >ongeaient, et rêveurs, sans entendre, fans voir, So irds au» rumeurs des mers d'où l'ouragan s'élance, Tonte In nuit, dans l'ombre, ils pleuraient en siU-ncc . Ils p euraieut tous les deux, aïeux du genre humain. Le père sur Abel, la mère sur Cam.

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vaudrait reprocher à Ja tapisserie, éclatante et superbe dans son cadre de vieux chêne, que les bras de ses personnages sont mal attachés, que ses chevaux sont trop lourds et que ses oiseaux ne ressemblent pas à ceux que l'on voit dans Y Histoire naturelle de M. de Buffon î

Plus j'admire le Petit roi de Galice, Ratbert et Eviradnus, — surtout Eviradnus, qui est peut-être, avec V Expiation, le chef-d'œuvre de Victor Hu<?o, — plus je regrette qu'au lieu de terminer son cycle de poèmes, il nous ait donné tant de pièces étranges, où se trouvent de si singulières « empreintes du profil humain » : le Mornotombo, un vieux volcan du Nicaragua qui, au lieu de cracher de la lave, vomit des tirades du Dictionnaire philosophique1; — le Mendiant du pont de Crassus, qui compare les Pyrénées à sa vieille souquenille et les rois qui se promènent dans la montagne aux poux qui grouillent sur son manteau 2 ; — le baudet qui aime mieux mourir sous le fouet que d'écraser un crapaud dans la fange, et qui devient du coup « plus saint que Socrate et plus grand que Platon 3 » ; — le sultan Mourad, qui a tué son père; qui a pris son fils pour cible, et l'a tué ; qui a fait étrangler ses huit frères et scier son oncle Achmet entre deux planches ; qui a ouvert, l'un après l'autre et vivants, douze enfants, pour trouver dans leur ventre une pomme volée ; qui n'a cessé, pendant quarante ans, de commettre les pires forfaits, — et à qui Dieu sourit et pardonne, non parce qu'il s'est repenti, mais parce que, un jour, rencontrant à la porte d'un boucher un porc saigné vif, qui agonise sur le pavé brûlant, dévoré par le soleil et par les mouches, Mourad

i. Les Raisons du Momotombo, t. II, p. 127.

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