‹ Victor Hugo après 1852Chapitre 74 sur 187 · Les Voix intérieures, xvi · texte numérisé non relu

Les Voix intérieures, xvi

de huit mille francs, à faire abandon de ses droits sur les deux premiers volumes des Misérables i.

Sous sa nouvelle forme, le roman de Victor Hugo n'avait pas moins de dix volumes. Il avait fallu en faire une copie pour l'impression, et ce n'avait pas été une petite besogne. Trois personnes l'avaient menée à bonne tin : Mme Chenay, sœur de Mme Victor Hugo, — une Française, habitant l'île et chargée de famille, Mme Jeay, dont le travail était payé, — et Mme Drouet, qui habitait Guernesey. Précisément à ce moment, Victor Hugo acheta, pour elle, du propriétaire, M. Démaille, la maison qu'il avait habitée à son arrivée à Saint-Pierre-Port, au n° 20 de la rue Hauteville <±. C'est un fervent admirateur du poète, un Guernesiais, M. Henri de Monteyivmar, qui nous fournit ce renseignement. Le cousin de Victor Hugo, M. Alfred Asseline, veut bien le compléter. « Mme Drouet, dit-il, vivait noblement à Guernesey, dans l'ombre et le nuage de cette gloire un moment proscrite 3. » Et un peu plus loin : « J'ai eu l'honneur d'être reçu souvent chez ÀImô Drouet, dans la maison discrète que Victor Hugo, artiste incomparable en toutes choses, se plaisait à lui décorer de ses mains 4. »

La première partie des Misérables — Fantine — fut publiée le 3 avril 1862. Le 3o juin suivant, paraissait la cinquième et dernière partie, Jean Valjean.

Le jour où Victor Hugo donnait au public les premiers volumes de son nouveau roman, il venait d'accomplir sa

1. Je dois ces détails à l'obligeance de M. Adolphe Jullien, auteur d'un volume (encore inédit sur le Romantisme et l'éditeur Renduel.

2. Victor Hugo à Guernesey, par M. Henri du Monteyremar. Figaro du 18 août i883.

o. Alfred Asseline, Victor Hugo intime, p. 283. 4. Ibid., p. a83.

soixantième année. Il s'était dit, sans doute, comme Don Ruy Gomez de Silva :

Ressaie, à soixante ans, ton harnais de bataille1.

Ce qui est certain, c'est qu'il remporta, ce jour-là, une de ses plus éclatantes victoires. La première partie des Misérables est une de ses plus oelles œuvres et on y reconnaît à chaque page la main d'un maître.

Mlle Baptistine, la sœur de l'évèque, et sœur Simplice, la religieuse qui fait le service de l'infirmerie à l'hôpital de Montreuil-sur-Mer, sont deux figures charmantes, esquissées avec une merveilleuse délicatesse.

Malgré de fâcheuses retouches, il s'en faut de bien peu que le portrait deMçr Myricl ne soit un chef-d'œuvre. Javert, l'officier de paix, esclave de ses fonctions et de ses devoirs, s'élève à la hauteur d'un type. Au lieu d'un «mouchard », nous avons un héros. Le poète, qui avait réhabilité la courtisane dans Marion de Lorme et dans la Tisbé, Yout-law dans Hernani, le bouffon de cour dans Triboulet, le laquais dans Ruv-Blas, réhabilite ici l'agent de police, — tt cette fois il a raison.

Il y a d'admirables parties dans l'étude de lame de Jean Valjean, qui s'élève des profondeurs obscures du crime jusqu'aux cimes lumineuses de la vertu chrétienne. La scène o ù Jean Valjt-an se réveille au milieu de la nuit chez M?r Myriel, qui lui a donné l'hospitalité, et vole les six couverts d'argent de l'évèque, est conduite avec un art achevé. Lorsque Jean Valjean, le lendemain, vole à un petit savoyard une pièce de quarante sous, et que, l'intelligence se réveillant en lui, il veut restituer, expier, puis se laisse ressaissir par l'esprit du mal, lutte encore, jusqu'au moment où, vaincu par la

i. Hernani, acte III, scène vi.

cràce. il vient tomber à g-enoux devant la porte de Mgr* Mvriel, cette péripétie est à la fois touchante et superbe. Et pourtant le poète s'est élevé plus haut encore dans les chapitres consacrés à peindre le drame qui commence à Montreuil-sur-Mer , dans la chambre de M. Madeleine, et qui se termine à Arras. dans la salle de la cour d'assises, drame qui se passe surtout au dedans de lame de Jean Valjean, et dont les développements saisissent l'esprit, remuent les entrailles, élèvent Fàme. Je ne sais pas s'il est rien, dans le roman moderne , qui puisse soutenir la comparaison avec ces chapitres des Misérables.

La conception même de l'œuvre, en cette première partie, n'est pas moins remarquable que l'exécution. Jusque-là, Victor Hugo avait fait reposer chacun de ses romans et de ses drames sur une antithèse, au fond toujours la même, sur la rencontre dans le même cœur, dans la même âme. des sentiments les plus contraires. Il n'avait cessé d'associer à la bassesse la sublimité, à la difformité morale la plus hideuse la vertu la plus pure. Et cette vertu ne succédait pas au vice et au crime, elle coexistait avec eux. Vice et vertu faisaient bon ménage ensemble. La courtisane avait des candeurs de vierge, des blancheurs de lis, elle n'en restait pas moins courtisane. L'empoisonneuse était la plus tendre, la plus admirable des mères, elle n'en continuait pas moins à verser le poison à pleines coupes. Dans (es Misérables, au moins dans les deux premiers volumes, les seuls qui nous occupent en ce moment, Victor Hugo a changé tout cela. II prend bien un galérien pour en faire son héros. Il va le chercher au bagne de Toulon comme il avait été jadis chercher Claude Gueux à la maison centrale de Clairvaux. Mais quelle différence entre

Claude Gueux et Jean Valjean ! Valjean n'est pas un criminel qui mène de front le vol et la bienfaisance, le crime et la sainteté. C'est un homme qui, après avoir failli, après être tombé, se relève ; qui, après avoir traversé le bag-ne, monte aux plus hauts sommets de l'honneur, mais qui n'y monte que parce qu'il a changé, parce qu'il s'est converti . Coupable et flétri, l'âme ulcérée, le cœur gros de haine, Jean Valjean s'est trouvé face à face avec un prêtre de Jésus-Christ, avec Ms* Myriel, évèque de D... — L'indulgence céleste, le pardon sublime de l'homme de Dieu l'ont ébranlé, terrassé, vaincu. Cette clarté qu'il n'avait jamais vue jusque-là a chassé les ténèbres qui obscurcissaient son âme. « ... Il tomba épuisé sur une grossepierre, les points dans ses cheveux et le visage dans ses genoux, et il s'écria : Je suis un misérable î Alors son cœur creva, il se mita pleurer... Combien d'heures pleura-t-il ainsi ? <Jue fit-il après avoir pleuré?... Le voiturier qui faisait à cette époque le service de Grenoble, et qui arrivait cà D... vers trois heures du matin, vit. en traversant la rue de l'Évêché, un homme dans l'attitude de la prière, à gfenoux sur le pavé, devant la porte de Mgr Bienvenu {. » Valjean s'est agenouillé; lorsqu'il se relèvera, il sera un homme nouveau ; il commencera une nouvelle vie, toute différente de l'ancienne, et qu'il édifiera sur cette parole de l'évèque : « Jean Valjean. mon frère, vous n'appartenez plus au mal, mais au bien. C'est votre âme que je vous achète; je la retire aux pensées noires

î. Les Misérables, premier.- partie, ( 7. — I.'.

Misérables, que l'auteur appelle tantôt J/. Myriel, tantôt M-' Hunvenu, n'était pas un personnage imaginaire. Le j 1 ète avait [Tint, sous ce nom. M«' Charles-Frai avenu de Miollis, qui était

effectivement évêque de Digne en l8l5, a l'époque où s'ouvre le roman.

et à l'esprit de perdition et je Ja donne à Dieu1. » Il devient bon. bienfaisant, doux et humble, il se sacrifie par amour de la justice, il s'élève jusqu'au surnaturel de la vertu chrétienne ; et jamais la pensée de L'évèque ne le quitte ; sa parole lui est, en toute occasion, une lumière et une force. S'il se décide, lui, le maire Madeleine, le magistrat honoré, le riche industriel, à redevenir par devoir le forçat Jean Valjean ; s'il prend cette héroïque résolution, qui perd sa vie, mais qui sauve son âme, c'est que l'évèque est là près de lui, toujours présent dans l'ombre : ft II sentait que l'évèque était là, que l'évèque était d'autant plus présent qu'il était mort, que l'évèque le regardait fixement, que désormais le maire Madeleine avec toutes ses veitus lui serait abominable, et que le galérien Jean Valjean serait admirable et pur devant lui. Que les hommes voyaient son masque, mais que l'évèque voyait sa face. Que les hommes voyaient sa vie. mais que l'évèque voyait sa conscience 2. »

Mais qu'est cela ? Qu'est l'idée qui domine ainsi toute cette première partie du livre, sinon l'idée chrétienne, l'idée catholique de la rehabilitation par le repentir. L'idée catholique ne rayonne-t-elle pas, d'ailleurs, d'un bout à l'autre de ces deux volumes ? Le premier ne s'ouvret-il pas par le portrait d'un saint, de Mgr Myriel ? Le second ne se ferme-t-il pas sur ces paroles adressées à la sœur Simplice, qui vient de faire par vertu un admirable et pieux mensong-e, elle qui n'a jamais menti, qui n'a jamais dit, pour un intérêt quelconque, même indifféremment, une chose qui ne fut la vérité, la saii.te vérité: « O sainte fille î vous n'êtes plus de ce moue depuis beaucoup d'années ; vous avez rejoint dans la

lumière vos sœurs les vierges et vos frères les an::<- ; que ee mensonge vous soit compté dans le paradis '. »

Qutfnd parurent ces deux volumes, un éminent critique, M. Cuvillier-Fleurv. appelé à en rendre compte dans le Journal des Débats, ne put taire sa stupéfaction. Était-ce possible ? Eh quoi! depuis qu'il est devenu républicain, Victor Hug-o n'a jamais peint le clergé, — le clerçré doté, doré,, crosse, chape, mitre-, — que sous les -couleurs les plus odieuses. Les prêtres, les évoques, ne sont plus, à ses yeux, que des scribes et des pharirisiens « crucifiant, en présence du genre humain, le Christ des peuples, le peuple français 3 ». Il bafoue < MM. les cardinaux, MM. les évoques, MM. les chanoines, MM. les curés, MM. les vicaires, MM. les archidiacres, diacres et sous-diacres, MM. les prébendiers, MM. les marguilliers, MM. les sacristains, MM. les bedeaux, MM. L'S suisses de paroisse, et les hommes « religieux », comme on dit 4 ». — Après la prose, les vers; après Napoléon le Petit, les Châtiments. Les prêtres y sont accusés de « vendre » le Christ « pour boire du bon vin ».

Ils livrent au bandit, pour quelques sacs sordides,

L'évangile, la loi, l'autel épouvante,

Et la justice aux yeux - res el candides,

Et l'etoilc du coeur humain, la vérité '!

i. Tome II, p. 374. — Voir dans les Etudes sur Victor II par L mis Yeuillot, le chapitre sur les Misera : sui

van! -

a. Nap Uéon le Petit, p. 23 1.

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