‹ Victor Hugo après 1852Chapitre 78 sur 187 · Tome 1. p. km · texte numérisé non relu

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fouie VI. p. 5g .

de cet homme qui a fait mourir au Temple le petit Louis XVII et qui a envoyé Marie-Antoinette à l'échafaud, qu'il s'agenouille devant lui. « Qu'est-ce que vous venez me demander ? » murmure le conventionnel. — « Votre bénédiction, » dit l'évêque *.

Et maintenant, le livre peut paraître : l'évêque a son passeport laïque.

La famille de l'évêque n'était pas éteinte. Il lui parut que ce « passeport » péchait par trop contre l'exactitude. Désireux de rétablir la vérité, un des neveuxdu vénérable prélat, M. Francis de Miollis, adressa au journal VLnion la lettre suivante :

Morlaix, 21 avril 1862.

Monsieur le Rédacteur,

Seriez-vous assez bon pour accueillir la réclamation que j'ai l'honneur de vous adresser; elle intéresse l'épiscopat, justement jaloux de la considération de ses membres, et une famille honorable, gardienne naturelle de la mémoire d'un pieux évêque, mémoire qui peut souffrir, dans sa province et dans son ancien diocèse, de la publication d'un ouvrage qui a, dans le moment, un grand retentissement.

Dans ses Misérables, M. Victor Hugo met en scène un évêque nommé Myriel. Malgré ce nom de convention, les détails intimes qu'il donne sur l'origine, la famille, les habitudes, le caractère de charité inépuisable, les vertus évangéliques de son personnage ne peuvent laisser aucun doute sur son identité avec mon oncle, M£* de Miollis, ancien évêque de Digne.

1. Tome I, p. 107, chapitre x d;i livre I. — Un critique qui admirait tout ou presque tout, dans Victor Huço, Paul de Saint-Victor, n'a pu se retenir de protester contre ce chapitre : « Les rapprochements de noms, dit-il, dont se plaint l'évêque sont faits pour choquer l'esprit le mieux aguerri. M^r Bienvenu est trop vite fasciné, trop vile à court de réfutations; et lorsqu'il s'agenouille, lorsqu'il humilie aux pieds du tribun et sa dignité de pontife, et son auréole de saint, et sa vieillesse sans tache, la conscience proteste comme à la vue d'un scandale. » Victor Hu/o, par Paul de Saint- Victor, p. 148.

D'abord les prénoms de Févèque du roman et de l'évèque réel sont les mêmes : en second lieu, M. Hugo dit que son évèque Myriel était tils d'un conseiller au Parlement de Provence ; qu'il avait été nommé curé île Brignoles en i8o4, évèque de Digne en 180G ; qu'il était encore connu sous le nom populaire de Bienvenu; qu'il avait deux frères, l'un lieutenant-ffénéral, l'autre préfet, brave et digne homme, qui vivait retiré à Paris, rue Cassette, Tous ces détails se rapportent de la manière la plus exacte à mon vénérable oncle. Ce préfet, dont parle M. Hugo, c'était mon père, qui avait en effet son appartement rue Cassette, où il recevait de loin en loin la visite de M. Victor Hugo.

Lorsqu'il a ainsi désigné son évèque de manière à faire reconnaître, à des signes bien certains, le modèle sur lequel il a dessiné son personnage, M. Victor Hugo ajoute : « Nous " ne faisons pas là un portrait invraisemblable, nous nous o bornons à dire qu'il est très ressemblant... »

Après «voir si clairement indiqué mon oncle, M. Victor Hu?o n'avait plus le droit d'ajouter des détails complètement contraires à la vérité, et qui ont un caractère diffamatoire. « On contait, dit-il, que son père l'avait marié de fort bonne « heure, à dix-huit ou vinq-t ans. Charles Myriel, nonobstant « son mariage, avait, disait on, fait beaucoup parler de lui. « Il était bienfait de sa personne, quoique d'assez petite taille,

élégant, gracieux, spirituel. Toute la première partie de sa « vie avait été donnée au monde et aux galanteries...

Il est de mon devoir de protester contre ces détails qui sont complètement faux, et de déclarer de la manière la plus formelle que les principes qu'on prête, en quelques circonstances, à l'évèque Myriel n'ont jamais été ceux de M=r de Miollis.

M-'r Charles-Bienvenu de Miollis n'a jamais été marié. Tout le temps de sa jeunesse et de son sacerdoce a été marqué au coin de la plus fervente piété et d'une régularité exemplaire. Sa douceur évangélique a souvent été signalée dans des circonstances où la patience la plus exercée eût pu faillir. J'en appelle au témoignage de tous ceux qui ont pu le connaître en Provence jusqu'en i843. La première partie de sa vie n'a donc pas été donnée au monde ni aux galanteries, et son caractère n'a pas offert le triste spectacle de ces violences

i 10 VICTOR HUGO APRES 1832

toujo irs regrettables que M. Hui*-o prête à son évèque Mjrriel. Constamment fidèle à tous les devoirs de l'épiscopat, homme de charité, V homme des pauvres, il a prêté le concours actif de son zèle aux autres classes de la société; riches ou pauvres, toutes ses ouailles lui étaient chères.

Ouant à ses doctrines, elles n'ont jamais eu un caractère équivoque. Toute sa vie il a été le fidèb défenseur de l'Eglise et de la Papauté. La Révolution n'a jamais pu trouver en lui un adhérent, puisqu'il émigra en Italie pour rester fidèle au serment qui le liait à la chaire apostolique et fuir le schisme qui déchira si douloureusement en 1791 l'Eglise de France. M. Victor Huïto n"a pas moins offensé la vérité qur^ les convenances, en montrant ce dii^na et saint évèque agenouillant la religion devant un libre-penseur et la dignité épiscopale devant un conventionnel.

J'ai l'honneur d'être, avec une haute considération, Monsieur, votre très humble serviteur.

Francis de Mioli is.

Je me suis étendu longuement sur les deux premiers volumes des Misérables, parce que cette première partie est de beaucoup la plus belle de l'ouvrage. A partir du troisième volume, le déchet commence, et il ne laisse pas d'être considérable.

Les amours de Marius et de Cosette, la lutte de Jean Valjean et de Javert, tel va être maintenant le double objet du livre. Peut-être, pour conter ces amours et décrire cette lutte, deux ou trois volumes auraient-ils été suffisants ; mettons quatre, si vous voulez, pour faire bonne mesure. L'auteur nous en a donné huit. C'est trop !

Un spirituel et consciencieux écrivain, M. Courtat. dans une Etude sur les Misérables, publiée peu de temps après leur apparition, a pris la peine, ou, si vous

le préférez, s'est donné le plaisir de relever les digressions que contiennent les dix volumes du poète. Voici les chiffres auxquels il arrive pour les huit derniers :

3e vol. , Description de Waterloo i4o pages.

4e vol. , Le Petit Picpus i iG —

5e vol. , Les Amis de l'A-B-C 68 —

7e vol., Quelques pages d'histoire 79 —

Id... Les Racines. — L'Argot 52 —

8e et 9e vol., Les Barricades 4oo —

10e vol., Xotice sur les égouts de Paris. . 100 —

Total général 0,55 —

On peut donc compter que, sur huit volumes formant 2.783 pa^es. il y a trois volumes de digressions! Et encore convient-il de faire remarquer que les chiffres de M. Courtat sont plutôt en deçà qu'au delà de la vérité. Il n'a pas fait figurer dans son relevé : une digression sur la guerre d'Espagne, au tome III ; — une autre, au tome V. sur Paris étudié dans son atome. et celle-là n'a pas moins de 55 paq-es ; une autre encore, de 22 pages, au tome VI, les chapitres intitulés : Mines et les Mineurs et les Bas-fonds. Ainsi remplie de dissertations parasites, l'oeuvre de Victor Hugo est trop longue d'un tiers.

Si je suis ici d'accord avec les critiques qui ont sévèrement jugé les Misérables, je ne saurais me joindre à eux lorsqu'ils reprochent au poète d'avoir manqué d'invention et d'avoir fait de trop nombreux emprunts à Eugène Sue, à Alexandre Dumas et à Balzac. Sans doute, les M ij de Paris, le Comte de Monte-

Cristo et les Incarnations de Vautrin unt déteint sur les Misérables. Fantine est la sœur de iligolette et de Fleur-dc-Marie. Jean Val Jean, c'est le Chouriceur^

converti par un évêque au lieu de l'être par un prince allemand. Il y a des liens de parenté entre la famille Thénardier et la famille Martial ; Claquesous, Gueulemer, Babet et Montparnasse, les principaux affiliés de Patron-Minette, donnent la main aux bandits dont Eugène Sue a peuplé le tapis-franc de la rue aux Fèves et le préau de Bicètre. Le faux enterrement de Jean Valjean ressemble au faux enterrement, au plongeon d'Edmond Dantès, ressuscité sous les traits du comte de Monte-Cristo, comme Jean Valjean sous le nom de M. Fauchelevent. La lutte de l'ancien forçat et de Javert, l'inspecteur de police, rappelle la lutte de Jacques Collin, l'ancien galérien, et du policier Pevrade i. Tout cela est vrai, et pourtant, il faut bien le dire, tout cela importe assez peu. Le génie a ses privilèges. Les emprunts lui sont permis, dès qu'il les fait tourner au profit de tous et que ses mains changent en or le cuivre dont il s'est emparé. C'est là justement ce qu'a fait Victor Huqx), et, pour ma part, je ne saurais lui reprocher d'avoir pris, lui aussi, son bien où il l'a trouvé.

Pour n'être pas, tant s'en faut, à la hauteur des deux premiers, les huit derniers volumes ne laissent pas cependant de renfermer encore des épisodes dramatiques, de belles scènes, des pages admirables.

Piavissante, tant qu'elle est enfant, ehétive et laide, Cosette, devenue jeune fille, ne se distingue plus de tant d'autres (( amoureuses » de roman et de théâtre. Elle est effacée, banale, sans trait distinctif, sans physionomie propre, sans rien qui puisse faire d'elle une sœur de ces héroïnes qui enchantèrent notre jeunesse : Virginie, Cymodocée, Amélie, Geneviève, Laurette, Co-

i. Balzac, Splendeurs et misères des courtisanes.

lomba, Eugénie Grandet, Flora Mac-Ivor, Diana Vernon, Mari us est, lui aussi, un piètre « amoureux ». À ce titre, il est aussi insignifiant qu'un jeune premier de comédie. Aussi bien, il n'est pas dans le roman pour faire la cour à Cosette et pour l'épouser; il y est surtout pour représenter Victor Hugo [, le Victor Hugo de la Restauration, pour montrer comment, fils d'un officier de l'Empire, il a été séparé de son père, élevé dans les idées royalistes, et comment de bonne heure, dés sa jeunesse, il a rompu avec ces idées et est devenu, au prix des plus généreux sacrifices, libéral et républicain. C'est le roman de la jeunesse de Victor Hug-o, ce n'en est pas l'histoire, mais ce roman est intéressant. Au fond et dans l'ensemble, rien n'est moins vrai, mais certains épisodes sont exacts, au moins par quelques côtés, deux surtout : la scène de Marius se trouvant en face du cadavre de son père, — la peinture de sa vie gênée après sa sortie de chez son grand-père. Il y a là des pages écrites de souvenir et qui sont de l'intérêt le plus vif et le plus poignant. Le colonel baron Pontmercy, le père de Marius, c'est le général comte Hugo. Le poète, et c'est là une inspiration qui lui fait honneur, n'a pas voulu mettre sa mère en scène dans un roman : il l'a remplacée par le grand bourgeois, par M. Cillenormand, le <jiand-père maternel de Marius.

1 est une curieuse ligure que celle de M. Gillenormand. Le peintre l'a bien un peu gâtée en appuyant tiop sur les traits, en les exagérant au point de l'aire dégénérer le portrait en caricature. Tel qu il est, cependant* le portrait est original, et, à plus d'un coup de pinceau, on y reconnaît la main d'un maître. Comme

i. L'n des prénems de Victor Hugo esl Marie, Ht Marie à Marias la transition était facile.

Javert, l'agent de police, et Gavroche, le gamin de Paris, M. Gillenormand, le grand bourgeois, est une création véritable : il vivra.

J'essaie de faire équitablement la part des qualités et des défauts, et ce n'est pas chose facile dans une œuvre aussi considérable. A la différence des deux premiers volumes, où les beautés l'emportent, dans les huit derniers ce sont les défauts qui dominent. L'auteur sV montre excessif dans la composition, le dessin, la couleur. L'action tourne souvent au mélodrame ; d'autres fois, ce qui est pire, elle s'arrête, pour laisser la place libre à des digressions, qui ne sont pas même des épisodes. Il arrive alors que le livre est ennuyeux, ce qui est un grave défaut pour un roman. Il semble que tout soit perdu; il n'en est rien pourtant. Le grand artiste se retrouve, il force notre admiration, il nous charme ou nous émeut, soit lorsqu'il nous peint, avec des détails si charmants, la petite Cosettedans le cabaret de Thénardier, ou les deux petits frères de Gavroche dans le jardin du Luxembourg ; soit, lorsque, dans une eau-forte énergique, pleine d'ombre et de jeux de lumière, comme celles de Rembrandt, il fait passer sous nos yeux la cadène, la chaîne des galériens, ou qu'il retrace, avec la fougue et le coloris d'Eugène Delacroix, l'attaque et la défense de la barricade de la rue de la Chanvrerie. Un souffle épique traverse ces pages qui sentent la poudre, et dans lesquelles le poète a eu le tort de dorer la barricade, mais qui, au point de vue de l'art, sont d'une incontestable puissance.

Le style, à son tour, est un extraordinaire mélange de défauts et de qualités. Il est prétentieux, sonore et vide dans les passages où l'auteur disserte et professe. Ici intempérant et outré, ailleurs bizarre et trivial. Il

descend quelquefois jusqu'au grotesque et ne recule pas même devant le calembour '. — Oui, mais le plus souvent il est ferme, nerveux, précis, plein de vigueur et d'éclat. Rien n'est plus éloigné que la prose des Misérables de ce que l'on a appelé la prose poéti {ue ; mais nulle part peut-être on ne rencontre plus fréquemment de ces phrases simples qui ne détonnent pas et qui pourtant vous font éprouver ce frisson que le talent le plus consommé au service du g-oût le plus exquis ne suffit pas à produire. Le g*énie est là, près de vous, et vous sentez, à un certain frémissement dans l'air, que l'ange de la po Jsie vient de pa:ser en déployant ses ailes.

Je n'ai pas encore dit un mot du livre au point de vue social. C'est qu'à ce pointde vue, en dépit des énormes prétentions de l'auteur, le livre est absolument dénué de valeur. On y chercherait vainement une lumière, une solution, une idée féconde, une indication utile. Ce n'est point aux faiseurs de livres, ni aux amis du peuple, comme M. Eugène Sue -, ni aux amis de Thumanité, comme Victor Hugo, qu'il a été donné de porter remède aux maux de la société, de consoler les malheureux et de les empêcher de devenir des misérables. A pareille

i. « Bierre qui coule n'amasse pas de mousse. » — « Vous aimez les chaussons aux pommes, Mesdames. 11 faut, même en chauss tns, du bon sens et de l'art. » — « Courfeyrac froissa d.ins son poing la pauvre Charte-Touquet, et la jeta au feu. Le papier flamba. Coinbefern- reirarda philosophiquement brûler le chcf-d'oe ivre de Louis XVI II et se contenta de dire : « La Charte metamu.-ph.j^ec enflamme. »

« Et R >sse, ol'fi ■ \è a ro que rivent les rosses. « L'esfaci: d'an : mâtin .' »

— « Ouailles, manière polie de dire oies. »

— « Carpe hogras, écrit sur l'enseigne d'un cabaret : le y s'efface, les deux derniers mots se rapprochent, et l'on a tu/'/>e /i<j/-as. précepte latin. » — « Autant en emporte le ventre, etc. » — /, w .!//blés (passim).

2. « Un puissant romancier, un intrépide ami du peu] le, Ku^ène Suc... » — Les Misérable*, t. Vil.

tâche le génie lai-môme est trop insuffisant ; et pour la remplir, le pi us illustre des romanciers ne vaudra jamais la plus humble des sœurs de charité.

Mais si le poète n'avait pas fait avancer d'un pas la solution des problèmes qu'il appelait, dans sa préface. « les trois problèmes du siècle » et qu'il définissait ainsi: « la dégradation de l'homme par le prolétariat, la dé chéance de la femme par la faim, l'atrophie de l'enfant par la nuit » ; en revanche, il avait beaucoup avancé ses propres affaires. Il avait considérablement élargi le cercle de son public, il y avait fait entrer le peuple et pouvait enfin se flatter, lui aussi, d'avoir son « million de lecteurs ». Mais à quel prix et par quels moyens avait-il atteint ce résultat ? En insultant la société, en bafouant ses institutions et ses lois, en glorifiant l'émeute, en divinisant la Révolution et ses hommes, depuis Danton jusqu'à Marat, en déversant l'outrage, sans fin et sans mesure, contre les princes qui avaient protégé sa jeunesse, contre ce gouvernement de la Restauration auquel il avait consacré ses premiers chants ! Il y a d étranges inconséquences, au point de vue politique, dans ces dix volumes. Au début du troisième, dans sa longue digression sur Waterloo, il célèbre l'empereur, lui, l'auteur de Xapoléon le Petit : il exalte Napoléon à ce point d'en faire le rival de Dieu : a Était-il possible que Napo léon stagnât cette bataille? Nous répondons non. Pourquoi ? A cause de Wellington ? à cause de Rlùcher ? Non, à cause de Dieu. — Napoléon gênait Dieu l. » — Au tome septième, dans une autre digression non moins longue, qui a pour titre : Quelques pages a" histoire, il ne ménage pas les louanges à Louis-Philippe 2. Outre

i . Tome III.

2. A propos de ce portrait du roi Louis-Philippe (tome VII, pp. 2j

que l'ancien pair de France ne pouvait ?uère dire de mal du prince qui l'avait envoyé siéger au Luxembourg-, cet élog-e du roi est peut-être moins une justice politique qu'une habileté littéraire. Victor Huiro allait., à quelques pa^es de là, redresser dans son livre les barricades de juin i832, en célébrer les combattants, y monter avec eux et y planter son drapeau. Du coup, il prend le pas sur ces combattants eux-mêmes. Pour eux, Louis-Philippe n'était qu'un affreux tyran ! S'insurger contre lui, la belle affaire ! Mais proclamer le droit absolu de l'insurrection en présence d'un roi que l'on tient pour hon nête et libéral, que l'on vient de montrer plein d'esprit, de bonté et de vertus, à la bonne heure ! Voilà qui est méritoire! Voilà qui doit faire pardonner et oublier bien des choses, — ne serait-ce que l'ordonnance rovale qui vous a nommé pair de France !

Si Napoléon et Louis-Philippe ont trouvé errâce devant Victor Huiro, il n'en est pas de même de Louis XVIII et de Charles X. Pas un de ces dix volumes où la Restauration ne soit honnie et bafouée. Il s'acharne avec une ardeur fiévreuse contre les hommes et les choses de cette époque. On dirait que son âme troublée ne pourra recouvrer le calme et la paix que lorsqu'il aura expié chacun de ses vers royalistes par une épiirramme ou un gros

à 4i), M. le duc d'Aumale écrivait à M. Cuvillier-FIeurv, le 3 juillet 18G2 :

a Twickenl.am, 3 juillet.

u J'allais vous écrire à propos du portrait du roi tracé par Victor Hugo. Nos cœurs se sont rencontrés. Je n'ai encore rien lu d'aussi sympathique. 11 y a des erreurs et des réserves que, certes, je n'accepte pas. .Mais l'homme est bien compris, bien peint, et il va des traits sublimes. C'est la plus grande justice qui ait été rendue a ce grand et noble cœur; en parcourant ces pages qui m'ont pris par surprise, les larmes me sont venues aux veux plusieurs foi.-.

mot républicain, et qu'il aura effacé, par un torrent d'invectives, jusqu'à la dernière trace de ses Odes d'autrefois.

On lit dans le Moniteur du 29 avril 1825 ces deux lignes : « Le roi vient de nommer MM. Alphonse de Lamartine et Victor Husro chevaliers de la Lésion d'honneur. » Victor Huiro n'avait que vingt-trois ans. Le ministre de la maison du roi lui avait annoncé sa nomination par une lettre ainsi conçue :

J'ai l'honneur de vous informer, Monsieur, que le roi, prenant en considération vos travaux littéraires et les nohles efforts que vous n'avez cessé défaire pour la cause sacrée de l'autel et du trôna, vous a, par sa décision du 19 de ce mois, nommé chevalier de l'ordre royal de la Lésion d'honneur. Je m'estime heureux d'avoir à vous transmettre ce témoignage de la bienveillance particulière de Sa Majesté.

Pourquoi Victor Hug-o a-t-il mérité que Lamartine, — son camarade de promotion dan 5 la Lésion d'honneur, — lui adressât, après la publication du premier volume des Misérables, cette éloquente et sévère apostrophe :

On éprouve un certain déplaisir à voir un lionceau, devenu plus tard un lion, jeter gratuitement le sarcasme et le rire malséants sur les malheurs et les vieillesses des princes qui protégèrent son enfance. A quoi bon ces ridicules posthumas jetés en pâture au peuple impérial de 1862 par l'enfant sublime baptisé par les Bourbons d'un autre temps ? A quoi bon une page de Paul-Louis Courier reliée par még-arde dans un volume de Hugo? S'il daignait m'ecouter, je lui dirais : Déchirez ce chapitre ' ; il retombe un peu de cette poussière sur votre berceau ! Xe tlattez pas ce peuple à vos dépens. Vous avez aimé les Bourbons quand ils rentraient, très innocents de la campagne de France, de la déroute de Russie, de l'in-

1. Le chapitre Ie' da livre III de la première partie, intitulé V Année J^i 7 •

vasion du monde coalisé en 1 81 4, pour disputer la France au partage de la Pologne : n'en rougissez pas plus que moi l !

Dans son chapitre sur l'Année i8ij, l'auteur des Misérables avait consacré une li^ne à Charles Nodier : « Charles Nodier écrivait Thérèse Aabert-. » Mme Mennessier-Nodier lui avant écrit pour le remercier d'avoir évoqué le souvenir et rappelé le nom de son père, le poète lui adressa la lettre suivante, où revit pour un instant le Huûto des jeunes années :

Hauteville-House, 17 avril (1862).

Chère Marie, votre douce lettre m'émeut. Comme votre esprit a du cœur, et que vous êtes charmante ! A de certaines heures, vous envoyez votre âme près de moi, et je la sens dans mon omhre, étant réchauffé. I ne pensée de vous, c'est un rayonnement. Oui, comme vous l'avez vu, j'ai parlé de Charles dans ce livre et j'en parlerai encore. Parler de Charles Nodier, c'est penser à Marie Nodier, et c'est évoquer notre jeunesse.

Doux temps ! que de sourires ! Nous autres, nous étions déjà vieux que vous étiez encore l'aube. Vous l'êtes toujours. Vous l'êtes par vous et vous l'êtes par vos enfants.

Comme vous êtes gentille de m'avoir envoyé ces photographies ! Vos filles sont exquises. J'embrasse ma bonne amie Georgelte, j'embrasse ma cbère filleule Thècle, j'embrasse la toute petite. En voilà une lumière dans votre maison ! Ouci! vous êtes grand'mère, est-ce possible? Vous trouvez le moyen d'être vénérable sans cesser d'être adorable. Quand jepense qu'elle est grand'mère, celte ravissante Marie dont j'ai vu la jarretière en montant le Montanvert 3, l'année du sacre de Charles X, cela attendrit mes quatre-vingt dix ans.

I. Cours familier de littérature. Entretien LXXXV. r». Tome ï, p. 288.

3. Sur ce voyage en Suisse, qui eut lieu au mois d'août i8.*>5, voir Charles Nodier, épisodes et souvenirs de sa vie, par M0" Mcm.- s-

Je vous baise la main comme à une belle madame que vous . et je vous la serre comme à un vieil ami.

Le 27 août 1862, Victor Hu2ro quitta Guernesey pour se rendre à Bruxelles, où ses éditeurs, MM, Lacroix et Verboeckhoven, avaient organisé en son honneur un banquet — le banquet des Misérables — qui eut lieu le 16 septembre. Victor Huéto présidait, ayant à sa droite le bourgmestre de Bruxelles, M. Fontainas, et à sa gauche le président de la Chambre des représentants.

MM. Louis Blanc et Eugène Pelletan parlèrent ; puisr au nom de la presse, plusieurs journalistes. M. Bérardi pour la Belgique, M. Nefftzer pour la France, M. Guesta pour l'Espagne, M. Ferrari pour l'Italie,, M. Low pour l'Angleterre. M.Champfleury salua Victor Hugo au nom des prosateurs, et Théodore de Banville le salua au nom des poètes "2. Le poète répondit à tous en portant un toast à la presse : « A la presse chez tous les peuples ! à la presse libre ! à la presse puissante, glorieuse et féconde 3 ! »

A quelques jours de là, le 27 septembre, Prosper Mérimée écrivait, de Biarritz..., à une Inconnue :

... A propos de littérature, avez-vous lu le speech de Victor Hugo à un dîner de libraires belges et autres escrocs de Bruxelles ? Quel dommage que ce garçon, qui a de si belles

sicr Nodier, p. 2G8, et Victor Hugo avant i83o, p. 38i. La petite caravane se composait de Victor Hugo, de sa femme et de sa tille Léopoldioe, àsree de dix mois, de Charles Nodier, de Mme Nodier et de leur fille Marie, et d'un peintre, .M. Gué, qui devait illustrer le livre que Nodier et Hugo se proposaient d'écrire à leur retour.

1. Je suis redevable de cette lettre à une bienveillante communication de Mme Marie Mennessier-Nodicr.

2 Souvenir du banquet donné à Victor Hugo (Bruxelles, 1862), par M. Gustave Frédérix.

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