Victor Hugo raconte...,, t. I, p
Nancy, lequel était du reste un c très excellent républicain ».
Cela n'est que ridicule. Voici quelque chose de plus grave.
Parlant, au chapitre XXI de son autobiographie, des années écoulées depuis son retour en France (commencement de 1812; jusqu'à son entrée à la pension Cordier (fin de i8i5), années qu'il passa, ainsi que son frère Eugène, sous l'aile de sa mère, le poète raconte qu'à cette époque Mme Husro aimait beaucoup à lire, et, ne voulant pas s'exposer à entamer une lecture ennuyeuse, faisait essayer ses livres par ses enfants. Mais ici il faut citer les propres paroles de Victor Hugo raconté par un Témoin de sa vie :
Mmê Hu«-o était pour l'éducation en liberté.
On a déjà va qu'en fait de culte elle n'avait pas voulu violenter l'âme de ses fils et leur faire leur religion; elle ne menait pas plus leur intelligence que leur conscience. Elle lisait beaucoup et avait un abonnement à l'année chez un loueur de livres. Quand on aime lire, quelque livre qu'on ait commencé, on va jusqu'au bout ; afin de ne pas s'engager dans une lecture trop ennuyeuse, elle faisait essayer ses livres par ses enfants. Elle les envoyait chez son loueur, un nommé Royol, qui était un bonhomme très particulier... Les deux frères (Eugène et Victor) allaient chez ce bonhomme, fourrageaient dans sa bibliothèque et emportaient ce qu'ils voulaient. Avec ces deux pourvoyeurs qui ne manquaient jamais à sa faim de livres, Mme Hugo en consomma effroyablement et eut bientôt épuisé le rez-de-chaussée du bonhomme Royol ; il avait bien un entre-sol, mais i ne se souciait guère d'y introduire des enfants: c'était là qu'il reléguait les ouvrages d'une philosophie trop hardie ou d'une moralité trop libre pour être expo?» tous les yeux. // fit l'objection à la m Ire, qui lui répondit que les livres n'avaient jamais fait de mal. et les deux frères eurent la clef de Ventre-sol.
L'entre-sol était un pèle-mèle. Les rayons n'avaient pas suffi
aux livres et le plancher en était couvert. Pour n'avoir pas la peine de se baisser et de se relever à tout moment, les enfants se couchaient à plat ventre et dégustaient ce qui leur tombait sous la main. Quand l'intérêt les empoignait, ils restaient quelquefois là des heures entières. Tout était bon à ces jeunes appétits, prose, vers, mémoires, voyages, sciences. Ils lurent ainsi Rousseau, Voltaire, Diderot ; ils lurent Faublas et d'autres romans de même nature 1.
A ce moment^ Victor Hug-o avait treize à quatorze ans; Eugène en avait quinze à seize : tous deux étaient des enfants !
Mais tout cela est-il bien vrai ? Ne sommes-nous pas plutôt en présence d'une nouvelle invention du poète ? De deux choses l'une : ou le fait est vrai, et Victor Huao, en le révélant, en vouant ainsi la mémoire de sa mère à une honte immortelle, a commis un acte sans nom; — ou le fait est faux, et alors comment qualifier le fils qui prête ainsi à sa mère un crime imaginaire - ?
Vers le temps où paraissait Victor Hugo raconté, de
i. Tome I, pp. 21 3-r>i 5.
2. J'engage le lecteur à relire, en recrard de ces paires de Victor Hugo, les patres admirables que Lamartine a consacrées à sa mère, dans les Confidences et dans le Manuscrit de ma mère. Mme de Lamartine écrivait, sur un de ses carnets, à la date du 3i janvier iNi3 : « Alphonse est à Paris... J'ai été dans la Chambre d'Alphonse /tour y visiter ses livres et brûler ceuu: que je croirais mauvais : j'y ai trouve l'Emile de J.-J. Rousseau; je me suis laissée aller à en lire plusieurs passages; je ne me le reproche pas, car ils étaient magnifiques, ils m'ont fait du bien, je veux en copier quelque chose, trop dommage que cela soit empoisonné de tant d'inconséquences et même d'extravagances propres à égarer le bon sens et la foi des jeunes gens. Je brûlerai ce livre et surtout la Nouvelle Jlé/uïse, encore plus dangereuse parce qu'elle exalte les passions autant qu'elle fausse l'esprit . Quel malheur qu'un tel talent touche à la folie! Je n'en crains rien pour moi dont la foi est inébranlable et au-dessus de toute tentation; mais mon fils?... » Et à ce moment son fils avait vingt-deux ans! (Le Manuscrit de ma mère, p. loi.)
162 VICTOR HUGO APRES Is52
gTaves événements se passaient en Europe et dans le Nouveau-Monde. La France avait envoyé un corps expéditionnaire au Mexique et, le 1 8 mars i863, le général Forey avait mis le siège devant Puebla. La ville fut prise le 17 mai. Tant que dura le siège, Puebla publia un journal imprimé sur deux colonnes, Tune en français, l'autre en espagnol. Tous les numéros de ce journal commençaient par une page de Napoléon le Petit. « Vous avec Napoléon, écrivait le rédacteur de la feuille mexicaine, Vous avez Napoléon, nous avons Victor Hugo. » Cette antithèse alla au cœur du poète, qui prit la plume et adressa aux Hommes de Puebla une proclamation où se trouvaient les choses qu'on va lire ;
Hommes de Puebla,
Vous avez raison de me croire avec vous.
Ce n'est pas la France qui vous fait la guerre, c'est l'empire. Certes je suis avec vous...
Combattez , luttez, soyez terribles. Et si vous croyez mon nom bon à quelque chose, servez-vous en. Visez cet homme à la tète, que la liberté soit le projectile...
...La loi de l'histoire c'est de flétrir les généraux et d'absoudre les armées. Les armées sont des gloires aveuglées ; ce sont des forces auxquelles on ôte la conscience; l'oppression des peuples qu'une armée accomplit commence par son propre asservissement; ces envahisseurs sont des enchaînés; et le premier esclave que fait le soldat, c'est lui-même. Après un 18 brumaire ou un 2 décembre, une armée n'est plus que le spectre d'une nation.
Vaillants hommes du Mexique, résistez.
La République est avec vous, et dresse au-dessus de vos tètes, aussi bien son drapeau de France, où est l'a rc-en -ciel, que son drapeau d'Amérique, où sont les étoiles.
Espérez. Votre héroïque résistance s'appuie sur le droit, et a pour elle cette grande certitude, la justice.
L'attentat contre la république mexicaine continue l'attentat contre la république française. Un guet-apens complète