VICTOR HUGO RACONTÉ PAR UN TÉMOIN DE SA VIE
pas même tondu de ce pré la largeur de sa langue : il tut
traîné aux gémonies. Victor Hug-o a bel et bien invente, lui, la théorie des deux drapeaux : on l'a mis au Panthéon !
Un an après Victor Hugo raconté... par Victor Hug-o, parut le volume intitulé très improprement William Shakespeare, alors qu'il aurait dû avoir pour titre : Victor Hugo célébré par lui-même.
Shakespeare était né au mois d'avril i564- Au mois d'avril i864, on célébra son troisième centenaire. A Victor Hug-o plus qu'à personne il appartenait d'y prendre part. N'était-il pas l'auteur de Cromwell et d'Hernani ? Son fils François-Victor ne venait-il pas d'achever une traduction des Œuvres complètes de TU. Shakespeare qui ne lui avait pas pris moins de douze années 1 ? Le poète allait donc pouvoir servir, du même coup, les intérêts de son fils et la gloire de l'auteur d'Othello: doubla tâche à laquelle il a fait également défaut.
En i834, amené à écrire une Étude sur Mirabeau, il avait peint, non Mirabeau, mais Victor Hugo seul. « L'histoire de la vie politique de Mirabeau, avait pu dire alors M. Xisard, est devenue l'histoire des tracasseries littéraires de M. Victor Hugo. Les trente voix auxquelles Mirabeau imposait silence, ce sont les ennemis littéraires de M. Victor Hugo. M. Victor Hugo se contemple, triomphe dans Mirabeau. Au moyen de légères altérations historiques dont l'amour-propre ne se tait
i. Celte traduction, accompagnée de garantes et ingénieuses études
sur les œuvres du grand tragique anglais a paru de 1860 à 1804 et forme quinze vul unies in- 8.
pas faute, M. Victor Hugo a en quelque sorte décalqué sur sa propre vie la vie de Mirabeau. C'est la même gloire en butte aux mêmes épreuves, le même génie harcelé par les mêmes myrmidons ; les noms seuls sont changés l. »
Plus encore qu'avec Mirabeau, Victor Hugo en prend à son aise avec Shakespeare. Son volume a o~^ pages : quatre-vingts à peine sont consacrées au grand tragique anglais. Cinq cents environ sont réservées à Victor Hugo lui-même. Jamais la règle : Quia nominor leo n'a reçu une plus large application.
D'après Victor Hugo, il y a eu, depuis les origines du monde, « quatorze génies littéraires, » quatorze « géants de l'esprit humain ». En voici la liste : Homère, Job, Eschyle, Isaïe, Ezéchiel, Lucrèce, Juvénal, Tacite, saint Jean, saint Paul, Dante, Rabelais, Cervantes, Shakespeare.
Ainsi la France n'a qu'un seul « génie littéraire t>. Victor Hugo se débarrasse d'un trait de plume de Bossuet de Pascal, de Fénelon, de Corneille, de Molière, de Racine, de Voltaire, de Chateaubriand, de Joseph de Maistre. Il reste seul, chez nous, en présence de Rabelais, et on pense bien qu'il lui sera aisé de ne faire qu'une bouchée de l'auteur de Gargantua.
Mais l'auteur de William Shakespeare ne vise pas seulement à être le premier en France; il entend bien aussi être le premier dans tous les pays et dans tous les siècles. Pourrait-on lui contester cette primauté, quand on considère qu'il résume et condense en lui seul les qualités, les dons, les grandeurs des quatorze « géants de l'esprit humain » '? Il ne veut pas que nous ayons à cet égard le moindre doute et il trace de chacun des
i. Revue de Paris, nouvelle série, t. XXV.