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CHAPITRE y

Le Conservateur littéraire

Le grand et le petit Conservaiew. Les trois frères Hugo. — V.-M. d'Auverney, — Aristide, — Publicola Petissot, — B, — E, — H, M, — M**** — V, — U. VEnrôleur politique. — M. Victor Hugo et l'excelleuce des écoles chrétiennes. — François de Neufchâteau, le duc de Richelieu et le roi Louis XWW.— Littérature et Philosophie mêlées. — A un traducteur d'Uomère. — Un plan de tragédie. M. Victor Hugo paré des plumes de Corentin Royou. — M. le dnc Decazes, M. Clausel de Coussergues et M. d'Argout. — Ce que Pascal et La Bruyère pensaient de l'antithèse. — Un .mot du général hugo qui n'a pas été prononcé. — Le général Lucotte et la confrérie du Saint-Sépulcre. — De l'art d'accommoder les textes.

A la fin de 1819, un peu de ce bruit qui n'est pas encore la gloire, mais qui la précède, comme l'aube devance et annonce le soleil, commençait à se faire autour du nom de Victor Hugo. Dans les journaux et dans les salons royalistes, on parlait des succès académiques du jeune poète, on vantait l'énergie de son ode sur les Destins de la Vendée, la verve de sa satire sur le Télégraphe, et l'on n'oubliait pas de faire remarquer que l'ardeur de ses sentiments monarchiques et religieux ne le cédait en rien à l'éclat de son talent. Qui aurait pu, d'ailleurs, se défendre d'une

sincère sympathie pour ces trois frères qui se consacraient tous les trois aux lettres, et qui cueillaient pour leur mère les plus belles fleurs gIu jardin de Clémence Isaure ?

Cependant il fallait vivre. On ne va pas loin avec le produit d'une ode ou d'une satire ; une mention à l'Académie française n'a jamais constitué un titre de rente ; et, même chez les poètes, les amarantes d'or n'empe-chent pas les soucis d'argent. Abel eut l'idée de fonder un journal, et Victor s'y associa d'autant plus volontiers qu'il voyait dans le journalisme une porte ouverte sur ce monde de la politique, où il aspirait à entrer. Chateaubriand, son maître et son guide, n'était-il pas journaliste ? Ne rédigeait-il pas le Conservateur ? Pour bien marquer qu'ils entendaient défendre la même cause, combattre le même combat, les frères Hugo adoptèrent le même titre ; ils appelèrent leur journal le Conservateur littéraire. Le petit Conservateur, à coté du grande, celui des Chateaubriand, des Bonald et des La Mennais, fut comme la barque légère qui se balance sur les flots, côte à côte avec le grand navire, pavoisée des mêmes couleurs et suivant le même sillage. A'oici, du reste, en quels termes le journal de Chateaubriand souhaita la bienvenue à ses jeunes amis :

Le Conservateur littéraire est rédigé par trois frères, MM. Hugo, dont l'aîné à peine a vingt et un ans, et dont le plus jeune n'en a que dix-sept. Celui-ci qu'on distingue par le nom de Victor, était déjà connu par une ode sur la Vendée, et par \me.^dX\VQ.?>\\v le Télégraphe.

VICTOR IICGO AVANT 1830 157

Il y a, dans celle honorable entreprise, quelque chose de plus intéressant, de plus touchant encore, c'est son motif, dont MM. Hugo, que nous n'avons point l'avantage de connaître, nous pardonneront de révéler ici le secret.

L'éducation de ces intéressants jeunes gens a été dirigée par une mère distinguée, qui a pensé de bonne heure que de bons principes et des talents formaient la seule fortune qui pût être à l'abri des révolutions, la seule arme avec laquelle on put, non pas se défendre de l'envie, de la calomnie, mais les braver. Maintenant, fils reconnaissants, ils essayent d'acquitter une dette aussi sacrée que douce. Ils doivent à leur mère une seconde vie ; ils veulent soutenir, embellir la sienne ; et, pour y parvenir, ils unissent la fraternité du talent à la fraternité du sang. Heureux jeunes gens d'avoir une mère qui ait senti le prix de l'éducation ! Heureuse mère de voir ainsi couronner ses soins !

Outre l'utilité et la bonne rédaction du Conservateur littéraire, c'est donc la piété filiale et fraternelle qui le recommande à tous les gens de bien. Il est difficile qu'une entreprise de cette nature paraisse sous de plus heureux et de plus touchants auspices...

Nous aimons à le répéter, disait en terminant Fauteur de l'article, M. F. Agier, il est consolant, il est rassurant pour l'avenir de voir cette foule de jeunes gens qui aiment les lettres pour elles-mêmes, et non pour flétrir, en les vendant au pouvoir, les premières faveurs qu'ils en reçoivent. Lorsque le culte qu'on leur adresse est pur, elles se montrent généreuses ; car alors c'est dans leur sein que se forment les grands talents et que se préparent les grands caractères *.

Le Conservateur littéraire, dont le premier numéro est du mois de décembre 1819 et le dernier du mois de mars 1821, paraissait deux fois par mois, en une

i Le Corner oateur, t. VI. p. 40(1.

iriS VICTOI? Ill(i0 AVANT \HHi^^

livraison do 40 pages in-8°, qui portait cotte épigraphe, empruntée à VArl poéf'irpm d'Horace :

FuDgar vicecotis, acutum Reddere qua? ferrum valet, exsors ipsa secandi.

Chaque livraison commence par une ou plusieurs pièces de vers: viennent ensuite des articles de critique littéraire, un article sur les spectacles et des Variétés et nouvelles littéraires V

Sainte-Beuve, — après M. Agier, — a commis une erreur lorsqu'il a dit : « Eugène et Victor étaient les rédacteurs assidus de ce journal... Les nombreux articles de critique dans lesquels Eugène juge les ouvrages et les drames nouveaux respirent une conscience profonde et accusent un retour pénétrant sur lui-même, un souci comme effaré de l'avenir ^. » L'erreur de Sainte-Beuve vient de ce qu'il a cru pouvoir attribuer à Eugène Hugo les nombreux articles du Conservateur littéraire signés E. Ces articles sont de Victor, ainsi que nous l'établirons tout à l'heure ; Eugène n'écrivait pas dans le recueil fondé par ses frères. Nous trouvons, on effet, dans la huitième livraison, la note suivante :

Les rédacteurs du Conservateur littéraire avaient déclaré, dans la 7e livraison, qu'ils continueraient à garder Tanonyme, comme ils l'ont cru devoir faire jusqu'ici. Cependant, un ar-

1 Les exemplaires complets du Cnnst^rvateur littéraire sont devenus extrêmement rares. Celui dont je me suis servi pour le travail que l'on va lire m'a été oommuniqué par M. de la Sicotière, sénateur de l'Orne, dont la bibliothèque est si riche, rérudition si sure, l'obligeance si parfaite.

2 Pnrf raif s contemporains, t. I. p. 402.

VICTUll lilliO AVA.NT 1830 L'^ii»

iiclc que M. Agier a bien voulu consacrer à leur recueil, dans la 75e livraison du Conservateur, article, du reste, plein d'indulgence et de sentiments bienveillants, pourrait faire croire que MM. Hugo frères sont les seuls auteurs du Conservateur littéraire. MM. Hugo (il n'est pas inutile d'observer que ileux (le ees messieurs seulement, rainé et le plus jeune S eomptent parmi les rédacteurs), uniquement dons Tintérêt de la vérité, nous prient de rectifier cette erreur involontaire. Ils nous invitent à faire connaître qu'ils comptent plusieurs collaborateurs dont les articles ne sont soumis, comme les leurs, qu'à la censure du conseil de rédaction, composé de la réunion de tous les rédacteurs. C'est avec regret que les rédacteurs du Conservateur littéraire se voient encore forcés d'entretenir d'eux leurs lecteurs, mais c'est avec un bien vrai plaisir qu'ils saisissent cette occasion de remercier publiquement M. Agier de ses éloges et de ses honorables encouragements -.

Cette note était exacte. Le Conservateur littéraire a seulement inséré deux pièces de vers d'Eugène Hugo : ÏOde sio- la mort du duc cVEiighien, couronnée aux Jeux-Floraux, en 1818, et une traduction de l'ode d'Horace : A Thaliarque ^. J'y remarque ce vers :

Le présent est à toi ; l'avenir est aux dieux î

Victor Hugo se souvenait-il de ce vers de son frère, lorsqu'il a dit :

Non l'avenir n'est à personne !

Sire ! l'avenir est à Dieu '* !

Abel Hugo, au contraire, ne laissait guère passer

1 L'aîné, Abel, et le plus jeune, Victor.

2 Le Conservateur littéraire, t. I,p. 320.

3 Horaec, Odes, 1. 1««", ode vni.

4 Les Chants fin r.répvscule : Napoléon 11.

de livraison sans y écrire. Ssearticles étaient signés A. et quelquefois A. H. Plusieurs sont consacrés aux littératures étrangères;, et plus particulièrement cà la littérature espagnole. Le Conservateur littéraire rendait compte de toutes les poésies qui paraissaient, et il en paraissait tous les jours de nouvelles. Abel et Victor suffisaient à cette lourde charge : les odes, les épitres, les dithyrambes, les satires, relevaient de Victor. Les poèmes (on en faisait encore en ce tempslà) ressortissaient au tribunal d'Abel, qui a eu à juger tour à jour la Panhypocrisiade, de Népomucène Lemercier, comédie épique en seize chants ; la Massiliade, de S. Marin, poème épique en douze chants ; VOrléanide, de Le Brun des Gharmettes, poème national en vingt-quatre chants, etc., etc. Ces longs poèmes n'étaient point pour effrayer Abel Hugo, qui avait entrepris lui-même une publication en trente volumes ! Il est vrai que, de ces trente volumes, il n'a paru que le prospectus. On lit dans la vingtseptième livraison du Conservateur littéraire :

Le prospectus d'un ouvrage en trente volumes in-8o, intitulé : le Géîiie du théâtre espagnol, par A. Hugo, se distribue en ce moment, et paraît devoir fixer l'attention du monde littéraire. Cette entreprise, dont l'importance et l'utilité semblent incontestables, a déjà mérité à son auteur une foule de suffrages honorables. Nous voudrions qu'il nous fût permis d'y joindre le nôtre, motivé sur ce que nous connaissons de ce grand travail ; mais nous nous interdisons cette satisfaction. M. Abel Hugo est notre ami et, de plus, notre collaborateur *.

1 Le Conservateur littéraire, t. HT. p. 2ft7,

VICTOR IllGO AVANT 1830 161

Abel Hugo faisait ainsi volontiers de vastes projets que, malgré un réel talent et une remarquable facilité de travail, il ne lui était pas toujours donné de réaliser. Il a inséré dans le Conservateur littéraire quatre nouvelles : El Viejo, la Naissance de HenrilV, le Combat de taureaux, le Carnaval de Venise, et il annonçait, en této de ce dernier récit, qu'il était « extrait d'une suite de compositions, dans lesquelles l'auteur s'est proposé de retracer, d'une manière dramatique, les coutumes do quelques peuples * ». Encore un projet qui ne devait pas recevoir d'exécution ^.

Ce que Chateaubriand a fait pour sa sœur Lucile, pourquoi M. Victor Hugo ne le ferait-il pas pour ses frères ? Pourquoi ne recueillerait-il pas dans l'édition définitive de ses œuvres les vers d'Eugène et les nouvelles d'Abel ? La gloire alors serait bien tenue de laisser tomber devant eux ses barrières : il leur suffirait de dire, comme Hernani : De sa suite! J^en suis ; et ils passeraient.

Les autres rédacteurs du Conservateur littéraire étaient Alexandre Soumet, Alfred de Vigny, J.-J. Ader, Saint-Valry, Adolphe Trébuchet, cousin germain des Hugo, J. Sainte-Marie, Gaspard de Pons, etc.; mais aucun d'eux ne donnait au journal une collaboration active et régulière ; de loin en loin seulement, ils apportaient, qui une ode ou une élégie, qui un article de prose. C'est ainsi qu'Alfred de

1 Le Conservateur littéraire, t. lU, p. 303.

2 Abel Hueo est mort au mois de février 18oo,

162 VICTOR m:GO avant 1830

Vigny n'a fourni que deux morceaux : son joli poème intitulé le Bal ^y et une étude sur lord Byron, que Sainte-Beuve attribue à tort à Victor Hugo ^. Le poids de la rédaction retombait donc à peu près tout entier sur Abel et sur Victor, sur ce dernier principalement, qui était, dès cette époque, un travailleur infatigable, et qui, des trois volumes dont se compose la collection du recueil, en a écrit au moins deux à lui seul. Pendant près de deux ans, il s'est dépensé là tout entier. Une part de son âme, de sa jeunesse et de son talent est enfermée sous la couverture bleue de cette revue oubliée, comme Vâme du licencié Pierre Qarcias, sous la pierre que rencontrèrent, en allant de Penafiel à Salamanque, les deux écoliers de Gil Blas. Je ne voudrais pas ressembler au plus jeune de ces écoliers, qui passa outre étourdiment. J'imiterai, au contraire, son compagnon qui, ayant creusé tout autour de la pierre et l'ayant soulevée, fut bien récompensé de la peine qu'il avait prise. Peut-être me sera-t-il donné, comme à lui, de trouver Vâme du licencié.

Je sais bien qu'à m'arréter, comme je le fais, à chaque détour de la route, je m'expose à m'entendre dire par le lecteiu^ :

Si nous allons ainsi, nous n'arriverons pas.

Je ne saurais pourtant lui promettre de marcher

1 Poèmes, par A. de V^'gny, 1 822.

2 Portraits contemporains, t. I. p. 401.

VICTOR JIUGO AVANT 1830 1(33

beaucoup plus vile. Ceci n'est point une œuvre didactique, allant directement au but par une route tracée d'avance ; c'est une causerie, un peu longue, je l'avoue; une sorte de promenade, à travers champs, dans le passé. Nul plus que moi ne respecte et n'admire, — de loin, — le grand chemin battu où passe l'histoire en son carrosse, ce grand chemin qui s'allonge toujours en ligne droite et d'où sont bannis le buisson d'aubépine, le liseron et l'églantier ; mais j'ai un faible pour les sentiers de traverse où l'herbe ' pousse, où fleurit l'anecdote, et où se rencontrent à . chaque pas les petits détails inconnus, pareils à ces petites fleurs qui ne révèlent leurs couleurs et leurs parfums qu'à l'humble piéton, voyageant à petites journées, le bâton à la main.

N'est-il pas, d'ailleurs, plus d'un motif qui nous commande de nous arrêter quelques instants à cet épisode de la jeunesse de Victor liugo, et de parler, avec quelques détails, de la part considérable prise par lui à la rédaction du journal qu'il avait fondé avec son frère Abel ?

Rien de ce qui so rattache aux débuts de l'auteur des Odes et Ballades ne doit être perdu pour l'histoire littéraire. Nulle part, cependant, on ne trouve de renseignements exacts sur le Conservateur littéraire et sur les nombreux articles que Victor Hugo y a insérés. Sainte-Beuve en a bien parlé, en 1831, dans Xdi Biographie des contemporains et dans hi Revue des Deux Mondes ; mais, outre qu'il l'a fait très brièvement, on ne retrouve pas dans ces deux ou trois

pages son exactitude et sa précision habituelles *. En 1834, M. Victor Hugo a publié, sous le titre de Littérature et Philosophie mêlées, un livre qui renferme, s'il faut l'en croire, la collection de tous ses articles de jeunesse ; la vérité est qu'il n'en a pas reproduit la dixième partie, et comme s'il craignait que le lecteur ne remontât à la source et ne rouvrit le Conservateur littéraire, il a soigneusement évité, dans sa préface, de nommer ce recueil. Le Témoin de sa vie est presque aussi discret. « Abel, dit-il, eut l'idée d'une revue qui paraîtrait deux fois par mois. Il fonda, avec ses deux frères et quelques amis, le Conservateur littéraire. Victor y collabora assidûment. Il y publia Bag-Jargal ; il y lit des vers et de la prose. Tout cela fort royaliste^. » Quatre lignes sur le journal oii Victor Hugo lit ses premières armes, où il publia ses premières odes et son premier roman, quatre lignes seulement, alors que l'auteur consacre de longues pages à raconter les jeux de Victor Hugo enfant, à décrire les combats des veaux et des chiens dans la cour de la pension Gordier ! Il semble qu'autour de Tillustre écrivain on se soucie peu de voir remuer les cendres du Conservateur littéraire. Nous le ferons néanmoins, non pour y chercher des sujets de querelle, mais afin, au contraire, de découvrir les étincelles de génie enfouies sous ces cendres éteintes, afin d'y rallumer la flamme de ces croyances, qui furent celles

1 Portraits contemjiorains, t. I, p. 400-403.

2 Yictor Hugo raconté par un témoin de sa vie, t, II, p. 1.

de M. Victor Hugo et qui sont les nôtres, heureux de nous réchauffer un instant avec lui au même foyer.

Victor Hugo, nous l'avons dit, travaillait à lui seul plus que tous ses collaborateurs réunis. Il est telle livraison de son journal dont tous les articles sont de lui, depuis Tode qui brille à la première page jusqu'aux variétés et nouvelles littéraires qui se cachent modestement à la dernière ; d'où la nécessité pour lui de varier ses signatures, de recoudra des initiales diverses et à des noms empruntés, ahn que le lecteur ne s'aperçût pas qu'il avait presque toujours devant lui le même rédacteur. J'ai relevé, au bas d'articles qui lui appartiennent sans conteste, jusqu'à dix signatures différentes, sans compter celle de son vrai nom. Les voici :

V.-M. cVAuvernmj ^,— Aristide, — Publicola Petissot, — B, — E, — H, — M, — M***% — V, - U.

Les pièces de vers qu'il a insérées dans le Conser-

1 Aiweniey, petit bourg- de la Loire-Inférieure, situé ù trois lieues de la ville de Châtcaubriant, était le pays d'origine de la mère du poète. Voyez, au tome III du Conservateur littéraire, le récit d'un voyagea Auverneij, signé J. A. dont quelques détails semblent pris sur le vil", dont les autres sont tout à fait de fantaisie, et dans lequel on lit : <'. Auverney était transporté en voyant les lieux où il a passé son enfance. » — « Nous a\ions cru tout d'abord que V. Hugo pouvait être l'auteur de cet article, mais il nous a affirmé à nous-raêmc qu'il y était complètement étranger, qu'il n'était même jamais allô à Auverney. Les initiales J. A. doivent désigner son frère J. AlJel.» (L. de la Ficotière^ Hevue de Bretagne et de Vendée, 25 mais 1882.)

166 viCTOU HUGO avant 1830

valeur Ulléralre sont au nombre clc vingl et une. Sept ont trouvé place dans les Odes et Ballades : -^ les Vierges de Verdun, les Destins de la Vendée, VOde sur la mort de S. A. R. Charles-Ferdinand d^ Artois, duc de Berri, fils de France, le Rétablissement de la statue de Henri IV, Moïse sur le Nil, le Génie et VOde sur la naissance de S. A. R. Mgr le duc de Bordeaux.

Deux ont été réimprimées dans Littérature et Philosophies mêlées : le 4 novembre i 820 et les Vous et les Tu, épître à Brutus, par Aristide.

Le 4 novembre est le jour de la Saint-Gbarles, et Charles était l'un des noms de baptême du duc de Berri. Victor Hugo avait composé, à cette occasion, des stances ardemment royalistes qui, écrites au lendemain de la naissance du duc de Bordeaux, se terminaient par ces vers :

De riiéroïque mère exauçant l'espérance, Le Dieu qui fut enfant avait à noire France Donné l'enfant qui sera roi.

Les Vous et les Tu sont une très spirituelle satire en vers de huit pieds, où ne se montre point un goût très vif pour les marquis de la République. En reproduisant cette pièce àdji^ Littérature et Philosophie înêlées, l'auteur a refait quelques vers et il en a supprimé près d'une centaine. On les retrouvera au tome 1er du Conservateur littéraire, pages 81 à 84. Parmi les vers sacrifiés, je citerai seulem ent les suivants ;

VICTOH ]IUG0 AVANT 1830 167

Dès que la bise de décembre Souffle la neige sur mes toits, Je vais, pour ménager mon bois, M'installer gaîment dans la Chambre.

Là, monseigneur, je ris tout bas, Lorsqu'en de pénibles débats, Craignant quelque langue importune, Votre Excellence, avec fracas.

Court pérorer à la tribune.

Las ! en termes moins arrondis, Brutus, je t'entendais jadis Déraisonner à la Commune.

A la suite de ses premières Odes, publiées en 1822, sous ce titre : Odes et poésies diverses, Victor Hugo avait cru pouvoir insérer trois pièces, imprimées d'abord dans le Conservateur littéraire : Raymond d'Ascoli, élégie ; les Deux âges, idylle, et les Derniers bardes, poème. Ces trois pièces disparurent de la deuxième édition des Odes, donnée en 1823, et le poète ne les a rétablies dans aucune des éditions suivantes. Il a cependant relevé les Derniers bardes et les Deux âges de la condamnation dont il les avait d'abord frappés : on peut les lire au tome lef de Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie. On trouve également dans ce recueil trois autres pièces, tirées du Conservateur : V Avarice et V Envie, conte ; Ce que f aime, vers faits à un dessert; Achcménide, extrait d'une traduction inédite de VEnéide.

Restent six pièces auxquelles l'auteur n'a jamais donné d'autre publicité que celle du Conservateur littéraire. En voici les titres : VEnrôleur politique,

168 VICTOR uuc;o avam 1830

satire ; Discours sur les avantages de renseignement mutuel ; le Vieillard du Galese, traduit des Géorgiques ; Cacus et V Antre des Cyclopes, extraits d'une traduction de Y Enéide; César passe le Bubicon, traduit de Lucain \

Déjà j'ai eu occasion de citer le Vieillard du Galese et le Discours sur les avantages de renseignement mutuel. VEnrùleur politique mériterait aussi d'être reproduit en entier. Cette pièce, en effet, est intéressante à deux points de vue. Composée un peu après les vers sur le Télégraphe, elle fournit un nouveau témoignage du talent dont le jeune poète était doué pour la satire ; elle montre en même temps quelle était, à cette date de 1820, l'ardeur de ses opinions ultra-royalistes.

L'enrùleur lui fait en ces termes la peinture des succès qui l'attendent, s'il consent à s'enrégimenter dans les rangs du libéralisme :

Es-tu peintre ? transmets à la lithographie

Nos modernes exploits que Ciio te confie.

Pour éclipser les faits du preux de Roncevaux,

Le brasseur Rossignol t'ofTre ses grands travaux.

Crois-tu que ces guerriers, tous morts aux Thermopyles,

Près de nos Fédérés auraient dormi tranquilles ?

Et que ce général qui battit du tambour -

Ne vaut pas bien Condé sous les murs de Fribourg ?

1 Le Lycée armoricnin, qui se publiait û Nantes et comptait parmi ses ré= dar leurs M. Adolphe Tréburhet, cousin du poète, a reproduit, en 1823 et 1821, Achcmcnido et les autres essais de traduction insérés par M. Victor Hugo dans le Conservateur littéraire.

2 Le général Saûterre, qui, le 21 janvier 1793, ordonna aux tambours de battre pum* couvrir la vois de Louis XVL

VICTOR IILGO AVANT 1830 IGU

Réponds : mais je le vois, peu sensible à la gioire,

Tu ne peux t'élever aux grands tableaux d'histoire ;

Descends donc aux portraits. D'un grand homme ignoré

Peins-nous le noble front de rayons entouré ;

Ou, moderne Callot, dévoue au ridicule

Ces vieux sujets du roi, dont la France pullule,

Fous qui, dans leurs aïeux, osent encor vanter

De gothiques vertus qu'ils surent imiter.

Crois-moi, suis mes conseils; dans peu de temps, sans doute,

Tu seras de ces gens qu'on tlatte et qu'on redoute ;

Et ton nom, étalé dans plus d'un cabinet,

Deviendra quelque jour fameux chez Martinet.

Es-tu littérateur ? Une plus vaste arène

Semble encore appeler ta muse citoyenne.

Tu peux des esprits forts fabriquer les anas,

Ou toi-même inventer de nouveaux almanachs.

Ainsi, dans chaque mois, grâce à de doctes plumes,

Nous voyons les guerriers succéder aux légumes * ;

La botanique, hier, fut à l'ordre du jour,

Il est juste aujourd'hui que l'histoire ait son tour.

Vois ce livre, heureux fruit d'un siècle de lumière ;

Il montre au bon bourgeois l'éloquence guerrière.

Fais m'en donc un pareil : mêle, choisis en gros

Le cri d'un soldat ivre et le mot d'un héros ;

Et donne au bon Henri quelque place modeste

Entre deux bulletins, ou près d'un manifeste.

Surtout, si tu décris nos revers, nos succès.

Songe qu'un Vendéen ne peut être Français ;

Songe encor que ce roi, d'orgueilleuse mémoire,

Louis n'a jamais su ce que c'est que la gloire ;

Que Vendôme et Villars, qu'on se plaît à vanter,

Sont loin de maint héros que tu pourrais citer.

1 <■ V Almanach des braves, une Victoire ixir jour, de la Gloire tous les jours, et ce tas de petits recueils de fèteSj sœui-s puiaées des Sans-Culotti~ des, sUnt trop connus pDUr les rappeler ici. » r-.'olie de Vittoi' Hugo.)

170 VICTUK IILGO AVANT 1830

Luxembourg comptait-il ses soldats morts par mille ?

Qu'est-ce que Catinat ? briila-t-il une ville ?

Une fois, il est vrai, surpassant Catinat,

ïurenne mit en feu tout le Palatinat.

Mais tout cela n'est rien : qu'on songe à la Vendée,

Et d'un bel incendie on aura quelque idée ;

Vois Moscou, vois Berlin, et du sud jusqu'au nord

De cent vastes cités les murs fumants encor...

Qu'en dis-tu !... Prouve aussi que, bien qu'il fût despote,

Ce Louis, après tout, n'était pas patriote...

A cet enseignement, dont notre âge raifole.

Jamais ce prince ignare ouvrit-il une école ' ?

Il est bon, vois-tu bien, d'avoir à rapporter

Des faits sûrs, de ces faits qu'on ne peut contester.

Ne crains pas les braillards, car toujours la Minerve

Tiendra pour te défendre une lance en réserve ;

Et si tu sais venger d'une odieuse loi

Ces innocents bannis qui n'ont tué qu'un roi ;

Si tu sais, du parti digne et généreux membre.

En citoyen zélé chérir l'heureux Septembre,

On te verra dans peu, de tes mâles écrits,

A la face du monde enrichir V Homme gris 2 ;

Et, grâce aux souscripteurs, affrontant les amendes,

Saper les vieux abus dans les Lettres normandes 3.

Le poète résiste à la séduction ; l'enrôleur insiste : s'il ne veut pas se faire libéral, — c'est-à-dire bona-

1 (( Nous ne prétendons pas condamner l'enseignement mutuel. Cette méthode peut être utile : il y a du ridicifle à la trouver admirable \

Et le malheur de ce qu'on vante Est d'être ensuite rabaissé.

<• Le temps jugera, et il jugera bien ; car c'est lui qui nous a fait connaître l'excellence des écoles chrétiennes. » (Note de Victor Hugo.)

2 UHomrae gris ou nouvelle chronique, 15 livraisons, 1818-1819. ~ Le nouvel homme gris, par Cugnet de Montarlot. 21 livraisons, 1818-1819.

3 Lettres normamles, par Léon TUiessé, du 18 septembre 1817 au il sept«mbre 1S2'0. 97 livraisons.

VICTOH IllGO AVANT 1830 171

partisto, — qu'il so lasso du moins minislrrlel ; à ceux qui changenl d'opinion à Ions los venls la forluno reste fidèle :

La pfiroLiette reste en haut de rédifice.

A ces lâches conseils le poète répond :

Non, rendez-moi justice.

Je n'imiterai point ces vils caméléons Qu'un jour la guillotine eut pour Anacréons, Et qui, du plus puissant servant toujours la cause, Se font aujourd'hui plats pour être quelque chose. J'aimais la gloire, hélas ! mais, dans ce siècle impur, Quand le crime est fameux, la gloire est d'être obscnr. Vous qui m'auriez fait grand, arts divins, arts que j'aime, Vous êtes oubliés, je veux l'être moi-même. Racine, est-il bien vrai, dis, qu'ils m'ont excité A blasphémer ces temps où ta muse a chanté ? Vandales ! quelle est donc leur aveugle furie ? Ils proscrivent ton siècle, et parlent de patrie ! 0 Molière ! ô Boileau ! pourquoi, nobles esprits, Nous léguer des lauriers que nous avons flétris ? Temps qu'on ne verra plus, seul je vous rends hommage. Du moins tâchons encor d'en retrouver l'image. Si jamaiSj je le crains, des orages nouveaux Me viennent, malgré moi, ravir à mes travaux. Vous qui voulez la paix, ô Fitz-Jame, ô Villèle, Chateaubriand, je veux imiter votre zèle ; Je veux puiser en vous, citoyens généreux. L'espoir de voir un jour les Français plus heureux...

l'exrôleur Cet homme est un ultra...

LR POÈTE

Je suis un homme.

l'enrôleur

A d'autres !

Ces royalistes-là l'ont tous les bons apôtres : Tu n'étais, disais-tu, d'aucun parti : fort bien ! Tu ne te trompais pas, que sont tes pareils ? Rien. Ce n'est pins un parti.

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