‹ Victor Hugo avant 1830Chapitre 12 sur 46 · LE POÈTE · texte numérisé non relu

LE POÈTE

Non, c'est la France entière.

l'enrôleur Fait, que nos électeurs prouvent à leur manière, Et que voulaient sans doute attester certains cris Dont t'ont dû réjouir nos fidèles conscrits. le poète

Il est vrai : l'anarchie, aux tètes renaissantes,

S'éveille et rouvre encor ses gueules menaçantes ;

Le trône sous ses coups commence à chanceler ;

Mais, pour le soutenir, on nous verra voler.

Nous saurons oublier, dans ces moments d'épreuve,

Les dégoûts dont la haine à dessein nous abreuve.

Moi-même, lui gardant et mon bras et ma foi.

Dans l'exil, s'il le faut, j'irai suivre mon roi ;

Dussé-je, pour avoir servi la dynastie,

Mo voir, à mon retour, puni d'une amnistie.

Et si, dans mes vieux jours, comme un vil condamné.

Au fond d'un noir cachot je me voyais traîné ;

Soug le harnois guerrier si ma tête blanchie

D'un indigne soupçon n'était point affranchie ;

Si j'étais accusé, sans même être entendu.

D'avoir trahi ce roi qu? j'aurais défendu ^ ;

Montrant mon corps brisé, mes cicatrices vaines,

Et ce reste de sang déjà froid dans mes veines,

1 Allusion à l'eniprisonnemenl de MM. de Chapdelaine, de Rieux-Songy. de Romilly et de Joannis,. officiers royalistes en non-activité, poursuivis à l'occasion de l'affaire dite la Conspiration (h) bord de l'eau.

VICTOR HUGO AVANT 1830 \ll\

.rirais dire à mon roi, s'il voulait Tépiuser :

(( Sire, il est tout à vous, vous le pouvez verser K »

Le Conservateur littéraire pénétrait, du reste, aux Tuileries, où le roi Louis XVIII lisait les vers du jeune Victor Hugo avec une satisfaction dont il ne tarda pas à lui donner un témoignage. Jo trouve, à ce sujet, dans la dixième livraison, les curieux détails qui suivent :

M. le comte François de Neufchàteau, plein de bienveillance pour les jeunes littérateurs, avait envoyé à ^I. le duc de Richelieu, membre de l'Académie française, président du conseil des ministres, ÏOde sur la mort de S. A. R. Cliarles- Ferdinand d'Artois, duc de Berri, fils de France^ inséré dans la 7e livraison du Conservateur littéraire. M. de Richelieu, non moins zélé pour les lettres, l'ayant jugée digne d'être mise sous les yeux du roi. Sa Majesté daigna ordonner qu'une gratification de 500 francs lut remise à l'auteur, M. V.-M. Hugo, en témoignage de son auguste satisfaction. M. François de Neufchàteau ayant reçu, le 25 mars, la lettre d'envoi de Son Excellence, le président des ministres, l'annonça le jour mémo à M. V.-M. Hugo, par les vers que l'on va lire :

De la douleur des bons Français

Éloquent et jeune interprète, .le jouis plus que vous de vos premiers succès. L'éclat prématuré de vos premiers essais

Promettait sans doute un poète ; Mais votre ode, d'abord, m'a semblé si parfaite.

Qu'à tout venant je la lisais ;

.le l'adressais partout. Un auguste suffrage

Doit redoubler votre courage.

17 i VlCTOli HLl.U AVANT 1 S.'ÎU

Sachez que le iiieilleur des rois

Qui se trouve tout à la fois

Le meilleur juge de notre âge, Et qui du goût aussi pourrait dicter les lois, Pour la forme et le fond approuve votre ouvrage. Le Lou\Te s'est ému, jeune homme, à votre voix. Venez : voyez, lisez la bienfaisante lettre

Qui me choisit pour vous transmettre

Des royales bontés le gage précieux.

En vous l'annonçant, moi, j'ai les larmes aux yeux. F^our vous, qui débutez, c'est un honneur suprême ; Pour votre vieil ami, c'est un plaisir extrême.

A vos triomphes éclatants Mon hiver applaudit avec transport, et j'aime

A vous l'écrire le jour même

Où vous comptez dix-huit printemps*.

25 mars 1820.

Le Témoin de la vie de Victor Hugo ne dit rien de ce petit épisode, et il passe entièrement sous silence là gratification accordée par le roi au poète.

TTT

A cùtô du poète, le (^rnservaleui- lillérairr nous montre l'écrivain politique, le critique littéraire, le critique dramatique et le conteur. Sans parler de Bug- Jargal, qui parut là sous sa première forme, on y trouve, sous les diverses signatures adoptées parl'au-

1 « M. V.-M. Hugo est né le 25 mars 1802. » (Note du Conservateur lifléraire.) Le journal de M. Victor Hugo le rajeunissait d'un mois. On sait qu'il eM né le 2fi février 1802.

\ ICTOlt IHi.O AVANT I S.*>(> l7o

l(^ui', une ct'iilaiiios darlicles qui témoignent d'une rare flexibilité d'esprit ei d'un talent de prosateur déjà singulièrement remarquable. La phrase est élégante et correcte, précise et vigoureuse. Plus tard, sans doute, dans la préface de Cromivell et dans Nolre-Damc rïr Paris, la prose du grand poète sera plus haute en couleur, elle acquerra plus de puissance et plus d'éclat ; mais peut-être y a-t il, dans les articles du Coïiservctteiir lift<'>raire, des qualités qu'il imj)orte d'autant plus de saluer au passage qu'on ne les reverra plus dans les œuvres de M. Victor Hugo. Bientôt, en effet, il ne faudra plus lui demander ce qui brille à chaque page dans ces écrits de sa jeunesse, le naturel et la gaieté, la sincérité de l'émotion, la franchise de l'accent.

De ces cent articles, dont la moitié au moins mériteraient d'être tirés de l'oubli et de ligurer dans l'édition déhnitive des Œuvres cojnplètes de l'auteur, quelques fragments seulement ont été insérés par lui dans les deux volumes de Littéral ure et Philosophie mêlées. Il les a fait précéder d'une préface intitulée : Bat de cette pablieation, et dans laquelle il s'exiiilme ainsi :

Ces deux volumes ne sont autre cliose que la collection complète de toutes les notes que l'auteur, dans la route littéraire et politique qu'il a déjà parcourue, a écrites çà et là, chemin faisant, depuis quinze ans qu'il marche... En consultant les dates qu'on a eu soin de placer en tête de tous les fragments, ceux des lecteurs qui se plaisent à ces sortes de comparaison, même lorsqu'il s'agit d'ouvrages aussi peu importants que

celui-ci, pourront voir aisément à quelle œuvre de l'auteur, à quel moment de sa manière, à quelle phase de sa pensée sur la société et sur l'art se rattache chacune des divisions de ce livre... On y retrouve, de 1819 à 1834, tous les changements successifs de style et de pensée, toutes les modifications d'opinion et de l'orme, tous les élargissements d'horizon politique et littéraire que les personnes qui veulent bien suivre le développement de son esprit ont pu remarquer en gravissant la série totale de ses œuvres...

Il livre ce recueil au public en toute franchise et en toute confiance.

Le premier de ces deux volumes ne contient que deux divisions ; l'une a pour titre : Journal des idées, des opinions et des lectures d'un jeune jacobite de 1819 ; l'autre .• Journal des idées et des opinions d'un révolutionnaire de 1830.

Le plus ancien de ces deux journaux, surtout, a besoin d'être lu avec une extrême indulgence, et sans que le lecteur en perde un seul instant la date de vue, 1819. L'auteur l'offre ici, non comme une œuvre littéraire, mais comme sujet d'étude et d'observation... Aussi, pour que cette partie du livre ait, du moins, le mérite de présenter une base sincère aux études de ce genre, a-t-on eu soin de l'imprimer .sans y rien changer, absolume7ît telle qu'on Va recueillie, soit dans les publications du temps, aujourd'hui oubliées, soit dans des dossiers de notes restées manuscrites. Ce recueil représente durant deux années, de l'âge de seize ans à l'âge de dix-huit ans, l'état de l'esprit de l'auteur... il y a des plans de tragédie faits au collège *...

Eh bien ! rien de tout cela n'est vrai, pas mènie les plans de tragédie faits au collège !

Et d'abord, M. Victor Hugo insiste tout particulièrement sur la date de 1819 ; il l'inscrit en tête de son journal, il la répète en tète de plusieurs des articles

*■ LltttTfititrr l't P/iilosop/lifi iiii'Ji'Ps. Introdurtioii.

qu'il renferme. Or tous ces articles sont extraits du Conservateur littéraire, dont deux livraisons seulement ont paru au mois de décembre 1810 ; toutes les autres appartiennent à Tannée 18^20 et à l'année 1821.

Il date, par exemple, de février 1819, le fragment qui commence ainsi : « Ce que je veux, c'est ce que tout le monde veut, ce que tout le monde demande, c'est-à-dire du pouvoir pour le roi, et des garanties pour le peuple \ » Ce passage est tiré d'un article sur les Avantages de la monarchie, inséré dans la ¥ livraison du Conservateur littéraire, qui a paru au mois de janvier 1820 ^.

11 donne également la date de février 1819 à des pages très piquantes sur les orateurs du barreau et de la tribune. Elles ont paru, eu janvier 1820, à l'occasion d'un livre de M. Laurentie, intitulé de V Éloquence politique et de son influence dans les gouvernernents populaires et représentatifs ^.

Le morceau sur Le Sage et ]Valter Scott, dat('' d'avril 1819, est du mois iV octobre 1820. Il se trouve dans un article sur l'Etude consacré par le comte François de Neufcliàteau à WHistoire de Gil Blas de Santillane '\

Ailleurs, M. Victor Hugo ne se borne pas à l'indication de l'année et du mois, il précise le joiu^ : « E. (nous avons vu que c'était une des nombreuses signatures dont il se servait dans le Conservateur litté-

1 Littérature et Philosophie mêlées, p. 87. Edition Fiinio i'( ('.••. I8il.

2 Le Conservateur littéraire, t. I. p. I ii.

3 md., t. I,p. 104.

4 Ibid., t. [II. p. I.i.

raire), E. vient d'écrire ceci aujourd'hui 27 avril 1819... » Suit un fragment de son article sur la première représentation de la tragédie de Mario. Sluart, par M. Pierre Lebrun. Cette représentation ayant eu lieu le 6 mars 1820, la date du 27 avril 1819 est évidemment erronée. L'article est de man^ 1820 \

Ces inexactitudes ont, à coup sûr, peu d'importance. Il convient pourtant de les relever, parce que, de la part de M. Victor Hugo, elles sont volontaires et systématiques. En antidatant ses écrits royalistes, il espère en atténuer la portée : que voulez-vous ? il était si jeune !

Il affirme n'avoir absolument rien changé à ses articles d'autrefois ; il n'a touché, dit-il, ni à la forme ni au fond, voulant fournir une base sincère aux lecteurs désireux d^étudier les changernents sftrcessifs do son style et de sa pensée.

J'ai regret à le dire, cette déclaration n'est rien moins que conforme à la vérité. En reproduisant ses anciens articles, M. Victor Hugo a fait subir à son style et à sa pensée des changements nombreux et parfois importants. Tantôt il retranche et tantôt il ajoute. Passionné pour les antithèses, — en 183 i, — il les sème à pleines mains sur ses articles de 1820, comme on jette de la poudre d'or sur la page que l'on vient d'écrire. Toutes les fois que le mot de la fin ne, lui semble pas assez bien venu, il le remplace par un autre : il est devenu homme de théâtre, et il sait combien il est important de soigner ses sorties.

1 f,p Cnnafir-.'ntevr Jiffrrniri\ t. I. p. S50.

Je citerai quelques-unes de ces antithèses, quelques-uns de ces mots de la fin, ajoutés après coup.

Dans un article sur la tragédie de Clovis, par M. Népomucène Lemercier, dont il devait être, vinj^t ans plus tard, le successeur à T Académie française, il avait établi un très ingénieux parallèle entre le dénouement du Mahomet de Voltaire et celui du Britannicus de Racine. Il reproduit ce parallèle dans Littérature et philosophie mêlées, avec cette addition :

« Le sujet de Racine est mieux choisi que celui de Voltaire. Pour le poète tragique, il y a une profonde et radicale différence entre Tempereur romain et le chamelier prophète. Néron peut être amoureux, Mahomet, non. Néron *...» Mais ici, continuer la citation devient impossible. L'antithèse devant laquelle ne recule pas M. Victor Hugo — le Victor Hugo de 1834 — brave l'honnêteté, et elle n'a pas môme l'excuse d'être mise en latin.

Rendons à chacun ce qui lui appartient : cette antithèse dont la reproduction nous est interdite, c'est le révolutionnaire de 1830 qui Va commise ; le jeune jacobite de 4819 aurait rougi de l'écrire.

Son article sur Ivanhoé, publié dans la 12® livraison du Conservateur littéraire, renfermait de curieux détails sur la condition des juifs au moyen âge. M.Victor Hugo les reproduit, mais il éprouve le besoin de les compléter par une triple antithèse :

ce Aujourd'hui, il y a fort peu de juifs qui soient juifs, fort peu de chrétiens qui soient chrétiens. On

1 Littérature et PhÛosophie mêlées, p. ti.

ne méprise plus, on ne hait plus, parce qu'on ne croit plus. Immense malheur! Jérusalem et Salomon, choses mortes. Rome et Grégoire YII, choses mortes. Il y a Paris et Voltaire \ »

Dans un article sur VHistolre générale de France depuis le règne de Charles IX jusquà la paix générale en 1815, Victor Hugo parle de Voltaire comme historien^. Son jugement est plein de justesse et d'élévation. Mais le mot de la fin manque ; le voici, — écrit en 1834 :

« Voltaire a toujours l'ironie à sa gauche, sous sa main, comme les marquis de son temps ont toujours l'épée au côté. C'est fin, brillant, luisant, poli, joli, c'est monté en or, c'est garni de diamants, mais cela tue ^ »

M. Victor Hugo ne se borne pas à ajouter des phrases ou à refaire et à polir celles qu'il conserve, il modifie quelquefois sa pensée et la change du tout au tout. 11 avait écrit, par exemple, en 1821 : « Pour moi, je n''aime point, je l'avouerai, qu'un historien soit cosmopolite, et je trouve quelque chose de lier qui me plaît dans ce mot d'un Arabe à Haygage : Je ne sais que des histoires de mon pays'*'. » Le mot de cet Arabe est heureux, en effet, et M. Victor Hugo tient à s'en parer ; il le reproduira donc en 1834, mais non sans avoir pris la précaution de déclarer qu^il aime qu'un

1 LUtéra ture et Philosophie mêlées, p. 30.

2 Le Conservateur littéraire, t. III. p. 306.

3 Littérature et Philosophie mdées, p. 40.

4 Ze CoiTSPrt'ateiir littéraire, t. III, p. 311.

VICTUU IILGO AVAAT 1830 181

historien soit cosmopolite, — c'est-à-dire tout le contraire de ce qu'il a dit dans cet article qu'il est censé réimprimer sans y faire aucun changement. Il est devenu humanitaire, et il entend bien faire croire qu'il l'a toujours été. Il refait ainsi le passage que je viens de citer : « Pour moi, bien que l'historien cosmopolite soit plus grand et plus à mon gré, je ne hais pas l'historien patriote. Le premier est plus selon l'humanité, le second est plus selon la cité. Le conteur domestique d'une nation me charme souvent, même dans sa particularité étroite, et je trouve quelque chose de fier qui me plaît dans ce mot d'un Arabe à Haygage : Je ne sais que des histoires de mon pays *. » A un traducteur d'Homère : sous ce titre, je trouve, au tome I^^^ de Littérature et Philosophie 7nêleés, un fragment dans lequel l'auteur s'élève avec force contre les pygmées qui essayent de soulever la massue d'Hercule, contre les versificateurs qui ne craignent pas de toucher à la poésie d'Homère. S'adressant à l'infortuné traducteur, il lui dit :

Croyez-moi, ne vous mêlez pas à ces nains. Votre traduction est encore en portefeuille ; vous êtes bien heureux d'être à temps pour la brûler.

Une traduction d'Homère en vers français ! C'est monstrueux et insoutenable, monsieur. Je vous affirme, en toute conscience, que je suis indigné de votre traduction.

Je ne la lirai, certes, pas. Je veux en être quitte pour la peur. Je déclare qu'une traduction en vers de n'importe qui, par n'importe qui, me semble chose absurde, impossible et

* Littérature et Philosophie mêlées, p. 40.

chimérique. Et j'en sais quelque chose, moi qui ai rimé en français (ce que j'ai caché soigneusement jusqu'à ce jour) quatre ou cinq mille vers d'Horace, de Lacain et de Virgile ; moi, qui sais tout ce qui se perd d'un hexamètre qu'on transvase dans un alexandrin ; Mais Homère ! monsieur ! traduire Homère i !

J'ouvre maintenant le Conservateur littéraire . Victor Hugo y a rendu compte, au tome le^, pages 255 et suivantes, de la traduction de trois chants de riliade, par M. A. Bignan, et c'est de cet article que sont extraits le début et la conclusion du fragment, cité dans Littérature et Philosophie mêlées. Quant aux lignes que l'on vient de lire, elles ne sont pas dans l'article de 1821), et pour cause.

Votre traduction est encore en portefeuille, dit le fragment. — « H nous reste, dit l'article, à féliciter M. Bignan du mode de publication partielle qu'il a choisi pour donner aux gens de lettres un avant-goût de sa nouvelle traduction. »

Vous êtes bien heureux d'être à temps pour la brûler, continue le fragment. — « Espérons, dit l'article, que M. Bignan, qui ne doit point se décourager, fera disparaître, dans sa traduction complète de VJliade, ces faux ornements que réprouvent également le goût français et la gravité sévère de la muse grecque. »

Je vous affirme, en toute conscience, que je suis indigné de votre traduction. Je ne la lirai, certes, pas ! A la bonnne heure ! Et voilà qui est bravement dit.

* Littérature et Philosophie mêlées, p. 112.

VICTOR ilUiiO AVANT 1830 183

Mais, en 1820, Victor Hugo ne disait pas cela. Non content de lire la traduction de M. Bignan, d'en discuter le fort et le faible et d'en reproduire de longs passages, il lisait encore celles de ses devanciers ; il comparait, c'est lui-même qui nous l'apprend, « l'essai de M. Bignan avec plusieurs autres traductions de V Iliade, et notamment avec celle de M. Aignan. »

On voit que l'auteur de Littérature et Philosophie mêlées en a pris fort à son aise avec ses articles du Conservateur littéraiy^e. C'était son droit, à une condition pourtant, celle de ne pas venir nous dire qu'il les publiait absolument tels quils avaient été écrits dans leur temps.

Mais voici qui est mieux encore. Il nous annonce, dans sa préface de 1834, qu'il y a de tout dans son journal de 1819, même un plan de tragédie fait au collège, et un peu plus loin, en effet, il en donne l'analyse. Nous assistons, acte par acte, au développement de la pièce qui a pour héros Phocion, chef du sénat, accusé de trahison, traduit devant le peuple et condamné, dans le temps même où, insensible à tout autre intérêt qu'à celui de ses concitoyens, il ne songe qu'au salut de la république. Avec une impartialité louable, M. Victor Hugo signale les côtés faibles de son plan et il en fait ressortir les qualités avec une satisfaction légitime. « C'est le tableau, dit-il, des agitations populaires et de la vertu malheureuse, c'est-à-dire le plus grand exemple qu'on puisse mettre sous les yeux des hommes et le spectacle digne des dieux... L'action se déroule par une suite de révolu-

iHi VICTOR JIUGU AVANT 183U

tions inattendues ; les moyens d attaque et de résistance ont entre eux des proportions qui rendent l'anxiété possible. » Il termine son analyse en disant, non sans modestie : « Cette tragédie pourrait être belle ; cependant elle n'obtiendrait qu'un succès d'estime. Gela tient à ce qu'elle serait froide ; au théâtre, un conte d'amour vaut mieux que toute l'histoire*. » Pourquoi M. Victor Hugo ne parle-t-il ici qu'au conditionnel ? Pourquoi ne dit-il pas que sa pièce n'a obtenu qu'un succès d'estime, lorsqu'elle a été jouée au Théâtre-Français par les comédiens ordinaires du roi^ le 16 juillet 1817? Son plan de tragédie fait au collège n'est pas autre chose, en effet, que l'analyse faite par lui, dans la cinquième livraison du Conservateur littéraire^, de la tragédie de Phocion, par J.-G. Royou, frère de l'abbé Royou, rédacteur de VAini du roi, et beau-frère de Fréron, l'ennemi de Voltaire. L'auteur d'Hernani et de Ruy-Blas, se parant des plumes de Gorentin Royou et démarquant une de ses tragédies pour se l'attribuer, voilà, certes, un des plagiats les plus extraordinaires dont l'histoire des lettres fasse mention ! Que penseriez-vous, monsieur Hugo, de M. de Rothschild, s'il lui prenait un jour fantaisie de dérober le mouchoir de quelque pauvre diable et de le ma rquer à son chiffre ?

1 Littérature et Philosophie mêlées, p. 145. a Le Conservateur littéraire, t. I, p. 189.

On pense bien que M. Victor Hugo, qui a si étrangement remanié ses articles littéraires, n'en a pas usé moins librement avec ses articles politiques.

Au lieu de les reproduire tous ou de nous donner tout au moins le dessus du panier, il n'en a réimprimé qu'un seul, consacré à la mort du duc de Berri. Après ce grand effort, éprouvant sans doute le besoin de montrer au lecteur que, môme en 1820, il n'était pas si royaliste que cela, il publie, en les datant d'avril 1820, des pages où l'on trouve ce qui suit :

Que dire de la littérature de 1820, encore plus plate que celle de 1810, et plus impardonnable, puisqu'il n'y a plus là de Napoléon pour résorber tous les génies et en faire des généraux ! Qui sait ! Ney, Murât et Davoust auraient peutêtre été de grands poètes. Ils se battaient comme on voudrait écrire *.

En 1820^ M. Victor Hugo ne disait point Napoléon, il disait Buonaparte. Il ne faisait point l'éloge de Mural; il insérait dans son journal l'ode de son frère Eugène sur la mort du duc d^Enghien, dans laquelle on lit cette stropbe :

Du moins que la parole sainte Pour la dernière fois descende sur d'Enghien ! 11 parle... et ce Murât, qui vit l'homme avec crainte.

Avec mépris voit le chrétien.

i Littérature et Philosophie mêlées, p. 03.

Retiens, lâche, retiens ton insultant blasphème 1

Tu ne crois pas en un juge suprême

Témoin de tes longs attentats...

Mais tremble ! la Calabre et ses rochers t'attendent ;

Ses vautours naissants te demandent !

Il est un Dieu vainqueur et tu le connaîtras * !

« L'année littéraire, continue M. Yictor Hugo, s'annonce médiocrement. Aucun livre important... Il serait temps, cependant, que quelqu'un sortit de la foule et dit : Me voilà. Il serait temps qu'il parût un livre ou une doctrine, un Homère ou un Aristo4e... Pauvre temps que le nôtre ! Force vers, point de poésie... Le fait politique de l'année 1820, c'est l'assassinat de M. le duc de Berri ; le fait littéraire, c'est je ne sais quel vaudeville. Il y a trop de disproportion ^. » Eh ! non, monsieur, le fait littéraire de l'année 1820, ce n'est pas un vaudeville, c'est un livre, — un livre admirable, les Méditations poétiques d'Alphonse de Lamartine. Elles ont paru au mois de mars 1820 ^ ; vous n'avez donc pas pu écrire, au mois cV avril : « Aucun livre important. Force vers, point de poésie !... »

Tout ce morceau a été écrit, arrangé après coup. En veut-on une nouvelle preuve ? il se termine ainsi :

M. le duc de Berri, c'est la tragédie. Voici la parodie maintenant. Une grande querelle politique vient de s'émouvoir ces jours-ci, à propos de M. Decazes. M. Donnadieu contre M. Decazes. M. d'Argout contre M. Donnadieu. M. Clausel

1 Le Conservateur littéraire, 9» livraison (avril 1820).

2 Littérature et Philosophie mêlées, p. 92.

3 Journal de la librairie, année 1820. n» 882.

de Coussergues contre M. d'Argout. — M. Decazes s'en mêlerat-il enfin lui-même ? Toutes ces batailles nous rappellent les anciens temps où les preux chevaliers allaient provoquer dans son fort quelque géant félon. Au bruit du cor un nain paraissait. Nous avons déjà vu plusieurs nains apparaître ; nous n'attendons plus que le géant *.

Gomment, au mois d'avril 1820, M. Hugo aurait-il parlé de ces grandes querelles, si elles n'étaient pas nées ? Le Projet de la proposition d'accusation contre M, le duc Decazes, par M. Glausel de Coussergues ^, est du mois d'août 1820, ainsi que les Observatimis de M. d'Argout sur récrit publié par M. Clausel de Coussergues ^. Le Mémoire pour le vicomte Donnadieu n'a été publié qu'au mois de septembre *, et la Réponse de M. de Sainte-Aulaire, au mois d'octobre. Le passage de M. Victor Hugo sur la grande querelle politique de 1820 n'a donc pas été écrit au mois d'avril ; il n'a même été écrit que longtemps après l'événement, car s'il l'eût été au moment oii il se produisit, M. Hugo n'aurait pas dit : « M. Donnadieu contre M. Decazes. M. d'Argout contre M. Donnadieu. M. Glausel de Goussergues contre M. d'Argout. » Il eût dit : M. Clausel de Coussergues et M. Donnadieu contre M. Decazes. M. d'Argout contre M. Clausel de Coussergues. M., de Sainte-Aulaire contre M. Donnadieu. Tous les doutes sont, d'ailleurs, levés par ce fait que la sommation à M. Decazes et l'air de bravoure sur

1 Littémture et Philosophie mêlées, p. 93.

2 Journal de la librairie, année 1820, n» 2990. 3/6irf., n» 3061.

^ Ce Mémoire iivait pour .inteur M. Berryor. fils.

les 7iains et le géant, qui terminent le prétendu article dî' avril 1820, se trouvent dans la 24® livraison du Conservateur littéraire, publiée au mois de novembre 1820 *, aprh et non avant les brochures de MM. Clausel de Goussergues et d'Argout, Donnadieu et de Sainte-Aulaire.

Dans ce morceau, faussement daté de 1820, et qui est en réalité, sauf quelques lignes, de 1834, M. Victor Hugo a eu évidemnant pour objet de faire croire au lecteur qu'à l'époque même où il composait son Ode sur la mort de S. A. R. C harles-Ferdinand d'Artois, duc de Berri, fils de France, il commençait déjà à professer le culte de Napoléon, ce qui était, à ses yeux, en 1834, un comble de libéralisme. Il ne s'en est pas tenu là, et il termine son Journal des idées d'un jeune jacobite de 1819 par un autre morceau, daté, celui-là, de décembre 1820 et dont voici le texte :

Le tout jeune homme qui s'éveille de nos jours aux idées politiques est dans une perplexité étrange. En général, nos pères sont bonapartistes, nos mères sont royalistes.

JNos pères ne voient dans Napoléon que l'homme qui leur donnait des épaulettes, nos mères ne voient dans Bonaparte que l'homme qui leur prenait leurs fils.

Pour nos pères, la révolution, c'est la plus grande chose qu'ait pu faire le génie d'une assemblée ; l'empiré, c'est la plus grande chose qu'ait pu faire le génie d'un homme. Pour nos mères, la révolution, c'est une guillotine ; l'empire, c'est un sabre.

Nous autres enfants nés sous le consulat, nous avons grandi

* Le Conservateur littérnirp. t. III. p. 142.

sur les genoux de nos mères, nos pères étant au camp ; et, bien souvent privées, par la fantaisie conquérante d'un homme, de leurs maris, de leurs frères, elles ont fixé sur nous, frais écoliers de huit ou dix ans, leurs doux yeux maternels remplis de larmes, en songeant que nous aurions dix-huit ans en 1820, et qu'en 1825 nous serions colonels ou morts...

En général, il est peu d'adolescents de notre génération qui n'aient sucé avec le lait de leurs mères la haine des deux époques violentes qui ont précédé la Restauration. Le Croquemitaine des enfants de 1802, c'était Robespierre ; le Croquemitaine des enfants de 1815, c'était Bonaparte.

Dernièrement, je venais de soutenir ardemment, en présence de mon père, mes opinions vendéennes. Mon père m'a écouté parler en silence, puis il s'est tourné vers le général L*** % qui était là, et il lui a dit : Laissons faire le temps ; l'enfant est de l'opinion de sa mère, Vhomme sera de Vopinimi de son père.

Cette prédiction m'a laissé tout pensif.

Quoi qu'il arrive, et en admettant même jusqu'à un certain point que l'expérience puisse modifier l'impression que nous fait le premier aspect des choses à notre entrée dans la vie, l'honnête homme est sur de ne point errer en soumettant toutes ces modifications à la sévère critique de sa conscience -.

Ainsi, le lecteur est averti : si M. Victor Hugo a été royaliste sous la Restauration, ce n'est pas la faute à Voltaire et à Rousseau^ cest la faute à sa mère. Nous le voulons bien ; mais qu'en 18:20, à l'heure où ses opinions monarchiques étaient le plus ardentes, alors que^ suivant ses propres expressions, il poussait la passion politique jusqu'à la folie et jusqu'à la rage, quand « Bonaparte » n'était pour lui « qu'un Corse

1 Le général Lurotte.

2 Littéi'atvre et Philosophip mêlées, p.

gardé par un mameluck * », il ait écrit la page que nous venons de reproduire, dans laquelle l'idée, le principe royaliste, sont réduits à n'être plus qu'un conte de nourrice où l'on fait peur aux petits enfants de Groquemitaine et de l'ogre... de Corse; qu'il ait prévu à ce moment que ses convictions se modifieraient sans doute à mesure qu'il avancerait en âge et que bientôt il dépouillerait ses opinions vendéennes, comme le jeune homme dépouille les vêtements devenus trop étroits pour lui, voilà ce que nous ne saurions admettre. Qu'on le remarque d'ailleurs, le morceau que l'on vient de lire forme une longue suite d'antithèses. Or, en 1820, M. Victor Hugo partageait l'avis de Pascal, qui a dit : « Ceux qui font des antithèses en forçant les mots sont comme ceux qui font de fausses fenêtres pour la symétrie ^. » — « Les jeunes gens, a dit, de son côté, la Bruyère, sont éblouis de l'éclat de l'antithèse et s'en servent ^. » Chose étonnante, M. Victor Hugo, en sa prime jeunesse, n'a pas été ébloui de l'éclat de cette figure ; il n'en a fait aucun emploi dans les trois volumes du Conservateur littéraire, où il ne cache pas, au contraire, l'éloignement qu'il professe pour elle. « Vous trouverez, dit-il dans son article sur les poésies d'André Chénier, vous trouverez dans Chénier la manière franche et large des anciens, rarement de vaines antithèses ^. » Et ail-

1 Le Conservateur littéraire, t. I, p. 275.

2 Pensées, édition de M. Havet, p. 110.

3 Des ouvrages de l'esprit.

'* Le Conservateur littéraire, t. I. p. 23f>.

leurs, dans un article sur l'abbé Delille : « On pourrait critiquer dans ce morceau une recherche d'expressions antithétiques : c'est là le défaut de Delille, ou plutôt du genre qu'il avait adopté '. » La page que M. A^ictor Hugo a datée do décembre 1820 ne peut donc être de cette époque : si elle avait été écrite à ce moment, elle ne renfermerait pas les nombreuses antithèses que l'on y trouve presque à chaque ligne. Le morceau, du reste, n'a été fait que pour amener le mot du général Hugo : Laissons faire le temps ; Venfant est de l'opinion de sa mère, l'homme sera de r opinion de son père . L'auteur tient tellement à ce mot-là, que, dans son autobiographie, il lui a consacré un chapitre entier, sous ce titre : Un mot du général Hugo^. Ce mot a-t-il été prononcé? H n'a pu l'être que si le général Hugo était, en 1820, un adversaire de la Restauration. Or ses Mémoires^ publiés en 1823, attestent qu'il n'en était rien. H n'y dissimule pas, en effet, son peu de sympathie pour Napoléon ; il y rappelle que c'est à Louis XVIII qu'il doit d'avoir été confirmé dans le grade de général qu'il tenait du roi Joseph et que le gouvernement impérial s'était refusé à reconnaître ; il y donne place à un écrit de son fils Abel, où respire le plus ardent royalisme. Arienne le règne de Charles X, et l'un des premiers actes du nouveau roi sera de le nommer lieutenant général de ses armées, ce qui ne fait pas supposer que le comte Hugo

1 Le Conservateur littéraire, t. II, p. 18.

2 Victor Hugo raconté, p\c.. t. II. p. I .

fût un ennemi bien prononcé du gouvernement royal *.

Aussi bien, puisque M. Victor Hugo attache une si grande importance au mot qui nous occupe, puisque ses biographes le répètent à l'envi, achevons de prouver qu'il n'a point été prononcé. C'est au général Lucotte qu'il aurait été adressé ^. Le général Lucotte n'était donc pas royaliste ; car s'il eût partagé les opinions du fils, le père n'aurait pas pu avoir l'idée de dire à son vieux camarade : « Laissons faire le temps; l'enfant est de l'opinion de sa mère, l'homme sera de l'opinion de son père. » Or il se trouve que le général comte Lucotte était, en 1820, un fervent royaliste, voire même un clérical. Marié à la fille du marquis de Gorberon, qui avait péri sur l'échafaud révolutionnaire, il avait servi dans le royaume de Naples et en Espagne, sous le roi Joseph, et pas plus que le général Hugo, il n'avait eu à se louer de l'empereur. En 1814, il avait été des plus empressés à se rallier à la Restauration. H était allé à Saint-Ouen ofTrir ses services à Louis XVIII, qu'il avait accompagné aux Tuileries, et qui le récompensa en le nommant lieutenant général. En 1815, pendant les Cent-jours, il s'opposa à ce que les soldats sous ses ordres prissent la cocarde tricolore, et il fut compris, en 1818, dans le corps royal d'état-major. Lorsqu'il mourut, le 21 septembre 1825, il était un des administrateurs de la confrérie du Saint-Sépulcre, asso-

* Voy. ci-dessus, chapitre II, p. 70 et suiv. 2 Victor Hugo raconté, etc., t. II. p. 3.

VTCTOR HUGO AVANT i83() 193

dation qui ne comptait dans ses rangs que des royalistes ultras \ Adressé au baron Lucotte, le mot du général Hugo n'aurait pas eu de sens.

Que les deux morceaux datés à' avril 1820 et de décembre 1820 aient été écrits beaucoup plus tard, après 1830 ; que M. Victor Hugo, après avoir annoncé, dans la préface de Littérature et Philosophie mêlées, qu'il allait réimprimer, sans y rien changer, ses articles du Conservateur littéraire, leur ait fait subir des altérations qui en dénaturent complètement le sens et la portée, nous croyons l'avoir démontré ; et ce n'est pas notre faute si, après avoir été forcé de contester, sur plusieurs points, la véracité de ses affirmations, nous sommes amené à établir, par un nouvel exemple, que l'illustre écrivain est coutumier du fait.

En 1875, il a publié sous ce titre : Actes et Paroles : avant VexiU les discours politiques que, de 1846 à 1851, il a prononcés à la tribune de la Gbambre des pairs, de l'Assemblée constituante et de l'Assemblée législative. S'il s'était borné, là où le Moniteur dit : Marques cV approbation, à mettre : Explosion cV applaudissements, et là où le Moniteur ne dit rien, à suppléer à son silence par une série de formules ad-

1 Biographie unîoérselle. supplément, t. LXXIL

194 VICTOR HUGO AVAMT 1830

miratives : Vive émotion, — Explosion de bravoSy — lîires d'approbation, — Frémissement sur tous les bancs, — il y aurait simplement lieu de sourire. Mais il ne s'en est point tenu là : il a modifié le texte même de ses discours, dans le dessein évident de tromper le lecteur d'aujourd'hui sur ses opinions d'autrefois.

Dans son discours du 14 juin 1847, en faveur de la rentrée en France des membres de la famille Bonaparte, il avait dit : « Je leur imposerais une condition, une seule : ce serait de demander leur rentrée. — De la demander à qui ? Au roi, qui représente rmiité inviolable et perpétuelle de la nation, et aux Chambres, qui en représentent le mouvement, la pensée et la vie *. » Supprimé en 1875.

Le 17 juillet 1851, dans son discours sur la révision de la constitution, voici dans quels termes il parlait du roi Charles X : ;< C'est une mémoire à laquelle personnellement je n'ai pas manqué et ne manquerai jamais... J'aurais cru manquer à un sentiment de respect ancien et que je ne cache pas pour la personne du roi mort, si j'avais enveloppé dans ce refus le renvoi de la première somme ^. » Il parait que M. Victor Hugo a éprouvé, en 1875, le besoin de cacher ce sentiment : il a biffé le passage.

Quelquefois, c'est sur une scène tout entière que porte la suppression. Dans la séance du 29 janvier 1849, — M. Victor n'était pas encore passé à la

* Moniteur du 15 juin 1847.

2 Ibirl., du 18, juillet 18.t1.

Montagne, — il soutient la proposition Râteau, destinée à provoquer la dissolution, à bref délai, de l'Assemblée constituante. Les bravos lui viennent de la droite ; les murmures partent de la gauche. Gomment cacher cela ? Eh ! mon Dieu ! c'est bien simple, il supprime les indications «à gauche» et «à droite». M. Ledru-Rollin rit aux éclats des phrases de M. Hugo. Celui-ci se fâche et s'écrie : « En vérité, monsieur Ledru-Rollin, c'est puéril ! » Vite, biffons cela. Cependant la gauche continue d'interrompre avec fureur. M. Denjoy, l'un des coryphées de la réaction, prend la défense de l'orateur. Le tumulte grandit. Le président Armand Marrast est obligé de demander aux membres de la gauche de respecter les droits de la tribune, en la personne de M. Hugo *. De tout cet incident, il n'y a pas trace dans le discours, tel que son auteur l'a reproduit.

Un autre jour, le 15 janvier 1850, dans la discussion sur la liberté de l'enseignement, ce curieux colloque s'établit entre M. Victor Hugo et le président : — cette fois, ce n'est plus Armand Marrast, c'est M. Dupin.

M. LE Président. Par ces expressions, vous attaquez non seulement ce que vous appelez le parti clérical, mais encore la religion elle-même.

M. V. Hugo. Je croyais avoir fait, dès les premiers mots, une distinction comprise de l'Assemblée. Cette distinction, j'y insiste, en couvrant de ma vénération VEglise, notre mère à tous 2 .

^Moniteur du 30 janvier 1840.

^ Ihnl.. (In 1 G janvier 18.^0.

En 1875, ce dialogue est remplacé par ces deux lignes : M. le Président et M. Victor Hugo échangent un colloque qui ne parvient pas jusquà nous *.

Dans ce même discours du 15 janvier 1850, parlant de Mgr Affre, l'orateur s'était exprimé ainsi : « C'est l'archevêque de Paris abordant avec un sourire sublime le faubourg Saint-Antoine révolté^. » En 1875, tout est changé : le sourire de Mgr Afïre n'est plus sublime, le faubourg Saint-Antoine n'est plus révolté ^.

Tout à l'heure, M. Victor Hugo n'entendait pas ses propres paroles, que les sténographes du Moniteur entendaient cependant fort bien. Voici la contrepartie. Le 9 juillet 1849, son langage ayant soulevé, sur presque tous les bancs de l'Assemblée, une protestation indignée, le président le constate en ces termes :

L'orateur n'a nommé personne en particulier ; mais ses paroles ont quelque chose de personnel pour tout le monde, et je ne puis voir, dans l'interruption qui se produit, qu'un démenti universel de cette assemblée. Je vous engage à rentrer dans la question même.

A cette observation de M. Dupin, M. Victor Hugo fait sur-le-champ une réplique triomphante que l'on peut lire tout au long à la page 203 de son recueil. Mais voyez le guignon ; les sténographes n'en ont pas entendu un traître mot, et voilà pourquoi le Mo-

* Actes et Paroles, avant l'exil, p. 246.

2 Moniteur du 16 janvier 1850.

3 Actes et Paroles, p. 240.

VICTOR HUGO AVAM' IS3f) 197

niteur est muet. Est-ce que, par hasard, cette merveilleuse réplique aurait été improvisée par l'orateur... au bas de rescaUer de la tribune ?

Je pourrais multiplier ces exemples ; je n'en citerai plus qu'un.

Le 20 juin 18i8, M. Victor Hugo prononça un discours contre les ateliers nationaux. Gomment se faire pardonner aujourd'hui ce discours ultra-réactionnaire ? Quatre mots lui suffiront pour cela. Il avait dit, au mois de juin 1848 : « Eh bien ! c'est aux socialistes que je m'adresse*. » Au mois de juin 1875, il refait ainsi sa phrase : « Eh bien ! socialiste moimême, c'est aux socialistes impatients que je m'adresse ^.» Cette façon d'antidater ses opinions est vraiment commode, et il faut avouer que personne ne l'a pratiquée avec autant de... désinvolture que l'auteur &' Actes et Paroles.

Grâces à Dieu, j'en ai fini de cette démonstration, pénible autant que nécessaire, de laquelle je ne veux tirer d'autre leçon que celle-ci : nous tous, à qui le Giel n'a point départi le génie et qui, pour couvrir nos petits déguisements et nos vulgaires mensonges, ne pourrions pas jeter sur eux, comme un manteau, la poésie et l'éloquence, gardons-nous d'altérer jamais la vérité. Soyons inexorablement sincères, et puisqu'il ne nous est pas donné d'atteindre le beau, que, du moins, dans nos humbles écrits, le vrai soit toujours respecté.

1 Moniteur du -21 juin 1848.

2 Actes et Paroles, p. I r^o.

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