CHAPITRE YI
Le Conservateur littéraire (suite).
Le rabbin Zéchie], le frère Paul Ciriaque, Ben Schabnah et Abou Giafar al Thabari. — ^l"^^ Desbordes-Valmore. — M. Victor Hugo, la Vendée et les Condéens. — M. Berryer fils. — Les « quatorze grands génies derbuuianité. » — IVÎ. Victor Hugo et l'abbé Delille. — La rime ricbe. —M.Victor Hugo critique de tbéâtre. — Les Vêpres Siciliennes et les Comédiens de Casimir Delavigne, le Louis IX d'Ancelot. Un feuilleton sur la Somnambide de Scribe. — M. Pierre Lebrun. Plan d'une tragédie de Marie Stuart par M. Victor Hugo. — Le Manuel du recrutement et Napoléon le Petit. — Fin du Conservateur littéraire. Les Annales de la littérature et des arts.
La tâche qu'il nous reste maintenant à remplir nous sera facile autant qu'agréable. Nous avons à justifier, par des exemples, ce que nous avons dit plus haut de la flexibilité d'esprit et du talent d'écrivain déployés par M. Victor Hugo dans ses articles du Conservateur littéraire. Journaliste et critique, ses coups d'essai sont des coups de maître, et, chez ce jeune homme de dix-huit ans, le prosateur n'est pas moins étonnant que le poète.
On est tout d'abord frappé de 1 étendue de ses connaissances littéraires. Il possède, pour les avoir pratiqués de près, presque tous les poètes de l'antiquité. Les poètes latins, surtout, lui fournissent, à chaque instant, les citations les plus heureuses et les mieux appropriées. En histoire, son érudition, si elle est superficielle, est pourtant des plus variées. N'a-t-il pas dévoré tous les livres qui encombraient le rez-dechaussée et l'entresol du bonhomme Royol? Déjà, sans doute, il s'attache surtout aux singularités, au bric-à-brac de l'histoire, plutôt qu'à ses grandes lignes et à ses vrais monuments. Ses préférences vont aux faits bizarres, aux détails étranges ; plus un nom est ignoré, plus il met de complaisance à le produire ; il triomphe lorsqu'il peut citer le rabbin Zéchiel ou le frère Paul Giriaque S l'auteur de Lobbtarick, ou Ben Schahnah, ou Abou Giafar al Thabari ^ On sait que, dans ses dernières œuvres, de la Légende des siècles aux Quatre Vents de Vesprit, il en est venu à entasser dans ses vers, par centaines, les noms les plus hétéroclites, des noms propres... à stupéfier le lecteur, recouverts d'une couche d'obscurité tellement épaisse que ses collègues de l'Académie des inscriptions et belles-lettres eux-mêmes en sont réduits à s'écrier :
Si j'en connais pas un, je veux être étranglé !
Mais ce qui est devenu chez lui, avec l'âge, une manie puérile, un tic agaçant, n'était, au début, que
1 Le Cotiser Dateur littérairp, t. II, p. 40. ? IbiffA. H, p. 182.
l'innocente joie du jeune homme étonné et ravi de son précoce savoir.
En 18:20, comme en 1880, son érudition n'était qu'un masque dont les cordons étaient assez faciles à dénouer ; mais derrière ce masque, — en 1820, — il y avait un frais sourire, un jeune et radieux visage. La jeunesse! voilà, en effet, ce qui donne aux pages du ConservateJir littéraire un charme irrésistible : elles débordent de verve, de belle humeur et de vaillance ; on y sent la flamme d'une conviction généreuse, d'une passion vraie, d'une foi sincère.
A ses yeux, la poésie est fille de la religion, et elle ne saurait, sans crime, renier sa mère. Il écrit, à l'occasion d'une Ode contre V existence de Dieu :
Le besoin de rendre grâces à un Dieu bienfaisant, dans une langue dign^ de lui, fit naître la poésie. Elle partagea, dès sa naissance, les triomphes de la religion qui rassembla les premières sociétés et commença la civilisation du monde. Aujourd'hui que, pour détruire la société, on s'attaque à la religion, seul frein des hommes, seul lien durable des sociétés, nous ne sommes pas surpris qu'on ait cherché un auxiliaire dans la poésie elle-même. Mais la Muse divine ne sait point trouver des inspirations dans le néant, et d-^s chants dignes d'elle dans la dissolution de la matière. Si parfois, assise sur des tombeaux, elle a chanté la mort, c'a été une mort sainte, passage d'un séjour de douleurs à une vie d'allégresse dans le sein d'un Dieu juste et rénumérateur *.
Cette alliance nécessaire de la religion et de la poésie, Victor Hugo la préconise encore à la fin d'un très bel article sur les Poésies de M"""^ Desbordes-Valmore :
* Lp Consprvafeiir littprnirp. t. II. p. 17.S.
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Il est, dit-il, une observation plus importante que je soumettrai à l'auteur. La muse de Mme Desbordes-Yalmore est triste, et, chose singulière ! ce n'est presque jamais au ciel qu'elle va chercher ses consolations ; elle ne songe en quelque sorte à Dieu que dans trois ou quatre élégies touchantes sur la mort de son enfant. Sa douleur est toute terrestre, à moins qu'elle ne devienne maternelle. 11 me semble que Mme Desbordes-Valmore n'a encore obtenu que la moitié du triomphe réservé à un talent tel que le sien. Ses vers passionnés vont au cœur : qu'elle leur imprime un caractère religieux, ils iront à l'âme » .
Catholique avec La Mennais, — le Conservateur littéraire inaugure sa première livraison par un article en l'honneur du premier volume de V Essai sur r indifférence en matière de religion, — Victor Hugo est royaliste avec Chateaubriand. La Rochejaquelein, Lescure et Bonchamps sont ses héros. Analysant les Élégies vendéennes de M. de Sapinaud de Boishuguet;, auteur d'une traduction des Psaumes, il écrit : « Les infortunes de l'armée royale ont quelque chose de sacré qui donne à ces élégies un air de continuation des saints cantiques ; » et après avoir fait quelques citations, il ajoute : « Pourrions-nous maintenant continuer notre froid métier de critique ? Quando yo hablo de estos varones demi nacion, disait Mariana des frères d'armes de Pelage, me parece que hablo yo de gigantes : quand je parle de ces héros de ma nation, il me semble que je parle de géants ^. »
Son enthousiasme pour les Condeens n'est pas moins
1 Le Conservateur littéraire, t. III, p. 345.
2 Jbid.. t. II, p. 3.'U.
grand que celui dont il fait profession pour les géants de la Vendée. Voici le début de son article sur les Mémoires pour servir à rhistoire de la Maison de Condé :
Une certaine magie est attachée à ce nom de Condé. Le prononce-t-on devant nous, il réveille en notre esprit une foule d'idées nobles et généreuses qui ne sont plus de notre temps : il semble que le grand siècle nous apparaisse. La révolution aujourd'hui ne peut l'entendre sans frémir. Un prince français 1, tombé sous le poignard, a bien exprimé d'un mot toute la puissance de ce grand nom, toujours soutenu par de si dignes héritiers, lorsqu'il s'écria en apprenant la mort de son cousin de Condé : Nous avons perdu 7iotre vieux drapeau blanc. Un homme ^, qui est venu parmi nous comme pour attester que la révolution vivait encore, le meurtrier de ce même prince, a mieux témoigné encore en faveur de l'illustre nom de Condé, en lui consacrant une de ses dernières imprécations. Je voudrais, a-t-il dit, aller dans le ciel pour y tourmenter le prince de Condé. Hommage effroyable et involontaire de l'athée à Dieu et du crime à la vertu 3.
L'article se termine ainsi :
Des réflexions amères viennent à l'esprit quand on songe à l'extinction aujourd'hui inévitable de cette illustre race de Condé, qui, sans jamais s'asseoir sur le trône, avait toujours été remarquable entre toutes les races royales de l'Europa et avait fondé dans la maison de France une sorte de dynastie mihtaire, accoutumée à régner au milieu des camps et des champs de bataille. Si, dans quelques années, de nouvelles convulsions politiques amenaient (ce qu'à Dieu ne plaise !) de nouvelles guerres civiles, nous tous qui servons aujourd'hui la
1 Le duc de Berri.
2 Louvel.
5 Le Conseroateur littéraire, t. IF, p. 261.
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cause monarchique, nous serions bien encore des exilés, des bandits, des proscrits ; mais nous ne serions plus, comme les vainqueurs de Berstheim et de Biberach, des Condéens. Car, du moins, pour ces fidèles guerriers sans foyers et sans asile, le nom de leur chef sexagénaire, ce grand nom de Condé, était devenu comme une patrie ^
Victor Hugo rend compte à ses lecteurs (avec quelle chaleur d'admiration ! ) des Mémoires de Chateaubriand sur la vie et la mort de S.A. R. Mgr Charles- Ferdinand d'Artois, fils de France, duc de Berri.
Nous voudrions, écrit-il, pouvoir louer dignement celui qui a si dignement loué notre infortuné duc de Barri ; nous ferions ressortir cette richesse d'imagination, cette profondeur de sentiment, cette variété de style, cette prodigieuse propriété d'expression, cette facilité, cette harmonie, cette négligence si gracieuse, cette naïveté de génie (si l'on peut s'exprimer ainsi} dans les particularités sur l'enfance et la vie privée du prince, et cette énergie d'une âme fortement indignée dans les détails sur son exil et sur sa mort. Nous nous plairions, aujourd'hui que M. Chateaubriand s'est placé si haut dans la sphère littéraire et politique, aujourd'hui que la calomnie même et l'esprit de parti se taisent devant sa gloire sous peine de ridicule, à revenir sur les obstacles que ce grand écrivain a rencontrés en entrant dans la carrière ; nous aimerions à triompher pour lui des outrages qu'il a dus à la beauté de son génie et des persécutions que lui a suscitées la noblesse de son caractère : mais l'auteur des Martyrs n'a pas besoin de nos éloges ; et si d'ineptes critiques l'ont abreuvé de dégoûts dans ses premiers efforts, il a reçu pour dédommagement l'admiration contemporaine, qui lui répond de celle de la postérité. Nous remplirons donc ces feuillets par de nombreux passages de la production extraordinaire que nous avons sous les yeux : elle a été lue de
1 Le Conservateur littéraire, t. Il, p. 271.
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tout le monde ; n'importe ! ce sera une occasion de la relire ; et qui s'en plaindra ? Nous serons forcé de mêler de temps en temps notre prose à ces citations ; mais elle servira seulement à joindre les diverses parties de notre extrait, comme l'alliage dans l'or *.
Si grands que soient les éloges décernés par Victor Hugo à l'écrit de Chateaubriand, ils n'ont certes rien d'exagéré. Composés avec un art admirable, écrits avec une perfection soutenue, unissant au coloris le plus éclatant une merveilleuse pureté de lignes, les Mémoires sur la vie et la mort du duc de Berri, dans lesquels il semble que l'auteur des Martyrs se soit débarrassé de tous ses défauts pour laisser le champ plus libre à toutes ses qualités, sont vraiment un livre d'une beauté presque achevée, digne de prendre place à côté des chefs-d'œuvre de l'antiquité et du dix-septième siècle, des Histoires de Tacite et des Oraisons funèbres de Bossuet.
Sur le duc de Berri et sur sa mort, Victor Hugo est inépuisable. H n'a pas moins de neuf articles consacrés à ce sujet. Il ne tarit pas non plus sur la naissance du duc de Bordeaux, et il n'est si mince pièce de vers inspirée par cet événement qui n'obtienne aussitôt de lui un compte rendu. « Nous ne nous lassons pas, écrit-il à propos de la Matinée du 29 septembre, poème, par M. de Talayrat, maire de Brioude, nous ne nous lassons pas de mentionner dans ce recueil les ouvrages sur la naissance de Henri V : ce glorieux enfant inspirera longtemps nos poètes ; et
1 Le Conservateur littéraire, t. II, p. {±1.
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la muse française pourrail lui adresser ces paroles du psaume : In te semper cr'it cantatlo mea *. »
En toute circonstance, il marche à l'avant-garde du parti royaliste. La fleur de lis sur la poitrine, les reins ceints deTécharpe blanche, il s'élance le premier à l'attaque des ribéraux, pareil à Monsieur Henri entraînant ses gars à l'attaque des Bleus : Victor Hugo, à vingt ans, est le La Rochejaquelein des ultras. Lorsque M. Glausel de Goussergues, après avoir proposé, à la Chambre des députés, « de porîer un acte d'accusation contre M. Decazes, ministre de l'intérieur, comme complice de l'assassinat du duc de Berri », publie une brochure contenant le développement de sa proposition, une mêlée ardente s'engage. Violemment attaqué par les libéraux et les doctrinaires, faiblement défendu par les principaux membres du côté droit, il trouve dans Victor Hugo le plus intrépide, le plus passionné des champions. Sous couleur d'examiner la brochure de M. Glausel de Goussergues, au point de vue purement littéraire (le Conservateur littéraire n'avait pas le droit de faire de la politique), le jeune écrivain lui prête un appui énergique, le félicite de ce grand acte de fermeté et de dévouement et termine par ces paroles :
Nous réclamons l'indulgence du lecteur pour cet article, écrit malgré tant d'entraves, et dicté du moins par une intention pure. Déplorant le silence obligé des feuilles royalistes, nous n'avons pas voulu qu'un généreux défenseur des prérogatives du trône et des libertés du peuple parût au milieu de
* Le Conservateur littéraire, t. III, p. 346.
206 VICTOR UL'GO AVAiNT 1830
nous sans môme être accueilli par une voix amie et reconnaissante. Nous lui avons rendu témoignage aussi clairement que nous l'avons pu : satisfaits si, dans notre suffrage littéraire, il a su lire notre approbation politique *.
Quelques mois plus tard, le duc Decazes avait à se défendre contre un adversaire bien autrement redoutable que M. Glausel de Goussergues, M. Berryer fils qui, dans un éloquent Mémoire pour le vicomte Donnadieu, lieutenant général des armées du roi, dirigeait contre Tancien ministre de l'intérieur^ les accusations les plus graves, à l'occasion de sa conduite dans les affaires de Grenoble (mai 1816). Gette fois encore, la mêlée fut des plus vives. M. de Sainte-Aulaire, M. Ghoppin d'Arnouville, d'autres encore, prirent en main la cause de M. Decazes. M. Victor Hugo soutint celle du vicomte Donnadieu, dans un article où il rendait hommage « au talent d'écrivain qui perce à chaque instant dans l'ouvrage de M. Berryer' ».
Il ne faut pas que la politique nous fasse perdre de vue les articles de critique publiés dans le Conservateur littéraire.
Depuis que M. Victor Hugo est devenu dieu sous le nom à'Olympio,
1 Le Conservateur littéraire, t. III, p. 64.
2 M. Decazes avait donné sa démission le 20 février 1820.
3 Le Conservateur littéraire, t. III, p. 138.
Il avait quarante ans quand la chose arriva S
il n'a plus qu'un crilerium pour apprécier les autres écrivains : en quoi leurs œuvres se rapprochent-elles, en quoi s'écartent-elles des lois qu'il a promulguées ? Leur génie n'existe qu'à la condition de s'incliner devant le sien. Qu'il parle de ceux qu'il appelle « les quatorze grands génies de l'humanité ^ », ou qu'il condescende à s'occuper des petits et des humbles, — poetœ minores, — ses jugements, divers en apparence, convergent tous en réalité vers un but commun, vers un point central, vers une conclusion toujours la même : l'apothéose d'Olympio ! Gela seul importe, le reste n'est rien. Toujours lui ! Lui partout V Tandis qu'elle devrait reproduire fidèlement, avec leur expression multiple et variée, les physionomies des écrivains de tous les siècles et de tous les pays, la critique n'est plus, aux mains de l'auteur de William Shakespeare, qu'un miroir magique con-
1 Voyez les deux pièces intitulées : A Olympia (les Yoia> intérieures, xxx) et Tristesse d'Olympio {les Rayons et les Ombres, xxxiv).
2 William Shakespeare, pur Victor Hugo. Parmi ces « quatorze grands génies de rhumanité », M. Victor Hugo a trouvé piquant de ne pas faire figurer Bossuet ; il ne l'a même pas jugé digne d'un accessit ! H est vrai qu'il n'en accorde pas non plus à Pascal ni à Racine. Les Quatorze qui ont trouvé grâce devant lui le doivent à cela seulement qu'ils ont été ses précurseurs. C'est ainsi que Juvénal et saint Jean ont été admis dans le groupe immortel : le premier, parce que ses Satires annoncent les Châtiments ; le second, parce que son Apocalypse est la préface de Ce que dit la bouche d'ombre (les Contemplations, 1. Vie). — Voyez aussi, dans ce recueil, la pièce qui commence par ce vers :
Ecoutez. Je suis Jean. J'ai vu des choses sombres.
3 Les Orientales, xi..
:208 VICTOR iiroo avant 1830
damné à no réfléchir jamais qu'une seule image, celle de Victor Hugo.
Il n'en allait pas de même en 1820 et en 1821. Le poète alors était véritablement un critique, s'oubliant lui-même pour ne voir que ceux qu'il avait à juger, les appréciant avec une curiosité intelligente et toujours en éveil, avec une originalité qui n'excluait pas la justesse. « Il est temps, écrivait un jour l'auteur du Gé7iie du Christianisme, de quitter la critique mesquine des défauts pour la critique féconde des beautés. « Ce noble conseil de Chateaubriand, le jeune rédacteur du Conservateur littéraire s'applique généreusement à le suivre. Sans arrière-pen-ûe personnelle, avec une naïveté dont il se corrigera plus tard, il glisse sur les défauts, il insiste sur les beautés. Il salue, avec une joie fraternelle, les glorieux débuts de Lamartine ; le génie de Walter Scott trouve en lui un panégyriste enthousiaste ; personne n'a mieux parlé de l'auteur (ïlvanhoé que celui qui devait être un jour l'auteur de Notre-Dame de Paris.
De la lecture des nombreux articles du Conservateur littéraire ressort la démonstration qu'à cette époque (1819-1821), Victor Hugo n'était pas encore romantique. S'il admirait Lamartine et André Ghénier, il ne laissait pas de goûter fort l'abbé Delille. Dans une étude consacrée aux Œuvres posthumes du chantre de la Pitié, il célèbre « l'élégance et l'harmonie de son style » ; il fait l'éloge du « joli poème « que le traducteur du Paradis perdu a laissé sur le « Départ d'Eden ». Il le loue « d'avoir changé le sau-
vage mécontentement qu'Adam témoigne à Eve, dans Milton, en une tendre commisération », et il ajoute : « Cette idée heureuse prouve que Delille connaissait parfaitement les délicatesses de la muse française *.» Il proclame la supériorité des tragédies de Corneille et do Racine sur les drames de Shakespeare et de Schiller, et il appuie sa thèse de considérations à la fois neuves et ingénieuses :
Nous n'avons jamais compris, dit-il, cette distinction entre le genre classique et le genre romantique. -Les pièces de Shakespeare et de Schiller ne diffèrent des pièces de Corneille et de Racine qu'en ce qu'elles sont plus défectueuses. C'est pour cela qu'on est obligé d'y employer plus de pompe scénique. La tragédie française méprise ces accessoires, parce qu'elle marche droit au cœur, et que le cœur hait les distractions ; la tragédie allemande les recherche, parce qu'elle s'adresse souvent à l'esprit et plus souvent encore à tous les sens. L'une présente un spectacle attachant, l'autre un tableau singulier. Dans l'une, tout concourt au même but ; dans l'autre, il n'y a point d'ensemble. Les Français veulent que l'intérêt se concentre sur quelques personnages ; les Anglais regardent la variété comme une qualité tragique. Chez nous, l'intérêt va toujours croissant ; chez eux, chaque scène en est réduite à son propre intérêt ; et veut-on voir quelle différence il en résulte dans les effets ? Prenez le cinquième acte d'une de nos tragédies, et lisez-le séparément, souvent vous le trouverez faible et languissant ; hsez-le en le faisant précéder de tous les autres, vous n'aurez rien remarqué, seulement vous aurez fondu en larmes.
Mais les Allemands se contentent de leurs tragédies... Cela prouve que les Allemands ont moins de goût que nous, c'està-dire qu'ils raisonnent moins leurs sensations. 11 suffit de la
1 Le Conservateur littéraire, t. H, p. lf>.
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simple narration des faits les plus bizarres et les plus invraisemblables pour émouvoir les enfants, parce que les enfants n'ont pas la force de comparer leurs idées *...
On le voit, nous sommes encore loin de la préface de CromwelL Classique par le fond des idées, Yictor Hugo l'est également au point de vue de la forme. C'est ainsi qu'il n'hésite pas à condamner, dans les vers, l'emploi de l'enj ambement , qui sera cependant bientôt, dans les recueils romantiques, comme le signe particulier'èwv les passeports. Rendant compte d'un poème sur la mort du duc d''Enghien, par M. E. Michèle t : « La manière de l'auteur, dit-il, n'apparlient à aucune école, ses vers ne sont pas d'un versificateur ; un versificateur aurait évité ces fréquents enjambements qui détruisent souvent toute l'harmonie d'une période, d'ailleurs poétique ^. »
Dans ce même article, Yictor Hugo indique les raisons pour lesquelles il est partisan de la rime riche, et l'on sait que sur ce point, du moins, il n a jamais varié.
Il faut à présent, continue-t-il, que M. Michelet tâche d'apprendre à faire difficilement les vers faciles, qu'il cherche à resserrer sa pensée dans un petit nombre de vers, et surtout qu'il s'attache soigneusement à la richesse des rimes. Car (et cette réflexion n'est pas pour M. Michelet seulement, dont les rimes sont généralement suffisantes) depuis que la prose est venue empiéter sur le domaine de la poésie, depuis qu'elle s'est emparée des tours poétiques et des épithètes sonores, la
* Le Conservateur littéraire, t. I, p. 335. ^Ibid., t. II. p. 384.
VICTOR HUGO AVANT 1830 !2ll
poésie, qui n'a pas la ressource d'employer les tournures prosaïques, doit chercher, dans les attributs qui lui sont particuliers, celui qui peut servir à la faire distinguer de sa sœur ambitieuse ; et comme, pour la poésie française, le plus distinctif de tous, c'est la rime, un poète français doit travailler avec soin cette partie de la versification *.
En même temps qu'il parlait des livres que voyait naître chaque quinzaine, Yicto;i^ Hugo faisait aussi, dans le Conservateur littéraire, le feuilleton dramatique, et il n'est que juste de reconnaître qu'il s'en acquittait à merveille. Il n'estime point que cette besogne soit au-dessous de lui, et parce qu'il a charge de garder un troupeau de vaudevilles et d'en rendre compte, il ne croit point poar cela devoir se comparer à Apollon , réduit à garder les troupeaux d'Admète. Il paraît, au contraire, porté d'un naturel et vif attrait vers les choses de théâtre. Qu'il ait à juger une tragédie du Théâtre-Français ou une comédie du théâtre du Vaudeville, un opéra de l'Académie royale de musique, ou une parodie du théâtre de la Porte- Saint-Martin, il y apporte un soin égal. Il est tout à son affaire, et c'est le plus consciencieusement du monde qu'il analyse les pièces de Casimir Delavigne et d'Ancelot, d'Eugène Scribe et de Pierre Lebrun, de Brifaut et de Viennet, de Royou et de Delrieu, de Liadières et de Népomuccne Lemercier, de Désau-
1 Lp Conserva ff)ir liffprnirc t. II. p. •'^84.
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giers et de Delaville de Miremonl, de Wafflard et de Fulgence, de Dupin et de Garmouche. L'un de ses premiers feuilletons est consacré aux Vêpres Siciliennes, de Casimir Delavigne, et au Louis IX, d'Ancelot, et ce qui frappe tout d'abord dans le travail du jeune écrivain , — l'article est du mois de décembre 1819, et l'auteur n'avait pas encore dix-huit ans, — c'est une impartialité d'autant plus méritoire que la vivacité de ses passions politiques était plus grande. Ancelot est royaliste; Casimir Delavigne est libéral : Victor Hugo n'hésite pas à donner le pas au libéral sur le royaliste.
C'est une chose étrange, écrit-il, et digne de notre siècle vraiment unique, que de voir l'esprit de parti s'emparer des banquettes d'un théâtre, comme il assiège les tribunes des Chambres. La scène littéraire a acquis presque autant d'importance que la scène politique. Le public aveugle ou mali-n prête aux paroles des acteurs tout le poids qu'elles devraient avoir si elles sortaient de la bouche de ceux qu'ils représentent ; il semble ne voir dans nos comédiens que de grands personnages, de même qu'il ne voit dans plusieurs de nos grands personnages que des comédiens. Le petit marchand électeur s'en va siffler Louis IX, non parce que Lafon manque de majesté ou la pièce de chaleur ; mais son Constitutionnel lui a révélé que Louis IX s'appelle sami Lowe's, et le marchand-électeur est philosophe. Les gazettes libérales exaltent les Vêpres siciliennes, non parce que cette tragédie renferme des beautés, mais en raison des mouvements d'éloquence qu'elle peut leur fournir contre les fanatiques, les prêtres et les massacres au son des cloches ; les siècles féodaux offrent seuls de pareilles horreurs ; car on sait que, durant les beaux jours de 93, toutes les cloches étaient changées en gros sous.,.
Le déchaînement des indépendants contre M. Ancelot et
Vir.TOR HUGO AVANT 1830 il 3
pour M. G. Delavigne a dû naturellement influer en sens contraire sur l'opinion des royalistes à l'égard des deux auteurs. Cependant nous conviendrons que, cette fois, leur esprit de parti a mieux servi les libéraux que ne l'auraient peut-être fait leurs lumières. A l'exagération près, leur jugement, qui place Louis IX au-dessous des Vêpî^es siciliennes, nous semble juste ; ceux des journaux royalistes qui ont manifesté l'opinion contraire reviendront sans doute sur leur décision, après avoir lu les deux tragédies : dans cette affaire, les indépendants ont mieux vu qu'eux ; ce qui rappelle cet âne de l'Ecriture, qui eut une fois la vue plus prompte et plus perçante que son maître.
S'il y a quelque courage à casser les arrêts de la faction, il y en a peut-être plus encore à les défendre, quand le hasard les fait justes. Dans le premier cas, on ne s'expose qu'aux injures de quelques sophistes et aux menaces de quelques furieux ; dans le second, on provoque la défiance des honnêtes gens ; pour dissiper une telle impression, nous ferons tous nos efforts ; car nous sentons que, plaidant momentanément la même cause que le parti novateur par excellence, nous avons besoin de preuves magnifiques et plus claires que le soleil (Bossuet) ».
Suivent les preuves qui sont en effet concluantes ; c'est un excellent morceau de critique. Victor Hugo rend pleine justice au talent de Casimir Delavigne, sans pourtant le surfaire. A quelque temps de là, il avait à rendre compte de la seconde pièce de l'auteur des Vêpres Siciliennes, les Comédieyis. Ce nouveau feuilleton est vif, alerte, écrit de verve; c'est du Janin de derrière les fagots. Le mot de la fin est des plus heureux et renferme, sous une forme piquante, un jugement que l'avenir a pleinement confirmé.
* Le Cnnservatojr littéraire, t. I. p, tVi.
Nous terminerons, écrivait Victor Hugo, par une observation que ses deux ouvrages nous ont mis à même de faire ; nous craignons que M. Delavigne ne soit dépourvu des deux qualités les plus essentielles au théâtre. Comme auteur tragique, il a du mouvement et manque de sensibilité ; comme auteur comique, il a de l'esprit et point de gaieté. // semble, ainsi que le disait cet infortuné Scarron, il semble que cet homme-là n'ait ni entrailles ni rate i.
Son appréciation du talent de Scribe n'est pas moins remarquable. Voici le début de son feuillelon sur la Somnambule, représentée le 6 décembre 1819:
Une chaise de poste qui verse, un domestique poltron, un revenant, un capitaine étourdi, un mariage fait et rompu, etc.; voilà des choses bien rebattues. Cependant, allez voir la Scm- 7iambule, et dites-nous si le premier mérite de cette charmante pièce ne vous paraît pas la nouveauté. Ce joli vaudeville ressemble à ces décorations fraîches et brillantes que le machiniste monte sur de vieux ressorts, ou plutôt à ces physionomies originales qui n'ont pourtant d'autres éléments que ceux de toutes les figures humaines. Que nos vaudevillistes par métier n'aillent pas demander à MM. Scribe et Germain Delavigne leur secret : ce secret-là ne peut se communiquer, c'est le talent.
Depuis longtemps aucun théâtre n'avait vu (les genres mis à part) un succès aussi éclatant, et, ce qui est plus encore, aussi mérité. Nous n'analyserons pas le vaudeville nouveau ; l'ennui qu'inspire une analyse est presque toujours en raison directe du plaisir que cause un ouvrage, et, dans ce cas, nous risquerions d'être mortellement ennuyeux. La Somnambule est un petit chef-d'œuvre où nous aurions honte de relever quelques invraisemblances et peut-être quelques incorrections. Ces défauts sont si légers que nous ne savons si les auteurs doivent
1 Le Conservateur littéraire, t. I. p. irî8.
chercher à les ejftacer : souvent quand le tissu est délicat, en voulant enlever une tache on le déchire.
Parmi la foule de scènes vives et animées que présente cet ouvrage, il serait aussi difficile de trouver une situation froide qu'il est malaisé de trouver une idée dramatique dans la plupart des pièces qui se succèdent journellement sur nos théâtres. Le style rappelle quelquefois la manière de Beaumarchais ; et pour la liaison des scènes et le naturel du dialogue, les auteurs ne nous semblent pas inférieurs à Sedaine. L'intérêt ne languit jamais, et l'attention est constamment éveillée, sans être fatiguée. Les plaintes de Cécile vous attendrissent, et le moment d'après vous riez aux éclats des plaisanteries de Frédéric. Voilà Fart tant vanté par Boileau*.
Scribe jugé par Hugo, l'auteur de la Demoiselle à marier célébré par l'auteur d'JIsrnani, n'y a-t-il pas là un curieux chapitre d'histoire littéraire, et ne vous semble-t-il pas que M. Villemain, lorsqu'il reçut Eugène Scribe à l'Académie française, aurait pu tirer un charmant parti de ce feuilleton du Conservateur littéraire ?
Que d'heureuses rencontres, que de trouvailles ne pourrions-nous pas faire encore dans ce recueil ? Obligé de nous borner, nous ne voulons pourtant pas finir sans une dernière citation, empruntée au feuilleton sur la Marie Stuart de M. Lebrun. Après avoir analysé la pièce, qui venait de réussir brillamment
* Le Conservateur littéraire, t. I, p. 72.
ait) VICTOR HUGO AVANT 1830
au Théâtre-Français, avec Talma, dans le rôle de Leicester, et M^^ Duchesnois, dans celui de Marie, M. Victor Hugo esquisse, à son tour, le plan d'une tragédie sur le même sujet, telle qu'il la conçoit :
Tout roule, dit-il, sur ce caractère de Leicester qui veut une chose au premier acte, et qui fait le contraire au cinquième ; il le fait par faiblesse ; il y aurait tragédie s'il le faisait par violence ; il faudrait donc qu'il fût trompé ; or, quel moyen plus naturel pouviez-vous désirer que l'amour et les illusions de la jalousie ?
Je suppose donc que vous nous eussiez montré la belle et repentante Marie, enfermée dans une prison, sans autre espérance que la mort ; elle a fait vœu de se consacrer au ciel et de se retirer dans un monastère pour pleurer les fautes de sa vie, si jamais elle se voyait délivrée. Depuis elle a connu Leicester, elle l'aime, mais d'un amour pur et céleste, tel qu'elle n'en avait jamais ressenti ; elle combat cette passion, elle la cache à son amant de peur de lui donner des armes contre elle-même. A ce caractère angélique, il fallait opposer le caractère de Leicester. C'est ici, monsieur Lebrun, que le sang devait vous bouillonner dans les veines ; il ne fallait pas nous montrer le lâche, le courtisan Leicester, mais un homme hardi, énergique, impétueux, un de ces êtres nés pour le malheur d'eux-mêmes et des autres, ayant les bras d'un géant et les entrailles d'un lion, un de ces êtres qui ont tout prévu dans leurs desseins, sauf un coup de tonnerre. Il aime Marie, mais il l'aime avec tout l'égoïsme d'une âme dégradée ; il veut, il peut la sauver ; mais, comme Roxane, il aime mieux la voir périr que de la sauver pour un autre. Après avoir tracé ces caractères, il fallait élever la jalousie entre eux ; c'est à quoi pouvai 'nt vous servir les froideurs étudiées de Marie, l'âme soupçonneuse de Leicester, et surtout le personnage de Mortimer, ou tout autre moyen que vous auriez facilement imaginé; ce n'était là qu'affaire de patience; j'arrive au dé-
nouement. Je suppose que vous nous ayez montré, au quatrième acte, le jaloux Leicester, se croyant trompé par Marie, croyant avoir des preuves de sa trahison, persuadé qu'il ne la sauve que pour Mortimer ; il se jette à ses genoux, il lui demande de lui promettre de l'épouser, d'une main il lui montre le trône et de l'autre l'échafaud. En vain Marie lui objecte son vœu ; il n'y croit point, il veut qu'elle le rompe, et il le lui propose avec toute la liberté d'esprit d'un anglican. Marie hésite, combattue entre son amour, la crainte de la mort et la voix de la religion ; enfin son devoir l'emporte ; désespérée, elle se résout à boire le caHce ; elle refuse, et soudain elle voit le barbare Leicester passer de ses genoux à ceux d'Elisabeth, découvrir à son ennemie cette conspiration qui fait sa seule espérance, et ne demander d'autre grâce que de la conduire elle-même à la mort. Je pense que ces situations étaient tragiques.
Je suppose donc qu'au cinquième acte vous nous montriez le coupable et malheureux Leicester ; il se croit sûr de son courage, il a été trahi, il vient jouir de sa vengeance. Il est là, debout, dans le fond de la scène ; sur le devant paraît Marie, vêtue de blanc, prête à monter au ciel, entourée de ses femmes ; elle les console, elle leur fait ses adieux, ses derniers regards se reportent vers sa patrie ; enfin elle tombe aux genoux de son sujet, et elle reçoit la bénédiction du vieillard. Cette situation est belle dans Schiller ; mais alors elle eût été terrible, parce que le spectateur l'eût sentie avec l'âme de Leicester.
Cependant l'heure sonne, les portes s'ouvrent ; Leicester, dont l'âme est brisée, rappelle son courage, il s'avance, il présente la main à Marie, il la conduit silencieusement vers l'échafaud. Tout'à coup, prête à entrer dans le lieu fatal, Marie s'arrête, elle se retourne, elle lui dit, comme dans Schiller : Comte de Leicester, je vous aimais ; elle se jette dans ses bras ; soudain elle s'élance dans la salle, et les portes se referment. Leicester pousse un cri, tire son épée, et veut la sauver ; les gardes d'Ehsabeth paraissent, il est désarmé,
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chargé de chaînes ; immobile au milieu de la scèpe, il entend le bruit des bourreaux dans la salle d'exécution ; il entend les sanglots de l'assemblée, la voix de Marie qui prie, le dernier silence, et enfin une tête qui tombe. Ah ! c'est alors qu'il n'y eût point eu assez de cris, assez de pleurs, c'est alors, Talma, que vous auriez été sublime.
Enfin, pour terminer cette scène, Mortimer, cet ami qu'il avait voulu faire périr, parvient jusqu'à lui, et lui rend le dernier service de lui prêter un poignard. J'ai dit que cette tragédie aurait été sublime, et qu'était-ce en effet ? rien que quelques pages d'Atala, deux scènes d'Àndromaque et le dénouement de Zaïre et d'Othello *.
Feuilletoniste dramatique, Victor Hugo était également critique d'art ; il a des pages sur le musée de peinture et sur l'exposition des prix de Rome. C'est encore lui qui rend compte des séances publiques de l'Institut et des leçons du Collège de France. Tout lui est sujet d'article, tout, même le Manuel du Recrutement, ou recueil des ordonnances ^ instructions approuvées par le Roi, circulaires et décisions ministérielles, auxquelles Inexécution de la loi du j 0 mars 1 81 8 a donné lieu ; et comme, en ces heureuses années, tout ce qu'il touchait se convertissait en or, il se trouve que cet article sur le Manuel du recrutement est le plus charmant du monde. En voici la fin :
Le débit de cet ouvrage sera prompt, grâce aux fonctionnaires publics, dont le nombre est immense, quoique beaucoup de ces messieurs, convenons-en tout bas, soient à peu près aussi utiles à l'Etat que l'Arlequin de Regnard, qui recevait
* Le Conservateur littéraire, t. I, p. 357.
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une pension de la ville pour faire tous les quinze jours le crin au cheval de bronze *.
M. Hugo se rappelait-il ce vieil article du Conservateur littéraire, lorsque trente-deux ans plus tard, à Bruxelles, il écrivait dans Napoléon le Petit :
Que faites-vous dans ce pays ? demande-t-on au Sénat. — Nous sommes chaT^gés de garder les libertés publiques. — Qu'est-ce que tu fais dans cette ville? demande Pierrot à Arlequin. — ,]e suis chargé, dit Arlequin, de peigner le cheval de bronze'^.
« En 1818, a dit quelque part M. Victor Hugo, l'auteur avait seize ans ; il paria qu'il écrirait un volume en quinze jours. Il fit Bug-Jargal. » Bug-Jargal a paru dans le Conservateur littéraire, avec cette indication : Extrait d\in ouvrage intitulé : les contes sous LA TENTE. Cet ouvrage ayant été remanié et récrit en grande partie sept ans plus tard, en 1825, nous aurons à y revenir.
Le Conservateur littéraire cessa de paraître au mois de mars 1821. « Le Conservateur s'est réuni aux Annalesy écrivait Victor Hugo à Jules de Rességuier. Cette réunion des deux recueils m'a fait plaisir en me débarrassant d'un travail permanent qui me fatiguait depuis longtemps ; d'un autre côté, je n'aurai plus un journal à la disposition de mes amis, comme l'était le Conservateur, et cette privation compense, de reste, le plaisir '. »
^ Le Conservateur littéraire, i. II, p. 305. 2 Napoléon le Petit, 1, II.
S Lettre du 17 avril 1821.
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Les Annales de la littérature et des aiHs, qui recueillirent la succession du Conservateur littéraire^ avaient pour rédacteurs quelques-uns des écrivains les plus distingués du parti royaliste : Charles Nodier, Alexandre Guiraud, Quatremère de Quinc}^ Abel Rémusat, Edouard Mennechet, Vanderbourg, l'auteur des Poésies de Clotilde de Surville, Raoul Rochette, Brifaut, Malitourne,Chênedollé, le baron d'Eckstein, etc.
Yictor Hugo n'avait que dix-neuf ans, et déjà il était entré dans la gloire. En môme temps que deux satires remarquables, le Télégraphe et VEnrôleur politique, il avait écrit des odes qui lui assuraient le premier rang parmi nos poètes lyriques, les Vierges de Verdun, le Rétablissement de la statue de Henri IV, les Destins de la Vendée, la Mort du duc de Berri, Moïse sur le Nil, le Génie, la Naissance du duc de Bordeaux, la Fille d'0-Taïti, Quiberon,]di Vision sur le dix-huitième siècle et le Poète dans les Révolutions. Lauréat de l'Académie française, il avait été couronné trois fois aux Jeux-Floraux. Prosateur, il avait, pendant près de deux ans, soutenu presque seul tout le poids d'un journal, semant sans compter les articles politiques, les analyses de livres ou de pièces de théâtre, les pages de critique, d'imagination et de pensée.
Si doux que soient les premiers rayons de la gloire, le bonheur est plus doux encore, et le bonheur était assis au foyer du poète. Sa mère était là, près de lui,
lisant par-dessus son épaule l'ode commencée ou la page interrompue. Un noble et chaste amour ajoutait ses ivresses à celles de la gloire et du bonheur, et le jour n'était pas éloigné oi^i celle qui avait été la compagne de son enfance allait unir sa destinée à la sienne et devenir le tétnoin de sa vie. Par delà l'amour, le bonheur et la gloire, dans une sphère plus haute, s'élève la foi : le chantre de Moïse sur le Nil et de la Naissance du duc de Bordeaux avait, en religion comme en politique, de sincères et ardentes convictions. Oh! la radieuse aurore î et combien l'avenir s'ouvrait, éclatant et superbe, plein d'immenses promesses et de merveilleuses perspectives, devant cet enfant que la gloire avait déjà touché de son aile, devant ce jeune homme qui demandait à la foi le secret du génie et au travail le secret du bonheur !